Notes sur Elizabeth Anderson : La philosophe qui veut redéfinir l’égalité

 Anderson is the chair of the University of Michigan’s department of philosophy and a champion of the view that equality and freedom are mutually dependent, enmeshed in changing conditions through time. Working at the intersection of moral and political philosophy, social science, and economics, she has become a leading theorist of democracy and social justice. She has built a case, elaborated across decades, that equality is the basis for a free society. Her work, drawing on real-world problems and information, has helped to redefine the way contemporary philosophy is done, leading what might be called the Michigan school of thought. Because she brings together ideas from both the left and the right to battle increasing inequality, Anderson may be the philosopher best suited to this awkward moment in American life. She builds a democratic frame for a society in which people come from different places and are predisposed to disagree.

In 1999, Anderson published an article in the journal Ethics, titled “What Is the Point of Equality?,” laying out the argument for which she is best known.

In Anderson’s view, the way forward was to shift from distributive equality to what she called relational, or democratic, equality: meeting as equals, regardless of where you were coming from or going to. This was, at heart, an exercise of freedom. The trouble was that many people, picking up on libertarian misconceptions, thought of freedom only in the frame of their own actions. If one person’s supposed freedom results in someone else’s subjugation, that is not actually a free society in action. It’s hierarchy in disguise.

To be truly free, in Anderson’s assessment, members of a society had to be able to function as human beings (requiring food, shelter, medical care), to participate in production (education, fair-value pay, entrepreneurial opportunity), to execute their role as citizens (freedom to speak and to vote), and to move through civil society (parks, restaurants, workplaces, markets, and all the rest). Egalitarians should focus policy attention on areas where that order had broken down. Being homeless was an unfree condition by all counts; thus, it was incumbent on a free society to remedy that problem. A quadriplegic adult was blocked from civil society if buildings weren’t required to have ramps. Anderson’s democratic model shifted the remit of egalitarianism from the idea of equalizing wealth to the idea that people should be equally free, regardless of their differences. A society in which everyone had the same material benefits could still be unequal, in this crucial sense; democratic equality, being predicated on equal respect, wasn’t something you could simply tax into existence. “People, not nature, are responsible for turning the natural diversity of human beings into oppressive hierarchies,” Anderson wrote.

Part of the novelty in Anderson’s approach came from a shift in how she practiced philosophy. Traditionally, the discipline is taught through a-priori thought—you start with basic principles and reason forward. Anderson, by contrast, sought to work empirically, using information gathered from the world, identifying problems to be solved not abstractly but through the experienced problems of real people.

#égalité #équité #égalité_relationnelle #justice_sociale #pragmatisme #liberté #éthique

Occupons la créativité à Montréal

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C’est la saison de la créativité immersive. L’événement immersif C2MTL s’apprête à faire appel tant au côté droit de votre cerveau qu’au côté gauche, comme on peut le lire sur le site, et beaucoup à votre porte-feuille, si l’on se fie au coût d’inscription. Jaillissement de nouvelles idées, connaissances inédites, expérimentations, projets en ébullition, rencontres avec « les plus illustres créateurs de la planète », avec « la crème des influenceurs » et autant de personnes d’exception, voilà tout un programme « pour trouver des réponses créatives aux questions fondamentales commerciales » et stimuler les gestionnaires visionnaires.

Ce n’est pas grave si la théorie de la spécialisation gauche-droite des hémisphères cérébraux est une quasi-légende urbaine, ce sera une expérience immersive, et toutes les parties de tous les cerveaux ne feront vraisemblablement plus qu’un au sortir de cette grande messe. Une grande messe célébrée «entre le génie et la folie » où l’on promet aux gestionnaires-visionnaires participants qu’ils repartiront avec les « valises chargées de révélations » et de solutions d’affaires. Alors que font, pendant ce temps, les 99% qui n’ont pas accès à cette communauté, non seulement immersive, mais aussi exclusive, en tant que ce «village d’innovation conçu exclusivement par et pour C2MTL » ? Ils/ elles occupent l’imaginaire et la créativité autrement, par exemple en se questionnant sur l’immersion commerciale de l’imaginaire et de la créativité et sur la récupération de la pensée design, dans une perspective sociale.

Pour réfléchir à ces questions, l’événement Design et démocratie @ Montréal, qui se tiendra lundi le 26 mai à 20h00 et auquel je participerai, propose une soirée-débat au café-bar de la Cinémathèque québécoise qui s’ouvre en ces termes :

À l’heure de la créativité commerciale et du design mondialisé, le capitalisme aurait réussi à domestiquer les critiques sociale et artiste pour en faire un moteur très efficace de son propre déploiement. Mais ce « capitalisme créatif » épuise-t-il pour autant ces critiques, leur pouvoir utopique et poïétique, leur faculté à nous faire imaginer et expérimenter d’autres mondes à travers des associations, des ré-agencements et des recombinaisons étonnantes ? Autrement dit, l’horizon contemporain du design est il exclusivement commercial ou est-il aussi démocratique ?

Partant du postulat que le design peut aussi être social et que la critique artiste peut réenchanter le vivre-ensemble, cette soirée débutera par une série de courtes présentations de designers, de militants et de chercheurs qui témoigneront de leur expérience et de leur vision du design social (sur les « bibliolabs », les données ouvertes, l’enseignement du design social et participatif, le mouvement du « critical design », les laboratoire de créativité citoyenne…), et se poursuivra par un débat citoyen et convivial…

L’événement promet d’être un tantinet subversif à défaut d’être totalement immersif.

L’entrée est gratuite et ouverte pour tous.

Le contrecoup le plus négatif de la guerre au partage et son véritable objectif

Cet article de Lionel Maurel aborde une série d’enjeux critiques, portant sur les biens culturels et le partage non marchand, qui trace un projet politique pour les acteurs du monde des bibliothèques. Les bibliothèques sont des composantes de l’espace culturel et économique du web, soutenant le droit de participer à la culture et la diversité culturelle. Ces principes devraient les amener à 1) se porter à la défense d’un «autre» code pour le partage, et 2) faciliter et soutenir ces bulles de longue traîne dont l’auteur parle.

- S.I.Lex -

Cette semaine, une information est parue sur Slate dans un article d’Andréa Fradin sur l’économie de la musique, qui n’est pas une bonne nouvelle pour ceux qui pensaient qu’Internet pourrait devenir un instrument de diversification culturelle. Une étude économique du marché de la musique tend en effet à montrer qu’Internet renforce le phénomène des « popstars » et la concentration de l’attention sur un tout petit nombre d’artistes : 1% seulement d’entre eux capteraient 77% des revenus du secteur.

music_0Andrea Fradin met ces statistiques à juste raison en relation avec le concept de « longue traîne » avancé par Chris Anderson en 2004, qui postulait à l’inverse qu’avec l’avènement d’Internet, la structure des marchés culturels allait être modifiée et que les ventes cumulées des oeuvres « de niche » pourraient dépasser celles des tubes produits par l’industrie de la musique.

Or la longue traîne n’est pas seulement un modèle économique ou une stratégie marketing…

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Ce que participer veut dire

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Nous avons vu jusqu’ici comment, au 21ième siècle, la bibliothèque est appelée à soutenir la sphère publique en contribuant aux droits humains et aux conditions d’une vie plus digne par le développement des capabilités.

Nous avons suggéré que cette réflexion engageait une transformation dans la matrice disciplinaire des sciences de la bibliothèque et de l’information.

Nous avons soulevé la question à savoir si nos propres instruments, politiques, textes stratégiques, etc. dans le monde des bibliothèques québécoises, ou ailleurs, supportaient cette vision. Ce travail archéologique reste à faire.

On peut aussi se demander maintenant si les modèles de bibliothèques dont nous nous revendiquons sont en phase avec ce programme.

Dans quelle mesure, en effet, la bibliothèque supporte-t-elle l’émergence de la sphère publique en favorisant l’accès à l’information non-numérique et numérique, en défendant la liberté d’expression, le droit de participer à la culture, la diversité, l’inclusion, les échanges ?

Cette question est aussi vaste et difficile. Si, comme à l’habitude, on consulte les données statistiques, le succès se révèle assez  relatif. Les citoyens ne sont pas encore majoritairement abonnés aux bibliothèques publiques du Québec, les taux varient entre 20 et 30 %. Le vaisseau amiral de la Grande bibliothèque tire les données globales pour les abonnements et la fréquentation vers le haut à Montréal. La fréquentation physique qui apparaît en hausse suggère une transformation dans les usages. La fréquentation numérique est à inventer. Comme pour le reste, collections, superficies, la performances des bibliothèques canadiennes est nettement supérieure, pendant que le taux de décrocheurs au Québec est le plus élevé au Canada. Or, l’existence d’une corrélation positive entre la persistance scolaire et la fréquentation des bibliothèques publiques est bien démontrée.

Pourtant, même au Canada, dans une perspective plus qualitative, on remet en question le modèle actuel de la bibliothèque publique en considérant qu’elle constitue une instance entretenant des obstacles systémiques qui perpétue l’exclusion sociale. Les bibliothèques canadiennes se disent qu’elles pourraient faire mieux.

Dans ce contexte, il s’agirait alors d’une contre-finalité assez fâcheuse s’il s’avérait, en effet, qu’un des dispositifs conçus par la société civile pour favoriser l’inclusion/éducation/participation des citoyens à la sphère publique représentait elle-même un facteur d’exclusion.

Dans les travaux canadiens regroupés sous le projet « Working Together », les blocages qui freinent l’utilisation des ressources et des services, de même que la fréquentation des bibliothèques auprès de certains groupes marginalisés ont été examinés.

On a fait valoir que, quoiqu’on en dise, notre culture, nos politiques, le design de nos établissements ne favorisaient pas l’inclusion et la participation des personnes :

Quand nous nous sommes penchés sur l’exclusion sociale, nous avons appris de membres de la communauté comment l’exclusion influe leur vie et définit leurs besoins. Nous avons découvert que les services de bibliothèque, que nous pensions être inclusifs, n’étaient pas en mesure de répondre à de nombreux besoins de la communauté et, dans certains cas, pouvaient même aliéner certains de ses membres. Nous avons appris la situation de diverses personnes, comme celle d’un adolescent qui craignait venir à la bibliothèque car il était certain que les dispositifs de sécurité alerteraient le personnel qu’il avait des amendes. Cet adolescent pensait que le personnel de la bibliothèque confisquerait sa planche à roulette puisqu’il n’avait pas l’argent pour payer ses amendes. Nous avons appris qu’un groupe de mères qui étaient venues assister à une heure du conte n’y sont jamais revenues. Elles étaient gênées car elles avaient parlé pendant que la bibliothécaire chantait et on leur avait demandé de se taire. Dans une communauté, les personnes handicapées, les parents avec des poussettes et les personnes âgées ne pouvaient pas grimper le sentier irrégulier à forte pente qui était le seul chemin entre l’arrêt d’autobus et la bibliothèque.

Sur le plan conceptuel, les bibliothèques peuvent sembler être des institutions inclusives, mais il faut continuellement se demander si les réalités de la priorisation des services, la manière dont les services sont dispensés et la culture institutionnelle en tiennent compte.

La participation des citoyens y est envisagée comme un moyen pour agir contre les obstacles systémiques en bibliothèque :

Les bibliothécaires qui ont participé au Projet ont rencontré beaucoup de personnes qui ne se sentaient pas à l’aise d’utiliser la bibliothèque. Certains ont dit que la bibliothèque est comme un club dont ils ne sont pas membres. D’autres ont dit qu’ils ne comprenaient pas comment s’y prendre pour trouver ce qu’ils cherchaient et craignaient d’avoir l’air stupide s’ils demandaient de l’aide. Encore d’autres ont dit qu’ils étaient trop gênés de demander de l’aide. Pour quelques membres de la communauté, les bibliothèques peuvent être opprimantes. Leurs règles et codes peuvent être aliénants et le personnel peut sembler inabordable ou intimidant. Les bibliothèques demandent une vérification de l’identité et de l’adresse pour devenir membre, imposent des amendes pour les retours tardifs et ont des politiques régissant le comportement, comme par exemple concernant les « usagers malodorants » ou les adolescents trop bruyants lorsqu’ils jouent des jeux à l’ordinateur. Les bibliothèques mettent en œuvre des politiques et ont une configuration de l’espace qui distancent le personnel des usagers, en plus d’utiliser un jargon complexe pour parler des services. Beaucoup de personnes socialement exclues ne se sentent pas bienvenues à la bibliothèque et il est vrai que souvent elles ne sont pas bienvenues.

Le personnel ne peut pas éliminer les obstacles systémiques en discutant des politiques et en faisant des recommandations. Le personnel ne peut pas apprécier les obstacles aux services de bibliothèque auxquels font face les personnes socialement exclues car ses membres ne sont pas eux-mêmes socialement exclus. Afin de recenser, reconnaître et supprimer les obstacles systémiques, nous devons engager la participation des membres de la communauté qui perçoivent ces obstacles.

Pour avoir une meilleure compréhension de ce que « participer » veut dire, Working Together propose un continuum de la participation susceptible d’aider les institutions à évaluer stratégiquement leur planification et l’approche participative appropriée pour les services en bibliothèque qui seront programmés en se situant sur cette échelle.

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Cet outil de visualisation nous permet aussi de faire l’hypothèse que la programmation actuelle des bibliothèque se concentre encore aujourd’hui, d’une façon générale, à l’extrémité la plus faible sur l’échelle des niveaux de participation.

Ce continuum rappelle certains schémas en théorie de la participation citoyenne qui sont repris pour appuyer la démarche des approches de type laboratoire vivant.  Les processus d’innovation ouverte et de co-design que supposent ces approches ont été mis à profit dans le cadre du projet de la médiathèque de Lezoux en Auvergne (France). Il y a certainement un parallèle à faire entre ces méthodes orientées à partir de l’usager, mais qui mettent l’emphase dans un cas, sur l’inclusion sociale et dans l’autre, l’innovation ouverte.

Avec les études et le travail de terrain qui ont été menés dans le cadre du projet Working Together, une trousse d’outils a aussi été développé afin d’aider les bibliothèque à mettre en place une approche de la « planification en collaboration avec la communauté » qui ne vise pas seulement une réorganisation des services, mais une transformation plus radicale et plus durable. Car « [r]econnaître que les modèles actuels de bibliothèque ne servent pas les personnes socialement exclues c’est nécessairement reconnaître qu’un changement plus fondamental s’impose. »

Or, l’accès à l’information, le droit de participer à la culture, l’ouverture à la diversité commencent par cet engagement en faveur d’une planification en collaboration à la communauté. C’est ce que participer à la  bibliothèque ou faire du design participatif devrait d’abord vouloir dire en réalité.

Ce n’est pas ce genre de projet qui se dit participatif, dans cette version réductrice et consumériste, façon me-too marketing, qui consiste à mettre du mobilier mobile ou modulaire en s’excitant devant un catalogue IKEA.

Les techniques et les méthodes qui sont proposées dans Working Together visent à « recenser et éliminer les obstacles aux services d’une part et, d’autre part, élaborer et mettre à l’essai un modèle de service dans lequel les personnes socialement exclues peuvent participer activement, en tant qu’égales, à la prise de décision et à la planification de la bibliothèque. » Je reviendrai plus loin (dans un article ultérieur) sur cette méthode.

Pendant quatre ans, Ressources humaines et Développement social Canada (RHDSC) (devenu Ressources humaines et Développement des compétences Canada) a soutenu ce projet qui visait à « étudi[er] l’adoption des techniques du développement communautaire pour planifier des services de bibliothèque publique plus inclusifs. »

New Central Public Library of Halifax

New Central Public Library of Halifax, Canada. Ouverture 2014.

Ce travail a été réalisé  sous la direction de la Vancouver Public Library avec les bibliothèques partenaires − Halifax Public Libraries, Toronto Public Library et Regina Public Library  et a constitué

une importante reconnaissance de la part de quatre des plus grands systèmes urbains de bibliothèques publiques du Canada du fait que les bibliothèques publiques doivent trouver de nouveaux moyens de comprendre et de servir les membres des communautés socialement exclues si nos établissements doivent remplir les importants rôles sociaux et économiques que nous cherchons à assumer. 

Working Together représente un instrument de planification et de co-design social très puissant pour la bibliothèque du 21ième siècle, dite participative, qui vise à soutenir les droits humains par le développement des capacités humaines.

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Le futur des bibliothèques publiques au 21ième siècle : Créer des capabilités humaines pour les droits humains

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Entre la première et la seconde édition du manuel Introduction to Public Librarianshipun nouveau programme fondationnel s’est dessiné pour les sciences de la bibliothèque et de l’information ainsi que pour la pratique associée à celles-ci. Ce modèle inscrit le projet de la bibliothèque publique dans le cadre de référence des droits humains et du développement des capabilités nécessaires à leur incarnation. La Déclaration universelle des droits humains (Nations-Unies, 1948) constituera peu à peu, selon McCook, le repère structurant de la bibliothèque publique du 21ième siècle au service d’une vie plus digne.

Introduction aux sciences de la bibliothèque et de l’information

Dans la première édition (2004) de ce manuel, qui est un classique, Introduction to Public Librarianship, Kathleen de le Pena McCook expose  les quatre piliers du service en bibliothèque : la sphère publique, l’héritage culturel, l’éducation, l’information. Le pilier de la sphère publique est celui m’intéresse ici et sur lequel je voudrais me pencher.

La sphère publique est un concept qui appartient à l’appareil théorique d’Habermas. Il décrit un espace de la société moderne à travers ses structures, ses fonctions, ses conditions d’émergence et de transformation. Ce domaine de médiation entre la sphère privée et de l’autorité publique permet aux individus d’échanger librement au sujet d’enjeux communs à travers le véhicule de l’opinion publique, de proposer des alternatives critiques au discours de l’État et de s’engager dans l’action politique.

Il est intéressant de souligner, dans le contexte de cet examen, que la sphère publique est issue d’un ensemble de circonstances historiques uniques : l’essor du roman, celui d’une société des lecteurs, l’apparition du journalisme littéraire et politique, comme l’explique Thomas McCarthy dans l’introduction de The Structural Transformation of the Public Sphere: An Inquiry into a Category of Bourgeois Society. Il aurait pu ajouter à cette énumération la naissance des bibliothèques publiques qui ont aussi contribué à l’émergence de cette nouvelle conscience critique.

En m’appuyant sur les travaux de McCook (2004), j’ai déjà tenté de décrire le concept de sphère publique en relation avec les bibliothèques publiques dans un autre article et je reprendrai certains éléments de cet exposé.

Selon McCook, les bibliothèques publiques représentent une composante centrale de la sphère publique : C’est leur fonction la plus structurante en lien avec la société civile. Les bibliothécaires supportent les relations que la communauté entretient à l’égard du discours et de la réalité au quotidien. Les services qui sont le plus étroitement associés au développement de la sphère publique sont à l’enseigne de ce qu’on désigne par les «Commons».

Suivant la description de McCook, les communs (Commons) répondent au besoin des citoyens de savoir ce qui se passe dans la communauté, de se rencontrer et d’interagir avec les autres, de participer aux délibérations de la société civile. Les communs prennent diverses formes tels que l’information communautaire (Community Referral), les dossiers thématiques actuelles (Current Topics and Titles), et autres programmes communautaires ou expositions qui permettent à une diversité d’informations, d’idées et de points de vue de se croiser, de se confronter et de stimuler l’engagement communautaire, contribuant à offrir des occasions de s’engager dans un débat démocratique.

Le soutien à la sphère publique

Dans le dernier chapitre de son ouvrage (2004), McCook présente quatre tendances, qui sont en même temps des défis auxquels seront confrontées les bibliothèques publiques au 21ième siècle et qui sont susceptibles d’affecter la sphère publique. L’un des défis identifiés vise à « soutenir la sphère publique ».

Le soutien de la bibliothèque à la sphère publique consiste à assurer la disponibilité et l’accès à l’information ainsi que de la médiation que requiert le partage des communs : « The rôle of public library collection development so that librarians ensure that materials are available to meet the needs and interests of all segments of their communities continues to be an important way that the public sphere continue to be enhance. » (Budd and Wyatt, Do You Have Any Books On… » An Examination of Public Library Holdings, 2002) C’est par ce biais que la bibliothèque publique, selon McCook en 2004, participe à la création de l’opinion publique, à la construction de la communauté en favorisant un dialogue authentique entre les citoyens qui soit propice à l’action politique.

Une autre tendance affecte la sphère publique de manière plus tangentielle : le sentiment d’appartenance ( Sense of Place). Selon McCook, la bibliothèque publique peut contribuer à créer un sentiment d’appartenance qui transcende les nouveaux développements impersonnels, les lieux commerciaux, etc. et qui aident la communauté à bâtir son identité et préserver son caractère distinctif. Il faut encourager, dit-elle, la « création d’espaces publiques qui sont de véritables places communautaires », des « tiers lieux » aptes à favoriser la sphère publique et la vitalité démocratique. Ce défi suppose des ressources appropriées de même que des lieux de rencontre, des forums, des espaces collaboratifs, des agoras, des plates-formes d’échanges tant physiques que, il va sans dire, numériques.

Les critiques de la sphère publique

Avant de poursuivre la discussion portant sur la relation entre la sphère publique et la bibliothèque publique, je veux revenir un moment sur la  théorie de la sphère publique. Il existe, en effet, toute une littérature critique, émanant de diverses disciplines, au sujet du concept de sphère publique.  Plusieurs critiques ont remis en question notamment la distinction entre la sphère privée et publique suggérant l’existence des tensions entre les deux, ou encore d’exclusions découlant de biais sexistes ou capitalistes portés par le modèle.

Dans le premier cas, la sphère publique apparaît sous le mode d’une entité hégémonique qui sert de plate-forme au discours de la majorité en insistant pour se démarquer des enjeux domestiques qui touchent les femmes – et en les excluant du même coup.

D’autres critiques font valoir la présence d’un présupposé capitaliste fondé sur la propriété et une économie de la rareté qui justifiant la séparation entre les intérêts privées et publics. Or, dans un monde de réseaux, les échanges des biens informationnels, par exemple, ouvrent la voie à des modes d’échanges  non pas fondés sur l’exclusivité, mais sur le partage qui génère une valeur économique en créant des biens communs. L’économie en tant qu’économie des communs devrait, de ce point de vue, être réintroduite dans la caractérisation et la discussion entourant la sphère publique. Il ne s’agit plus dans ce cas d’émanciper l’opinion des contraintes économiques pour adhérer à la sphère publique, mais plutôt de contribuer à émanciper l’opinion par la création de valeur économique.

Malgré les critiques, le concept de sphère publique est préservé. Mais, la table apparaît assez bien mise pour un nouveau modèle post-bourgeois de la sphère publique.

La bibliothèque des droits humains et des capabilités humaines

Dans la seconde édition de son ouvrage parue en 2011, McCook a modifié de façon substantielle le dernier chapitre, et, du même coup, le sens donné au rôle citoyen des bibliothèques dans le soutien à la sphère publique.  Le futur des bibliothèques est désormais lié aux droits humains et au développement des capabilités humaines favorisant l’incarnation de ceux-ci.

C’est une prise de position dans la philosophie actuelle des bibliothèques publiques  qui a un statut fondationnel. Ce programme définit un nouveau domaine pour les sciences de la bibliothèque et de l’information.

La Déclaration universelle des droits humains (Nations-Unies, 1948) va constituer, selon McCook, la référence guidant les services de bibliothèque publique au vingtième-unième siècle.

Selon ce point de vue, les bibliothécaires américains vont peu à peu forger leurs modèles de service et utiliser un langage qui reflète les valeurs des droits humains. Et, l’approche des capacités humaines, « qui aide les gens à fonctionner dans une variété de domaines », offre le cadre de référence en vue de redéfinir le service  en bibliothèque dans la perspective des droits humains – sans exclure la question de l’impact des mutations technologiques, mais plutôt en intégrant celle-ci dans les enjeux.

Parmi les capabilités qui sont d’une importance significative pour les bibliothèques publiques du 21ième siècle au service d’une vie plus digne,  McCook retient les conditions du « développement et [de] l’expression des sens, de l’imagination et de la pensée»  telles que caractérisées par  Martha Nussbaum (« Human Rights and Human Capabilities », Harvard Human Rights Journal, 2007: 23, ma traduction) :

Être capable d’utiliser ses sens, d’imaginer, de penser et de raisonner – de faire ces choses d’une manière « vraiment humaine » , d’une façon éclairée et cultivée par une éducation adéquate, y compris, mais en aucun cas limité à l’alphabétisation ou la formation mathématique et scientifique de base. Être capable d’utiliser l’imagination et la pensée dans le cadre de l’expérience et de produire des œuvres et des événements de son propre choix, religieux, littéraire, musicale, etc. Être capable d’utiliser sa pensée et son esprit en étant protégé par des garanties à propos de la liberté d’expression que ce soit pour le discours politique et artistique ou la liberté d’exercice de la religion.

Dans ce nouveau chapitre, McCook présente les faits saillants de la philosophie américaine des bibliothèques publiques qui conduisent à une perspective de droits humains en phase avec l’approche par les capacités humaines qui valorise le développement de chaque personne.

Le discours sur les services des bibliothèques publiques depuis leur naissance  au XIXe siècle, s’est généralement inscrit dans un courant de pensée progressiste, du moins aux Etats-Unis. Et tout en reconnaissant que les bibliothèques publiques américaines offrent déjà des services qui incarnent les droits humains, la relation entre ce que font les bibliothécaires sur le terrain et ce discours n’a pas encore tout à fait explicité, reconnaît-elle. Mais, cette situation est vraisemblablement appelée à changer dans le contexte actuel de globalisation de la société.

Selon McCook, « le travail des bibliothécaires américains a évolué d’une manière qui intègre les valeurs et les préceptes des droits humains sans avoir généralement utilisé le langage qui caractérise les finalités philosophiques et éthiques des droits humains et du développement humain. » (p. 339) Mais, on tend à souligner que la réalisation de la société du savoir, et plus généralement celle d’une société plus juste, fait partie désormais partie des responsabilités du monde des bibliothèques.

La contribution de McCook consiste à identifier les instruments (déclarations et proclamations sur les droits sociaux, économiques et culturels) qui fondent le discours sur les droits humains en indiquant comment les bibliothèques publiques américaines peuvent y recourir pour décrire leur travail « dans un langage qui nous permet de revendiquer notre place parmi les nations. » (p. 341)

Elle propose, plus particulièrement, d’explorer trois secteurs du service en bibliothèques publiques dont la portée sociale et culturelle est mise en valeur par l’intégration des concepts de droits humains:

  1. L’accès au savoir est fondamental pour le développement humain. (Article 19, Objectifs du Millénaire)
  2. La bibliothèque publique est une force vivante de la culture. (Article 27, Manifeste de l’UNESCO sur les bibliothèques publiques).
  3. Multiculturalisme. Le service des bibliothèques publiques aux États-Unis est le reflet du manifeste multiculturel de la Fédération Internationale des associations de bibliothécaires (IFLA).

En d’autre termes, il est possible d’argumenter que la base de l’engagement de bibliothécaires à l’égard des droits humains et du développement humain se trouvent « enraciné[s] » dans divers textes comme le texte de la Déclaration universelle des droits humains, dans les Objectifs du Millénaire pour le développement, et dans d’autres proclamations internationales et déclarations sur les peuples, les régions, les situations et les droits spécifiques.

Ceci étant dit, pour avoir lu certains des ouvrages et des textes de Martha Nussbaum, qu’on ne saurait jamais assez recommander, on pourrait reprocher à McCook de ne pas avoir étendu le programme philosophique de la bibliothèque, en incluant des capacités qui font partie, de façon largement consensuel aujourd’hui, des nouvelles programmations.

On pense, entre autres, à la capacité d’association telle que définit par Nussbaum :

L’affiliation. (A) Être capable de vivre avec et pour les autres, de reconnaître et d’être attentif à d’autres êtres humains, de prendre part à différents types d’interactions sociales ; être capable d’imaginer la situation d’autrui. (Protéger cette capabilité signifie protéger des institutions qui constituent et nourrissent de telles formes d’affiliation, et aussi protéger la liberté d’assemblée et de discours politique.) (Capabilités : Comment créer les conditions d’un monde plus juste, 2012, 56)

Le discours sur les tiers lieux et leur contribution à l’émergence de la sphère publique établit cette relation que l’on pourrait définir en ces termes :

4. La bibliothèque est un lieu créateur de mondes communs.

Quoiqu’il en soit l’exercice mené par McCook est considérable et sa portée est absolument capitale. Un investissement équivalent mériterait d’être conduit au Québec, au Canada, ou ailleurs. Il s’agirait alors de repérer les textes significatifs associés à la fondation de la bibliothèque publique sous ces latitudes et d’y déceler, ou non, des convergences avec les déclarations et les proclamations sur les droits sociaux, économiques et culturels dans le but de « nous aider à visualiser la structure qui soutient notre travail en tant que bibliothécaires engagés à soutenir, reconnaître, et informer ces droits ». (p. 341)

Déjà, nous pouvons déjà revendiquer l’existence de certains documents tels que la Charte des droits du lecteurs qui va dans le sens de l’article 19 de la Charte des droits humains. L’Agenda 21C est aussi un outil essentiel, notamment à Montréal, pour définir les finalités humaines de la bibliothèque publique aujourd’hui.

Dans le contexte actuel, on pourrait penser que cette réflexion est, quoique sensible, bien trop distante, comme tout ce qui se présente comme « globale »,  pour avoir un impact sur le travail en première ligne. Pourtant, il faut envisager que cette conscience des droits humains est destinée à faire une différence significative « dans les plus petites places ». Comme l’a défendu Eleonore Roosevelt : Quelle valeur peuvent avoir les droits humains si nous ne pouvons les faire respecter dans les plus petites places? Peut-être bien qu’entre toutes, la bibliothèque du quartier sous la forme d’un véhicule de la sphère publique, est cette petite place apte à réunir les conditions pour favoriser le développement des capacités et des droits humains. C’est cette citation d’Eleonore Roosevelt qui ouvre le chapitre final du manuel de McCook (2011) dont il est question ici (ma traduction):

Où commencent après tout, les droits humains universels? Dans de petites places, près de la maison – si proche et si petites qu’elles ne peuvent pas être vues sur aucune carte du monde. Pourtant, elles sont le monde d’une personne; le quartier où il vit; l’école ou l’université qu’il fréquente; l’usine, la ferme ou le bureau où il travaille. De telles places sont les lieux où chaque homme, femme et enfant recherche une justice égale, l’égalité des chances, une dignité égale sans discrimination. Si ces droits n’ont pas de sens dans ces lieux, ils auront peu de sens ailleurs. Sans une action concertée des citoyens à les faire respecter près de chez nous, nous chercherons en vain les traces du progrès dans le reste du monde. (Eleanor Roosevelt, remarks at the United Nations, March 27, 1953).

Pour aller plus loin :