Le design du « care » en bibliothèque : du tiers lieu au lieu d’inclusion

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Journée de codesign dans l’arrondissement de Ville-Marie, le 5 juin 2015

 Je partage un texte qui m’a été demandé à quelques reprises récemment et qui est accessible ici

Martel, M. (2017). Le design du « care » en bibliothèque : du tiers lieu au lieu d’inclusion sociale. I2D – Information, données & documents, volume 54,(1), 52-54. https://www.cairn.info/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2017-1-page-52.htm.

« Bad Libraries build collections. Good libraries build services. Great libraries build communities » – David Lankes

Les bibliothèques publiques ont évolué en accéléré depuis l’apparition du modèle de la bibliothèque tiers lieu. La première génération de bibliothèque tiers lieu s’inspirait des cafés pour mettre en place un dispositif de convivialité et de conversation démocratique en rupture avec l’image traditionnelle de « l’entrepôt de livres ». La seconde génération correspond au modèle de la bibliothèque communautaire (« community-led-library »). Cette vision à échelle humaine trouve sa réalisation dans les bibliothèques de quartier où l’on multiplie les espaces sociaux : salle communautaire, salle d’activités ou de travail collaboratif. Ces bibliothèques repoussent les limites de la participation des usagers en intégrant des laboratoires de créativité (« fab lab », « medialab », « makerspace », etc.).

Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de proposer des espaces de créativité, mais d’engager les citoyens dans des démarches participatives visant à co-créer de nouvelles bibliothèques, de nouveaux espaces ou services.

Des projets inspirés de l’approche design

Alors que peu d’appels aux citoyens ou de consultations avaient eu lieu au cours de la programmation des premières bibliothèques issues du programme RAC (Rénovation, agrandissement et constructions de bibliothèques) mis en place par la Ville de Montréal en 2008, un virage s’opère à partir de 2013. Plus d’une dizaine de projets participatifs inspirés de l’approche design (« design thinking ») se succèdent entre 2014 et 2016, échelonnés souvent sur plusieurs mois, avec la participation de plus de 500 citoyens dans dix arrondissements [1] La démarche menée à l’été 2016 pour concevoir avec les usagers le projet de la nouvelle bibliothèque St-Sulpice s’ajoute à ce tableau. D’autres initiatives sont prévues pour l’année 2017.

Le plan stratégique 2016-2019 des Bibliothèques de Montréal soutient désormais explicitement l’innovation par le biais de l’approche design, tout comme le plan d’action « Montréal, ville intelligente et numérique » qui veut faciliter la mise en place de laboratoires d’innovation publique en bibliothèque.

Changer le monde, une bibliothèque à la fois

Comment en est-on arrivé là ? La réponse mériterait à elle seule un article… Contentons-nous de dire qu’il fallait changer nos manières de faire pour construire les nouvelles bibliothèques du XXIe siècle. Ce point de vue était généralement partagé au Canada depuis 2007 et le choc du rapport Working Together (WT, en français : « Planification en collaboration avec la communauté »), l’un des premiers référentiels sur la participation dans le milieu des bibliothèques [2] L’approche design a alors été sollicitée de différentes manières dans les bibliothèques de Montréal (laboratoires vivants, cercles d’apprentissage, etc.), mais c’est dans les avant-projets des nouvelles bibliothèques que son impact a été le plus significatif. L’enjeu de l’acceptabilité sociale est un motif explicitement invoqué dans les chartes de projet, dans le discours des équipes projet comme dans celui de l’administration.

Les méthodes de codesign, avec l’accompagnement de praticiens et de chercheurs en innovation sociale, sont devenues les ressorts les plus puissants des avant-projets des nouvelles bibliothèques. Elles permettent d’ouvrir, d’activer et de « bousculer » un système typiquement bibliocentré.

Les ateliers participatifs associant personnel et usagers contribuent à trouver un point d’équilibre entre innovation et gestion du changement. Ils visent également à améliorer l’expérience usager, à intervenir collectivement sur les problématiques sociales en lien avec la littératie, le décrochage scolaire, le chômage, l’environnement, et à offrir des critères de design et de validation pour les principales fonctions participatives (apprentissage, sociabilité, créativité). À la façon d’un révélateur identitaire, elles explorent aussi avec une acuité particulière les conditions susceptibles de favoriser un sentiment d’appartenance.

Les obstacles systémiques qui freinent l’accès à la bibliothèque sont mis en évidence afin de favoriser non seulement la participation créative des citoyens, mais aussi leur inclusion sociale. La création de biens communs fait l’objet d’une attention particulière en lien avec les projets de laboratoires tels que les fab labs, médialabs, makerspaces, ruches d’art, etc. en bibliothèque. Ces scénarios s’ajoutent aux réflexions sur l’exclusion/inclusion en abordant la gouvernance dans une perspective critique.

De l’approche design au design du « care »

Jusqu’ici, nous avons évoqué « l’approche design » des bibliothèques de Montréal en suggérant que ce terme était une traduction de « design thinking » mais les sources d’inspiration sont multiples et plus vastes : le design thinking d’Ideo, mais aussi le design des politiques publiques de La 27e région (notamment le travail réalisé pour la médiathèque de Lezoux), l’approche Art of Hosting appliquée par Percolab et Communautique, l’approche Living Lab d’Ennoll pour n’en citer que quelques-unes.

La plupart des démarches ont été conduites dans le giron du laboratoire Design et société de l’université de Montréal, spécialisé dans le design social. Stéphane Vial propose de définir le design social comme « la branche du design concernée par le développement de produits et de services visant à résoudre des problèmes sociaux, par exemple, le chômage, le décrochage scolaire, les tensions interculturelles, l’obésité, ou le changement climatique » [3]Avec cet accent mis sur les problématiques sociales et sur l’intérêt général, le design social rejoint l’approche canadienne WT.

Les démarches participatives recherchent toujours des moyens pour aborder les enjeux de l’exclusion et de la vulnérabilité. Le design social présente l’avantage d’aller au-delà du simple diagnostic en invitant les citoyens à imaginer eux-mêmes des solutions. Il partage avec l’approche WT un souci pour autrui, une réflexion sur la responsabilité et la compétence à assumer à l’égard de ces enjeux, et la recherche d’une réponse adaptée. Ces caractéristiques les relient à l’éthique du « care » qui se fonde sur la capacité humaine à prendre soin, à travailler avec les autres, à valoriser les relations à travers des pratiques qui favorisent l’attention, la responsabilité, l’exercice d’une compétence appropriée, la recherche d’une réponse adaptée à la situation d’autrui, l’entraide [4]

Une trousse à outils pour le design du care

Le design du « care » est un croisement entre le développement communautaire issu de WT et le design social qui met l’accent sur les enjeux liés à l’exclusion et à la vulnérabilité. Le travail réalisé à Montréal a permis de constituer les bases d’une méthodologie pour le design du care qui s’est développée à l’épreuve du terrain. […]

On peut lire la suite en ligne.
Notes
[1] L’ensemble des rapports issus de ces démarches sont disponibles sur le site des Bibliothèques de Montréal à cette adresse : https://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=4276,118637577&_dad=portal&_schema=PORTAL
[2] Working Together Project, www.librariesincommunities.ca
[3]E. Ernst, N. Tromp, cités par Stéphane Vial. Le Design. PUF, 2014
[4] J. Tronto. Un monde vulnérable. Pour une politique du care. La Découverte, 2009

Bibliothèques du 21e siècle, Wikipédia et post-vérité

Voici des supports de présentation réalisés pour l’école d’été du numérique 2018 à la Bibliothèque nationale d’Haïti. D’autres contenus sont disponibles sur cette page.

Le volet contributif de cet événement a été abordé dans l’article « Organiser la participation aux communs avec Wikipédia : L’expérience de l’École d’été du numérique à Port-au-Prince ».

Justice sociale : 10 questions pour une pratique intentionnelle en bibliothèque

Cette présentation a été réalisée dans le cadre d’un groupe de discussion visant à mieux comprendre comment les bibliothécaires québécois.es perçoivent leur travail et leur engagement en lien avec la justice sociale.

Organiser la participation aux communs avec Wikipédia : L’expérience de l’École d’été du numérique à Port-au-Prince

 

Je reviens de Port-au-Prince où j’ai participé avec des collègues à la seconde édition de l’École d’été du numérique principalement dédiée aux projets wikimédiens et OpenStreetMap. Cette initiative visait, telle que conçue avec les partenaires locaux, à mobiliser et à sensibiliser les participant.e.s, issu.e.s des milieux documentaires pour la plupart, aux communs numériques de même qu’à renforcer la présence d’Haïti dans les projets wikimédiens à travers la création d’un réseau de contribution.

Les défis n’ont pas manqué et la situation explosive, suite aux soulèvements provoqués par la hausse du prix de l’essence #gazmonte, a entraîné son lot de complications imprévues. Malgré tout, je n’avais pas eu l’occasion jusqu’à ce jour d’assister à un atelier contributif qui se soit avéré aussi productif dans le cadre d’une formation. Il est possible de consulter les résultats du tableau de bord, bien que ces données fournissent une évaluation exclusivement quantitative de l’activité, afin d’en apprécier les retombées.

L’équipe avait fait le choix d’arriver quelques jours avant le début de l’École dans le but d’entamer le dialogue interculturel nécessaire avec les principaux organisateurs locaux (Bibliothèque nationale d’Haïti, Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales/REJEBECCS, l’Université Unitech, Bibliothecom) et d’adapter le projet pédagogique aux intentions et à la situation locale.  

Tableau de bord de l’École d’été du numérique

Une quarantaine de participant.e.s étaient attendu.e.s à la Bibliothèque nationale d’Haïti qui accueillait l’événement : Plus de quatre-vingt-dix personnes sont venu.e.s. Les premières journées ont été consacrées à la contextualisation des apprentissages en termes de communs et de savoirs libres, notamment en bibliothèque, ainsi qu’aux projets Wikipédia (en français et en créole), Commons, Lingua Libre et OpenStreetMap. À la fin de la semaine, d’autres contenus liés aux questions d’archivage numérique et à Wikidata ont aussi été présentés.

Je vais revenir plus particulièrement sur le volet pratique de l’événement et le modèle de travail collaboratif qui a été expérimenté au moment de contribuer à Wikipédia. Car il a fallu trouver un dispositif qui tienne compte de contraintes assez sérieuses, soit un nombre considérablement plus élevé de participant.e.s que dans les ateliers contributifs habituels (avec une trentaine de personnes et moins) et un nombre réduit de formateurs disponibles, et puis le fait que tout ce beau monde était desservi par une connexion instable.

Cette expérience nous renvoie au problème de l’organisation de la participation dans les activités contributives wikimédiennes destinées aux nouveaux et aux nouvelles, ainsi qu’à leur impact réel. D’entrée de jeu, je serai tenté de dire que les wikimédien.e.s accordent assez peu d’attention au savoir-faire en matière de méthodes participatives assumant que ces configurations relèvent des soft skills qui sont jugées secondaires par rapport aux connaissances techniques liées aux plates-formes des projets.

Dans la même veine, l’importance que l’on devrait accorder à la contextualisation du projet encyclopédique wikipédien, en le comparant avec ceux qui sont portés par d’autres encyclopédies, qu’elles soient traditionnelles ou classiques, peut aussi faire l’objet de débats entre les responsables des formations; mais pour les fins de cet article, je n’insisterai pas sur cet aspect sinon pour affirmer ma conviction que cette mise en perspective horizontale et verticale n’est pas négligeable et qu’elle apporte une légitimation qui joue un rôle pédagogique stratégique.

Si on se concentre plutôt sur les configurations pédagogiques, notamment sur l’exemple des editathons qui constituent le modèle d’apprentissage wikimédien standardisé, il semble que les retombées effectives de celui-ci restent encore à être démontrées, comme le suggérait la communication de Andrew Lih et Ryan McGrady à Wikimania en 2017. Les editathons incarnent l’appareil le plus répandu pour rejoindre les nouveaux publics, avec des qualités indéniables pour assurer la mobilisation et le call to action; ils sont aussi relativement peu exigeants en termes de préparation, reposant sur un canevas bien ficelé, facile à reproduire , et ils sont suffisamment attrayants pour capter l’attention des médias. Mais les limites de ce qui est devenu le format canonique pour enseigner Wikipédia au public sont assez bien connues et, surtout, son impact n’est pas encore tout à fait « clair » :

there are well-known limitations to this model. Though successful for public relations, generating enthusiasm, gathering data about new users, and educating people about the site, the relative impact on Wikipedia — in contributing high-quality content or recruiting new active editors — is unclear. Similarly, the type and manner of contributions are necessarily constrained, with each individual encouraged to learn about Wikipedia and attempt direct contribution during a typically brief block of time — leaving out other types of contributions. (Andrew Lih et Ryan McGrady, « Edit-a-thons have emerged as the most popular form of Wikipedia outreach. But should they be? », Wikimania, 2017)

De fait, le plan de match pour la partie hands-on de cette École du numérique n’était pas précisément d’organiser un editathon, mais le format pressenti, typiquement individualiste, demeurait essentiellement le même. Selon l’hypothèse de départ, et à la suite des présentations d’usage, il était prévu que chaque participant.e travaillerait individuellement sur un sujet de son choix dans son propre espace brouillon, plutôt qu’en contribution directe, que ce soit sur Fr.wiki ou Ht.wiki. Le choix de travailler dans l’espace brouillon était motivé par l’intolérance croissante des patrouilles à l’égard des nouveaux et des nouvelles. Une liste d’articles portant sur Haïti existant déjà dans la version anglophone, mais qui n’étaient pas encore couverts dans la version Fr, ou dans la version Ht, avaient été identifiés préalablement et pouvaient servir de ressources pour la pige des sujets.

Malheureusement, ce type d’approche individuelle requiert un accompagnement aussi individualisé. On cherche alors, autant que possible, à s’approcher du modèle en binôme permettant un soutien one-on-one (un.e novice avec un.e wikimédien.ne plus expérimenté.e). Dans le cas de cette activité où deux formatrices seulement étaient vraisemblablement disponibles pour près de 75 participan.t.e.s — les deux autres conduisant une chasse photographique (Wikicommons) et une cartopartie (OpenStreetMap) avec le reste du groupe — l’approche individuelle semblait vouée à un échec mathématique. Par ailleurs, il fallait aussi éviter que l’ensemble du groupe soit connecté en même temps pour limiter la pression sur le réseau et ne pas risquer de compromettre l’expérience de contribution par des ralentissements ou des décrochages du côté d’Internet.

L’hypothèse a été de mettre à profit des techniques d’apprentissage/travail collaboratif, inspirées plus particulièrement de la composition des équipes mixtes en design thinking. Le pari a été de réunir des personnes issues des milieux variés et de répartir des rôles en fonction des expériences et des compétences.  Les différents rôles ont été proposé à titre suggestif, et on pouvait procéder à la répartition avec flexibilité (en excluant certaines propositions de rôle ou les combinant) :

  1. ÉCRIVAIN.E : Chargé.e. de la rédaction du contenu (en dehors de l’interface wikipédia).
  2. ÉDIT.EUR.RICE WIKI : Chargé.e d’intégrer le contenu dans l’interface wikipédia ainsi que des enjeux d’admissiblité.
  3. DOCUMENTALISTE 1 et 2  : Chargé.e.s de trouver les contenus précis et pertinents dans les ressources et d’identifier les sources.
  4. SOURC.EUR.EUSE : Chargé.e d’intégrer les références, les liens internes et externes dans l’interface d’édition.
  5. WIKIFICAT.EUR.TRICE : Chargé.e des portails, des catégories, des infobox.
  6. COMMONER : Chargé.e de la recherche d’images dans Commons (ou de la création si nécessaire).
  7. WIKIDATIEN.NE : Chargé de créer l’élément wikidata correspondant.
  8. COORDONNAT.EUR.RICE : Chargé.e d’animer et de faciliter la réalisation des actions.
  9. AIDE : Chargé.e de trouver les réponses aux questions et aux blocages. 

Il faut aussi savoir que les bibliothécaires de la Bibliothèque nationale d’Haïti ont agi, et de manière exemplaire, à titre de embedded librarians en fournissant aux équipes les ouvrages nécessaires pour conduire les recherches sur les contenus. Par conséquent, il convient d’ajouter aussi ce rôle – qui n’avait pas été explicitement désigné au moment de conduire l’activité – au sein de cet aréopage .

10. BIBLIOTHÉCAIRE : Chargé.e de trouver les ressources et les ouvrages nécessaires à la production de contenus.

L’avantage de cette configuration résidait, entre autres, dans le fait qu’un seul ordinateur par table était connecté sur le wifi et ouvert sur la page de l’article Wikipédia à modifier sur laquelle, et selon leurs rôles, les contributeurs et les contributrices se succédaient à leur tour.

Au lieu de s’en remettre à une liste de sujets générée automatiquement dont la pertinence n’était pas assurée, nous avons puisé des informations dans les propositions faites par les participant.e.s au moment du brise-glace. À cette étape initiale, nous avions demandé aux participant.e.s de prendre un moment, en mode introspectif, pour identifier des passions ou des intérêts susceptibles de les engager et de soutenir leur motivation à contribuer. La récolte avait été fort riche, et sa présentation sur un mur avait permis de percevoir et de reconnaître les envies de contribution et de valorisation des savoirs haïtiens de même que la portée de cette oeuvre collective. Les sujets étaient principalement associés à la culture populaire en lien avec la musique, la danse, le cinéma, la littérature, la cuisine, le sport incluant, de façon prévisible, le monde des bibliothèques. Ce sont des instances reliées à ces sujets qui ont été amenées pour créer ou modifier des articles dans chacune des équipes, par exemple : la soupe Joumou, l’écrivaine Kettly Mars, le Racing Club Haitienla Bibliothèque nationale d’Haïti, le Konpa dirèkPort-au-Prince/Pòtoprens, etc. 

La soupe joumou, Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Est-ce qu’on croyait vraiment que ça allait fonctionner ? Pas tout à fait, même si, à bien des égards, l’intensité de la formation avait largement dépassé le cadre habituel des ateliers contributifs. On espérait qu’un bon nombre d’équipes soient relativement opérationnelles… La vérité, c’est que toutes les équipes ont relevé le défi. Lors de la plénière qui a été ajoutée pour un partage public des projets, toutes les équipes ont présenté des contributions qui allaient au-delà de nos attentes et des résultats généralement rencontrés au sein des ateliers contributifs. La plupart des équipes ont investi la plateforme en créole, où les possibilités de contribution sont considérables, en choisissant du même coup de poser une action en faveur de la décolonisation de la culture haïtienne.

Mouvement de danse Kompa Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Ce modèle de co-édition présente des affinités naturelles avec la philosophie des communs. On y retrouve le profil d’une communauté s’auto-organisant (à petite échelle), s’appuyant sur ses capacités et investie dans la création de communs qui ont une valeur significative pour elle. Cette pratique du travail en commun s’avérait aussi susceptible d’installer un souci et une responsabilité partagés pour la culture locale ainsi qu’un sentiment d’appartenance amplifiée par ces émotions sociales singulières qui accompagnent une création ou un projet collectif. Cette approche permet, par ailleurs, de rendre visible en live les bénéfices de l’intelligence collaborative, qui est un des référentiels épistémologiques fondamentaux de la wikiway, par le biais d’un dispositif permettant d’aller plus loin que l’action individuelle ne l’aurait permis. 

Elle permet enfin de distribuer l’effort, mais peut-être surtout d’explorer, en les incarnant, le registre assez étendu des compétences qui sont à maîtriser pour collaborer à Wikipédia en réalisant un accomplissement plus gratifiant puisqu’il rend possible de modifier ou de créer un article (si un.e des membres possède un compte depuis suffisamment de temps ou si cette intervention se déroule dans un espace wiki comme Ht.wiki) au lieu de se consacrer à la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, qui sont en voie de devenir les rares avenues accessibles aux nouveaux et nouvelles. Il y a des profils pour la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, et ce n’est pas un jugement sur la valeur des contributions qui ont toutes, à leur façon, une importance capitale. Par contre, lorsque l’on fait la promotion des événements en prétendant que les actions feront une différence dans la valorisation du patrimoine et des savoirs locaux, et qu’on finit par faire de la révision linguistique, il y a un décalage et une promesse qui risque d’être déçue.

Wikipédia devient plus fiable, capable de résister aux fausses nouvelles grâce à ses règles qui sont appliquées avec une vigilance qui va en s’accentuant du côté des éditeurs et des éditrices; mais la contre-finalité de ce zèle est de créer un « obstacle à l’entrée » : « Il y a une politique stricte sur Wikipedia que les gens voient comme un véritable obstacle à l’entrée pour pouvoir commencer à éditer, parce qu’il y a une énorme phase d’apprentissage…Si tu sources un blog, un site personnel ou un truc du genre, cela va rapidement mordre la poussière. » (« Pourquoi Wikipedia reste fiable dans un monde de fausses informations », repéré par Robin Panfili, Slate.fr) « Mordre la poussière » n’est pas un dispositif d’accueil particulièrement engageant pour les apprenant.e.s. Or, il est difficile de voir comment il serait possible d’agir sur les règles, ou leur assouplissement, à l’ère du syndrome des fausses nouvelles. Quelles sont les options si on préoccupe des activités de outreach et de l’accompagnement des apprentissages des aspirant.e.s wikimédiennes ? L’expérience de l’atelier en co-édition de l’École du numérique de Port-au-Prince révèle qu’il y a encore des prototypes de participation organisée à expérimenter, des réflexions possibles à mener du côté du design des dispositifs pédagogiques des communs wikimédiens et des soft skills à cultiver pour la conception de ces nouvelles configurations. Il y a aussi, pour une activité de ce type comme pour d’autres en lien avec la littératie numérique en bibliothèque et dans lequel celle-ci s’insère, des outils d’évaluation de l’impact à élaborer pour soutenir le développement des communautés numériques.

Quelques remarques et informations complémentaires au sujet de cette initiative 

Rency Michel Inson, coordonnateur du REJEBECCS au moment de créer le Projet:Haïti

Le REJEBECCS, par l’entremise de son coordonnateur, Rency Michel Inson, a annoncé son intention de créer un groupe d’utilisateurs Wikimedia en vue de fonder à terme un chapitre Wikimedia Ayiti. La Bibliothèque nationale d’Haïti a indiqué son intention de poursuivre la collaboration avec les porteurs du projet REJEBECCS-Haïti. La nouvelle bibliothèque publique de Pétionville a aussi exprimé le souhait de collaborer et d’accueillir des cafés wiki au sein de son espace médiathèque. 

De très nombreux participant.e.s ont exprimé des besoins en matière de professionnalisation du métier tant du côté des bibliothèques que des archives; ce qui nous amène à réfléchir aux

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Avec Franceline Cadet Robas, directrice de la BNH (crédit photo : Jimmy Borgella)

moyens d’aborder les cours ou la formation continue dans une perspective globale de manière, en d’autres termes, à rendre accessibles les contenus pédagogiques aux étudiant.e.s et aux professionnel.le.s des Sud. Le sujet de la professionnalisation a fait l’objet d’une des revendications principales lors des Assises nationales des bibliothèques menées en 2017 en Haïti.

L’équipe de formation de l’École d’été du numérique, deuxième édition, était composée de Simon Villeneuve (Cégep de Chicoutimi), Lëa-Kim Châteauneuf (Wikimédia Canada), Marina Gallet (Cinémathèque québécoise), Pierre Choffet (OPenStreetMap) et moi-même (EBSI, Wikimédia Canada). Deux autres conférences se sont ajoutées au programme, l’une sur L’environnement et le numérique (à l’UNITECH) et une seconde sur Les enjeux et modèles du numérique dans une perspective philosophique (à Jacmel).  Une troisième conférence prévue a dû être annulée en raison des émeutes.

Des partenaires de WikiFranca (Wikimedia France, Wikimedia Suisse, Wikimedia Belgium) ont fait part cette semaine (le 23 juillet) de leur décision d’accepter la demande de micro-financement pour l’École du numérique.

D’autres liens  :

Dans les médias sociaux et les journaux :

 

 

 

Extension du domaine de la médiation et des heures d’ouverture dans les bibliothèques danoises

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Récit visuel et notes de voyage en 5 saillances : La bibliothèque Ørestad

Située dans un quartier en développement de Copenhague, sur Arne Jacobsens Allé, la bibliothèque du même nom a été conçue par la firme d’architecte KHR Architects avec Claus Bjarrum Architects (design d’intérieur). Ouverte en 2012, la bibliothèque remplit une triple fonction intégrée : Elle combine la bibliothèque publique et scolaire tout en jouant le rôle de centre culturel. L’espace se décline sur deux plans ouverts. Le premier, (600 m²) se prête davantage au divertissement, et le second (700 m²) est principalement dédié à l’apprentissage; mais l’ensemble est flexible et facile à adapter en fonction des publics et des événements.

  1. Extension du domaine de la médiation. Selon la représentante du Think Thank of the Libraries of the future, les bibliothèques d’aujourd’hui au Danemark deviennent les centres et les points d’appui les plus structurants en matière de de formation à l’information et de participation démocratique/numérique.  Ce renouveau des bibliothèques danoises se caractérise par une exploration des nouvelles formes de médiation dont le « reach out » qui repose sur le renforcement des collaborations et des partenariats avec les écoles notamment. La bibliothèque de Ørestad qui occupe le premier étage d’une école et qui agit en soutien pour plus de huit autres établissements scolaires exemplifie cette approche. Les coûts de fonctionnement sont répartis entre les principaux partenaires. Bibliothécaire publique et scolaire, qui sont rémunérés par des employeurs distincts, travaillent ensemble de manière fluide dans un contexte où la population de ce quartier comprend une proportion élevé de jeunes. On peut aussi constater, à cet endroit, un exemple de convergence des services public : Un dentiste a ses bureaux dans la bibliothèque.
  2. Accueil et accès. Implanté depuis 2015 au Danemark, le concept de bibliothèque ouverte s’est largement répandu dans le but de répondre aux attentes des citoyens qui veulent avoir accès à l’information ou aux livres quand ils et elles le veulent. Ce dispositif de libre-service permet aux citoyen.ne.s d’accéder à la bibliothèque à l’aide de leur carte d’identité même lorsque le personnel est absent. Dans la mouvance des tiers lieux, avec des plages horaires étendues à la façon des magasins, la bibliothèque se fait plus facile d’accès pour une diversité de publics. Basé sur les principes de l’indépendance des usagers et du design de la confiance, près de 300 établissements au Danemark, dont celle de Ørestad, offrent ce service et sont équipés de ce système qui est financé par le ministère de la culture. Près de 70% des bibliothèques rapportent cependant avoir subi des incidents et des gardiens de sécurité se sont ajoutés dans certains cas. À noter : Dans la perspective de l’accueil, on constate que les stations d’aide prennent la forme d’un meuble léger de type bistro encourageant les interactions. Les touristes font partie des publics dont on se soucie : Un écran dédié à l’information touristique est visible à l’entrée, .
  3. Communication et recommandation indirecte. La valorisation/marchandisage des collections (périodiques, nouveautés, etc.) est abordée de manière originale, ludique et attrayante. On a pensé à favoriser l’appropriation active des collections du côté des jeunes par le biais d’une ruche qui se développe comme une montagne de livres. On mise sur l’intégration du physique et du numérique pour communiquer et mettre en valeur les collections par le  biais d’écrans tactiles au bout des rangées. En 2016, ces écrans présentaient, non seulement un accès au catalogue, mais aussi un carrousel de sélections thématiques; un nouveau logiciel à cette fin est en développement.
  4. Espace de création. Dans la foulée de cette exploration des nouvelles formes de médiation, la salle d’animation est devenue un makerspace/hacklab qui accueillent les activités de bidouillage, de bricodage et autres expérimentations caractéristiques du monde des arts et des sciences aujourd’hui.
  5. Espaces collaboratifs en « open space ». Des tables longues avec écran encouragent le travail collaboratif en espace ouvert (une configuration favorable pour des ateliers de « communs numériques »).

Sources