#wikimania Le modèle d’une pratique professionnelle alternative à bâtir avec les GLAMs

Wikimania, le congrès annuel réunissant la planète wikimédienne s’est déroulé du 9 au 13 août dernier. La tenue de Wikimania a eu son effet dans la communauté des bibliothèques et des archives au Québec. Pas seulement chez nos collègues QC, bien sûr, puisqu’un aréopage de plusieurs dizaines d’entre eux/elles a convergé vers Montréal, en provenance du monde entier avec le loisir de se constituer un programme professionnel sur mesure. Comme une collègue l’a souligné : « Wikimania, c’est vraiment un bon congrès de bibliothécaires ». Et un congrès ne serait pas bon s’il ne nous donnait pas rendez-vous avec quelques questions de fond sur le thème principal, mais aussi sur le sens de la profession, et parfois même au-delà.

Après plusieurs années de fréquentation, cet événement a été l’occasion de faire le point sur la relation entre les bibliothèques QC et les projets de la Fondation Wikimédia. Les conférences de Maureen Clapperton et d’Hélène Laverdure avec Frédéric Giulano ont bien montré l’étendue et la pertinence de ce partenariat entre Bibliothèque et archives nationales du Québec et Wikimedia Canada. Dans une autre perspective, la conférence de Ivan Filion, directeur des bibliothèques de Montréal, présentait le bilan de quelques années d’exploration de la wikiway en bibliothèque publique en s’appuyant sur le bagage d’une vingtaine d’ateliers contributifs – ce qui est considérable pour la même institution. À la lumière de ces constats, une seconde phase est envisagée pour ce réseau à travers : 1. une nouvelle série d’ateliers contributifs ; 2. une journée de coapprentissage « bibliothèques et Wikipédia » pour les membres du personnel intéressé.e.s ; 3. des initiatives événementielles qui soutiendraient, de façon inédite, la création de communs ; et un rôle particulièrement attentif visant à renforcer 4. la présence de la culture littéraire montréalaise, québécoise ainsi celle de l’histoire locale sur Wikipédia.

Mon collègue François Charbonnier et moi avons pris le relais pour présenter la généalogie de nos expériences en matière de design des communautés numériques et l’évolution de la configuration sociale de nos ateliers impliquant à la fois Wikipédia et OpenStreetMap. Jean-Michel Lapointe (bibliothèque centrale de l’UQAM) a clôturé la session des intervenants locaux par une réflexion sur les  cultures éditoriales : savantes, étudiantes et wikipédiennes, à partir de ses observations sur elles, en exposant le potentiel d’enrichissement mutuel découlant de leur, souvent improbable, cohabitation.

On peut visionner en différé plusieurs des présentations et avoir accès aux diapositives. L’ensemble des produits des conférences est rassemblé sur le site de Wikimania.

Dans la foulée de ces communications, un atelier Wikipédia aime les bibliothèques  (WAB) avait lieu à guichet fermé inspiré des initiatives Wikipedia loves Libraries lesquelles visent à accélérer la convergence de ces deux partenaires depuis 2013. Organisée en collaboration avec l’EBSI, les bibliothèques de Montréal et le Café des savoirs libres, trente-sept participant.e.s prenaient part à cette activité qui voulait à rassembler le personnel des bibliothèques et des archives dans le but i. d’échanger au sujet de la relation entre ces institutions et les projets de la Fondation Wikimedia en partageant les expériences qui sont menées au Québec, et ailleurs ; et ii. d’explorer de nouvelles pistes d’action pour favoriser la collaboration entre les bibliothèques, les archives et la communauté wikimédienne en soutenant leur engagement dans le mouvement de la culture ouverte et des savoirs libres.

Parmi les éléments qui sont ressortis de cette rencontre, on note que la résistance épistémique n’est plus une raison de blocage, que la mobilisation des participante.s est bien tangible et que l’on était rendu plus loin, et même dans un souci plus large, celui d’inclure les autres bibliothèques du Québec, par exemple. Et comme on le constate dans le discours des milieux documentaires à l’échelle internationale, l’enjeu concerne moins, désormais, la motivation à adhérer que la question : comment le faire? Comment faire le design des activités d’apprentissage, comment accompagner le développement des compétences wikimédiennes des professionnel.e.s? Ne devrait-on pas pouvoir interpeler les associations professionnelles, les écoles de sciences de l’information, les pairs? Comment pourrait-on se doter d’une plate-forme de soutien et de partage des expériences professionnelles? Comment pourrait-on créer une vitrine commune sur Wikipédia, par exemple une page réunissant les projets ayant cours en bibliothèques au Québec afin d’informer les citoyens.ne.s et les porteurs de projets quant aux différentes thématiques abordées, et tout en créant une émulation?

La journée s’est terminée sur la  promesse de prolonger cet intérêt à l’automne 2017 autour d’une journée contributive visant à la fois à mener un blitz d’initiation – qui était le troisième objectif de la rencontre mais qui n’a pas pu avoir lieu lors du WAB puisque les échanges et les retours d’expériences ont été plus nombreux et soutenus que prévus – tout en précisant l’articulation de dispositifs possibles et de projets réalisables en réponse aux questions soulevées. Cet événement à venir permettra de poser les bases d’un réseau de bibliothécaires wikipédien.ne.s QC toujours informel, mais plus organisé.

Et ailleurs en bibliothèque

Comme je l’ai mentionné au passage, la nature des discussions au sein de l’atelier WAB sont en phase avec les constats qui sont faits dans une perspective internationale. Depuis quelques années, les initiatives des bibliothèques se multiplient sur une base individuelle comme le soulignait dans un atelier, Alex Stinson qui est stratège GLAM-Wiki (GLAM pour Galleries, Libraries, Archives, Museums) à la Wikimedia Foundation (WMF). Sa présentation est disponible.

J’ajouterais à ce constat que des signes de structuration, ou des attentes à cet égard, sur le plan des organisations, se manifestent également. S’appuyant sur son autorité, l’IFLA a publié son livre blanc en février 2017 faisant office de guide et documentant les collaborations entre les Wikipédia et bibliothèques avec des éléments d’orientation prometteurs. L’IFLA a dans le même élan fait la promotion de la campagne #1lib1ref 2017 qui encourageait les bibliothécaires à ajouter des sources dans Wikipédia.

Dans cet esprit, l’ambitieux programme Wikipedia + Libraries : Better together porté par OCLC, qui dispense déjà des webinaires depuis deux ans sur le sujet, s’apprête à intensifier sa démarche avec une formation en ligne de 10 séances visant à former 500 bibliothécaires aux États-Unis à l’automne prochain dans le cadre d’une étude subventionnée par la Knight Foundation,

Alex Stinson faisait cependant remarquer que, jusqu’à ce jour, les initiatives en bibliothèque relevaient principalement d’un « modèle qui met l’accent sur l’extraction d’un savoir unique, plutôt que sur la mise en place d’une pratique professionnelle » (« Most models focus on extracting unique knowledge from institutions, not building a professional practice »). Ce qui est intéressant dans cette observation, c’est qu’elle nous renvoit à une conception résolument traditionnelle des bibliothèques orientée sur les collections que l’on dépose dans un contenant. Avec ces dépôts de fonds d’archives, de collections numériques, de données dans l’appareil wikimédien, les bibliothèques entretiennent, paradoxalement, une vision qu’elles cherchent à mettre à distance dans le discours qu’elles véhiculent au 21e siècle.

Aussi, lorsque Stinson pose la question : « Où va-t-on  maintenant ? » ou plutôt « Comment la relation aux bibliothèques pourrait-elle passer à l’échelle? »(« How to scale our relationship with libraries? »), est-ce que cette approche extractive devrait encore servir de référentiel?

Et si poser la question c’est y répondre : est-ce que la question alternative ne devrait pas plutôt se traduire ainsi : « Comment notre relation aux bibliothécaires pourrait-elle passer à l’échelle? » Et la réponse  possible trouve, selon moi, sa source dans la perplexité même que Stinson manifestait face au modèle actuel, centré sur les collections, et consisterait à chercher les moyens de bâtir une pratique professionnelle wikipédienne au lieu de mettre l’emphase sur des bibliothèques wikipédiennes afin d’avoir un impact plus sensible et vraisemblablement plus durable.

Où va-t-on  maintenant ? Des collections aux communs

En effet, le pari le plus durable ne reposerait plus sur des efforts visant exclusivement l’addition des collections numériques et des données, sans l’exclure pour autant (surtout dans le contexte de développement actuel entourant Wikidata), mais sur l’exploration d’un autre modèle que celui de l’extraction.

Le défi de cet autre modèle, en revanche, c’est qu’il est à faire – comme on devient wikimédien.ne dans le temps et à l’usage. Il ne repose pas seulement sur des processus, mais aussi sur une approche ou un état d’esprit (mindset).  Il nous renvoie à une transition globale, qui dépasse la situation des projets wikimédiens dont ils sont toutefois le laboratoire, et qui amène la pratique professionnelle à repenser la relation entretenue avec la communauté territoriale et globale, et à repenser une gouvernance partagée fondée sur l’approche des communs.

Car Wikipédia n’est ni un agrégat de connaissances collaboratives, ni un simple portail communautaire, mais avant tout un modèle innovant de gouvernance.

(Dominique Cardon, dans Wikipédia, objet scientifique non identifié, édité par Barbe Lionel, Louise Merzeau, Valérie Schafer, Open Edition, 2015)

Cette gouvernance porte évidemment en elle la question du pouvoir et du contrôle des savoirs en vertu d’autres règles que celles héritées des institutions, mais que celles-ci apprivoisent et expérimentent déjà du côté des microbibliothèques, des fab labs, des grainothèques, etc. Elle pose une matrice collaborative entre la bibliothèque et la communauté qui les engagent à travers un projet dont ils sont également parties prenantes et cocréateurs.

Cet engagement réciproque passe par une médiation sociale des savoirs contenus dans la communauté. Il permet de décaler l’expertise jusqu’à favoriser la co-naissance en ce qui concerne, plus particulièrement, ceux/celles qui appartiennent aux groupes moins visibles socialement – mais pas les moins experts.

Elle implique un décalage par rapport à une logique de prestation de services, principalement imposée et rarement coproduite (prêter des collections numériques/prêter des espaces pour tenir des activités) pour une vision de la bibliothèque apte à supporter les capacités créatives des citoyen.ne.es dans une place qui se dote d’attributs sociaux en tant que forum et tiers lieu.

Si les politiques publiques supportent stratégiquement cette vision, des ressources seront priorisées pour promouvoir la culture ouverte, les savoirs libres, les communs de la connaissance – peut-être même à partir de la situation des groupes socialement exclus.

Voilà certains éléments susceptibles de contribuer au modèle alternatif d’une pratique professionnelle wikipédienne/wikimédienne, ou d’une pratique des communs, qui est en bâtir en bibliothèque.

Et par rapport aux autres institutions documentaires : archives, musées, etc.

Où en est-on plus généralement du côté des GLAMS ? Dans un autre atelier sur les GLAMs cette fois, Alex Stinson reconnaissait qu’une problématique d’un autre ordre se dessine pour les Galleries, Archives, Museums (GAMs) si l’on compare avec la situation des bibliothèques.  À l’heure actuelle, il semble que la communauté wiki soit confrontée à l’enjeu de susciter l’adhésion des institutions de mémoire autre que les bibliothèques.  En d’autres termes, si le défi des bibliothèques, qui sont bien engagées, est de passer à l’échelle, le défi des GAMs est encore de s’engager.

Dans ce contexte, on pourrait suggérer que le succès des bibliothèques a été lié, entre autres, au fait que la WMF a conçu une approche de niche avec celles-ci à travers des initiatives telles que Wiki loves libraries. On pourrait tenter, par analogie, d’élaborer une approche ciblée du même type Wiki loves museums et Wiki loves archives en vue d’initier et de catalyser l’engagement de ces institutions hésitantes.

C’est une voix que l’on explore déjà en ce moment dans le contexte québécois, et dans la foulée de l’événement Wiki aime les bibliothèques, puisque quelques organisations dotées de fonds d’archives importants se sont manifestées pour discuter de l’intérêt des GLAMS et de la pertinence d’une initiative Wiki loves archives / Wiki aime les archives en vue de faire un saut groupé.

 Par ailleurs, si les « L »,  les bibliothèques, réussissent à relever le défi du design d’une pratique wikimédienne, peut-être que cette expérience facilitera aussi  la voie des autres participants, les galeries, les archives, les musées en entraînant un passage à l’échelle pour une politique globale des communs de la connaissance.

Tout à l’honneur des archives, deux journées contributives méritent d’être soulignées et qui ont été organisée par Wikimédia Canada en partenariat avec Bibliothèque et Archives Nationales du Québec, le Conseil de la Nation Atikamekw, le Conseil des Atikamekw de Manawan, l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Rising Voices avec la collaboration des Bibliothèques de Montréal. D’abord, le Scan-a- thon où cinq fonds d’archives, en danger, comprenant près de neuf cents négatifs illustrant la vie des Premières nations de l’Abitibi et de la Mauricie entre 1936 et 1952, ainsi que d’autres types de documents, ont été proposés pour la numérisation et le téléversement dans Commons et Wikisource. Cet atelier a été suivi d’une Journée d’édition visant à accompagner les membres des Premières Nations et leurs alliés dans l’amélioration des contenus touchant ces derniers dans Wikipédia.

La question des wikimédien.ne.s en résidence rôdait autour des sujets abordés ici, et elle aurait certainement mérité un article à elle seule. À suivre.

Pour aller plus loin 

Du côté des bibliothèques :

Avec les GLAMS :

| Le kiosque du Café des savoirs à Wikimania : de gauche à droite, Gaëlle Bergougnoux, François Charbonnier, Lëa-Kim Châteauneuf, Benoit Rochon, président de Wikimedia Canada, et Pascale Félizat-Chartier | Cette image est accessible dans Wikicommons |

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