Extension du domaine de la médiation et des heures d’ouverture dans les bibliothèques danoises

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Récit visuel et notes de voyage en 5 saillances : La bibliothèque Ørestad

Située dans un quartier en développement de Copenhague, sur Arne Jacobsens Allé, la bibliothèque du même nom a été conçue par la firme d’architecte KHR Architects avec Claus Bjarrum Architects (design d’intérieur). Ouverte en 2012, la bibliothèque remplit, de manière intégrée, une triple fonction : elle combine la bibliothèque publique et scolaire tout en jouant le rôle de centre culturel. La  bibliothèque se décline sur deux plans ouverts de 600 m² , le premier qui se prête davantage au divertissement et le second qui fait 700 m², est davantage dédié à l’apprentissage; mais l’ensemble est flexible et facile à adapter en fonction des publics et des événements.

  1. Extension du domaine de la médiation. Selon la représentante du Think Thank of the Libraries of the future, les bibliothèques d’aujourd’hui au Danemark deviennent les centres et les points d’appui les plus structurants en matière de de formation à l’information et de participation démocratique/numérique.  Ce renouveau des bibliothèques danoises se caractérise par une exploration des nouvelles formes de médiation dont le « reach out » qui repose sur le renforcement des collaborations et des partenariats avec les écoles notamment. La bibliothèque de Ørestad qui occupe le premier étage d’une école et qui agit en soutien pour plus de huit autres établissements scolaires exemplifie cette approche. Les coûts de fonctionnement sont répartis entre les principaux partenaires. Bibliothécaire publique et scolaire, qui sont rémunérés par des employeurs distincts, travaillent ensemble de manière fluide dans un contexte où la population de ce quartier comprend une proportion élevé de jeunes. On peut aussi constater, à cet endroit, un exemple de convergence des services public : Un dentiste a ses bureaux dans la bibliothèque.
  2. Accueil et accès. Implanté depuis 2015 au Danemark, le concept de bibliothèque ouverte s’est largement répandu dans le but de répondre aux attentes des citoyens qui veulent avoir accès à l’information ou aux livres quand ils et elles le veulent. Ce dispositif de libre-service permet aux citoyen.ne.s d’accéder à la bibliothèque à l’aide de leur carte d’identité même lorsque le personnel est absent. Dans la mouvance des tiers lieux, avec des plages horaires étendues à la façon des magasins, la bibliothèque se fait plus facile d’accès pour une diversité de publics. Basé sur les principes de l’indépendance des usagers et du design de la confiance, près de 300 établissements au Danemark, dont celle de Ørestad, offrent ce service et sont équipés de ce système qui est financé par le ministère de la culture. Près de 70% des bibliothèques rapportent cependant avoir subi des incidents et des gardiens de sécurité se sont ajoutés dans certains cas. À noter : Dans la perspective de l’accueil, on constate que les stations d’aide prennent la forme d’un meuble léger de type bistro encourageant les interactions. Les touristes font partie des publics dont on se soucie : Un écran dédié à l’information touristique est visible à l’entrée, .
  3. Communication et recommandation indirecte. La valorisation/marchandisage des collections (périodiques, nouveautés, etc.) est abordée de manière originale, ludique et attrayante. On a pensé à favoriser l’appropriation active des collections du côté des jeunes par le biais d’une ruche qui se développe comme une montagne de livres. On mise sur l’intégration du physique et du numérique pour communiquer et mettre en valeur les collections par le  biais d’écrans tactiles au bout des rangées. En 2016, ces écrans présentaient, non seulement un accès au catalogue, mais aussi un carrousel de sélections thématiques; un nouveau logiciel à cette fin est en développement.
  4. Espace de création. Dans la foulée de cette exploration des nouvelles formes de médiation, la salle d’animation est devenue un makerspace/hacklab qui accueillent les activités de bidouillage, de bricodage et autres expérimentations caractéristiques du monde des arts et des sciences aujourd’hui.
  5. Espaces collaboratifs en « open space ». Des tables longues avec écran encouragent le travail collaboratif en espace ouvert (une configuration favorable pour des ateliers de « communs numériques »).

Sources

 

De Copenhague à Montréal, du Diamant noir à la Grande bibliothèque : Le démantèlement des services publics

 

 

 

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Récit visuel et notes de voyage en 5 saillances à propos de la Bibliothèque royale du Danemark, dit le Diamant noir.

  1. Signature. Une icône de la ville de Copenhague. Et dans le monde des bibliothèques. Signée par les architectes Schmidt Hammer Lassen qui ont aussi conçu le musée d’Arrhus (ARoS), la bibliothèque de Arrhus, DOKK1, la bibliothèque de Middlefart, la bibliothèque de Halmstad… Et qui sont aussi les concepteurs de la bibliothèque centrale de Halifax – au Canada.
  2. Convergence. Bibliothèque royale, nationale et universitaire. Du passé au présent, les étudiant.e.s sont partout. On y pratique la numérisation sur demande avec générosité (maximum de 5 demandes par semaine).
  3. Social hub. Comme toutes les bibliothèques aujourd’hui, elle cherche à se redéfinir comme un espace de sociabilité et de culture numérique.
  4. Loi sur les bibliothèques danoises. Le « Danish Library Act » remonte à 1920. Une nouvelle loi est en élaboration et l’on craint que celle-ci puisse agir comme un frein à l’innovation plutôt qu’un tremplin pour le développement dans le contexte politique ultra-conservateur actuel. Après l’ère technocratique des socio-démocrates, le Danemark est dirigé par un gouvernement libéral de centre-droit qui a scellé une alliance avec les partis d’extrême-droite dont il dépend désormais pour mettre en place ses réformes.
  5. Technocratie (la suite). Des coupures de 2% affectent ce joyau depuis plusieurs années – ce qui nous rappelle #JeSoutiensBAnQ. La fin de l’austérité n’est pas annoncée. Dans ces conditions, on prévoit qu’il n’y aura plus aucun employé d’ici 2038. Le démantèlement des services publics est en enjeu global dangereux pour les institutions de mémoire dans une monde de technocrates.

Ces images sont aussi disponibles dans Commons.

 

 

 

Liberté intellectuelle dans les bibliothèques : des livres à l’IA #CFLAFCAB2018

J’ai été invitée à participer à une table ronde sur la liberté intellectuelle avec une brochette de remarquables panélistes et modérateur (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) à la conference de la Fédération canadienne des associations de bibliothèque (CFLA-FCAB) à Régina. C’est Vickery Bowles de la Toronto Public Library (ayant courageusement négocié avec ce enjeu il y a peu de temps) qui a initialement proposé ce format de présentation en trois parties: les problèmes vécus, quelques réflexions sur cette question et pourquoi devrions-nous nous préoccuper encore de la liberté intellectuelle ?

1. Mes expériences avec la liberté intellectuelle (Comment j’abordé cet enjeu à partir de mon activité de blogueuse)

En faisant un retour sur mon engagement en matière de liberté intellectuelle au cours de mon parcours professionnel, j’ai identifié trois jalons. C’est un exercice que j’ai mené en inventoriant principalement les sujets abordés dans différents billets de blogue que j’ai écrit depuis 2009, et en examinant l’évolution des thèmes et des préoccupations qui émergent.

La liberté intellectuelle dans la perspective des livres

Mais, avant le temps des blogues, j’ai connu une époque, pas si lointaine, où l’on abordait essentiellement la liberté intellectuelle à travers les collections et les livres. En 2007, mon projet de stage à l’EBSI  consistait à développer une collection pour les enfants traitant de sujets sensibles. Ces livres, tous excellents, s’avéraient de très bons candidats pour la censure et, au lieu de les cacher, ou de faire en sorte de ne pas trop les montrer, nous avions choisi d’inviter les écoles du quartier et de leur offrir un espace sécuritaire pour discuter de la violence, du racisme, de la guerre, de l’exclusion, etc.

Nous pratiquions aussi, comme cela se fait encore aujourd’hui, la valorisation indirecte avec des présentoirs de livres contestés ou censurés élaborés à l’aide des listes proposées sur le site de la Semaine de la liberté d’expression / Freedom to read week

La liberté intellectuelle dans la perspective des blogues

À la fin de la première décennie du millénaire, la liberté de lire est devenue aussi une liberté d’écrire, pour nous tou.te.s, à travers les blogues et les autres pratiques d’écritures numériques – et non numériques. Ce sont aussi de nouvelles façons de défendre la liberté intellectuelle qui ont alors vu le jour pour les bibliothécaires. Le tout premier billet de blogue que j’ai rédigé pour les bibliothèques de Montréal était consacré à la liberté d’expression et à la censure. Le meilleur moment de ce billet résidait dans cette citation de Stanley Fish: « it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position.” C‘est un point de vue que je n’ai pas cessé de revendiquer, c’est-à-dire cette idée que la bibliothèque est un endroit singulier où les gens peuvent échanger et débattre, et que nous devons nous-mêmes, en tant que bibliothécaires, prendre position pour la défendre à ce titre.

En 2010, avec quelques collègues, nous avions aussi créé un blogue collaboratif dans lequel nous avons publié des selfies avec nos livres censurés favoris. Plusieurs milliers de visiteurs sont venus y jeter un coup de d’oeil – ce qui nous avait passablement surpris et amusés.

La liberté intellectuelle dans la perspective de l’internet

Au fil des ans, la liberté intellectuelle a étendu sa signification, non seulement en prenant en compte de nouvelles façons de lire, d’écrire et de publier, mais aussi en incarnant des enjeux qui débordent sur le Web et l’Internet – qui rendent possible ces pratiques. Depuis quelques années déjà, pour plusieurs et pour moi aussi, défendre la liberté intellectuelle n’a de sens que si nous nous engageons et nous prenons position concernant divers enjeux liés aux libertés numériques telles que :

Des livres à l’intelligence artificielle, les référentiels du monde des bibliothèques ont été sérieusement bousculés en moins d’une décennie.  Je crois qu’il nous faut prendre la mesure de cette signification élargie de la liberté intellectuelle ainsi que du rôle que nous voulons ou nous devons y jouer dans la transition numérique.

2 . Quelques réflexions sur cette question

Je pense que le rôle éthique des bibliothèques s’accentue  de plus en plus en s’appuyant sur le concept de justice sociale. Or, la liberté intellectuelle fait partie d’une théorie de la justice où l’on assume des libertés égales pour tous : Tous ont des droits égaux à l’égard de la liberté intellectuelle. Si l’on adopte, en revanche, le point de vue de la justice sociale, on considère que tou.te.s doivent avoir des possibilités égales et que la liberté intellectuelle est une capabilité fondamentale, ainsi que le dirait, par exemple, Martha Nussbaum  :

les sens, l’imagination et la pensée : être capable d’utiliser ses sens (en bénéficiant entre autres de la liberté d’expression), d’imaginer (y compris de créer dans le domaine des arts), de penser, de raisonner et de le faire de façon humaine (y compris en s’amusant et en ne craignant pas les peines inutiles), à l’aide d’une éducation non seulement de base (mathématiques, langue, etc.), mais aussi dans les humanités, en sciences et dans d’autres domaines.


Où cela nous mène-t-il ?

La liberté intellectuelle en tant que capabilité

Nous sommes passés d’un discours sur le droit à la liberté intellectuelle à un discours sur la possibilité d’exercer sa liberté intellectuelle dans une perspective de justice sociale. Ce point de vue nous amène à penser, considérant les défis numériques actuels – même si ce ne sont pas les seuls défis auxquels nous sommes confrontés, mais ils sont significatifs -, que nous devrons faire un pont entre la liberté intellectuelle et la littératie numérique, de même qu’un pont entre la liberté intellectuelle et les communs numériques.

Dans un article qui figure dans une des dernières éditions du magazine Public Libraries., Amita Lonial soutient que la justice numérique dépend de la littératie numérique. Et pour un véritable impact sur la littératie numérique, travailler sur les questions d’accès ne suffit pas; travailler sur les compétences numériques (digital skills) ne suffit non plus à réduire les inégalités. L’essentiel, ce sont les partenariats et les initiatives de codesign avec les communautés et les parties prenantes.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.
La liberté intellectuelle et la littératie numérique par le codesign

Alors pourquoi la littératie numérique en tant que capacité spécifique de la liberté intellectuelle reposerait-t-elle sur le codesign ?

  • Parce que ceci nous permet de prendre en compte le contexte social et culturel, les barrières systémiques, les biais institutionnels, et d’agir de manière critique sur la diversité et la «distance sociale».
  • Plus simplement, puisqu’il s’agit de besoins (fondamentaux) des utilisateurs, ceux-ci et celles-ci devraient être invité.e.s à participer à la conception de la « solution »; ce qui s’applique aussi bien aux outils qu’aux politiques publiques.
  • Et aussi, parce que cette approche est susceptible de faciliter l’exploration d’une diversité de manière de soutenir l’accès, d’utiliser, de créer, de promouvoir et de défendre les connaissances, la culture et les communs numériques.

3. Pourquoi la liberté intellectuelle est-elle toujours un enjeu important pour nous ?

Parce que c’est un enjeu moral central pour nous tou.t.e.s, et parce que c’est notre rôle de s’en soucier.

Mais comment?

Peut-être devrions-nous penser à :

1. Actualiser notre approche de la liberté intellectuelle dans notre mission et nos politiques – en dehors du développement de collection et de la politique d’internet.

2. Clarifier le cadre éthique des bibliothèques à l’égard de la justice sociale.

3. Faire de la littératie numérique une priorité stratégique à tous les niveaux : local, national et global. (Je pense, à cet égard, que l’initiative récente du CBUC pour un programme national de littératie numérique est une excellente idée en vue d’y parvenir; et que le travail de l’IFLA est aussi inspirant).

4. Être plus exigeant.e.s envers nous-mêmes (Expect more comme le dirait R. David Lankes) quand il s’agit de « représenter la voix de la communauté dans le discours public»  en matière de sécurité intellectuelle.

5. Pratiquer le codesign :

  • Travailler avec les organisations impliquées dans la protection et la défense des libertés civiles numériques : Mozilla, OpenMedia, Open Knowledge Foundation, Electronic Frontier Foundation, la Quadrature du netFree Software Foundation, etc.
  • Organiser des cafés citoyens afin de discuter les stratégies numériques nationales et locales, et demander aux citoyens ce qu’ils veulent, de même que ce qu’ils et elles attendent de nous.
  • Approfondir notre approche dirigée par la communauté (community-led approach) et raffiner nos outils de développement communautaire/codesign pour la littéracie numérique, voire même pour la participation démocratique.
Un cas :  le codesign de l’IA dans les bibliothèques publiques

Au début de 2018, des cafés citoyens sur l’intelligence artificielle se sont déroulés dans les bibliothèques publiques du Québec. Nous avons demandé aux citoyens de réfléchir collectivement au développement responsible de l’IA. Des organisations à but non lucratif ont aussi été sollicitées. Que la discussion porte sur la santé, l’éducation, les villes intelligentes, la justice, les fausses nouvelles, la propagande, la protection des données personnelles ou leur manipulation, la littératie numérique est apparue comme un élément clé.

Nous sommes sur le point de faire des recommandations éthiques, et alors que les bibliothèques ont souvent été conçues comme des actrices susceptibles de jouer un rôle déterminant dans ce contexte, je pense que, au nom de la liberté intellectuelle, de la défense des libertés numériques et de la littératie numérique (incluant la littératie algorithmique), elles devraient, en effet, compter au nombre des parties prenantes de ce projet de société.

 

Lettre au Ministre : Lire et écrire : une priorité ?

Je reproduis ici, en y apportant mon appui, l’intégralité de la lettre parue dans l’édition du Devoir du 10 mars 2018 signée par Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre qui sont bibliothécaires scolaires.

Monsieur le Ministre,

C’est avec grand intérêt que les bibliothécaires scolaires ont lu votre livre, espérant y trouver une vision à laquelle adhérer. Un ministre de l’Éducation qui parle de lecture! Il y avait de quoi s’emballer. Hélas, encore une fois, nous sommes déçues. En tant que responsables de la gestion des bibliothèques, le service éducatif complémentaire le plus apte à servir votre vision, nous avions espoir d’occuper une place privilégiée dans votre réflexion. En effet, comment parler de lecture sans aborder le rôle crucial que devraient jouer la bibliothèque et son personnel qualifié dans une école?

Au cours de la dernière décennie, votre ministère a massivement investi dans la bibliothèque scolaire. Il a même engagé une centaine de bibliothécaires pour l’ensemble du réseau. Par contre, au-delà de ces embauches, jamais votre ministère n’a cherché à savoir ce que nous faisons concrètement pour participer à la réussite des élèves. Nous tentons d’attirer votre attention depuis votre entrée en fonction par de nombreuses actions, notamment en participant à vos consultations sur la réussite éducative et sur la stratégie numérique. En vain! Vous savez, Monsieur le Ministre, être bibliothécaire, c’est tellement plus que d’acheter des livres pour les écoles. Il y a entre autres le développement des collections qui vise à maximiser chaque dollar investi – à l’opposé des achats discutables effectués actuellement par certaines écoles –, la gestion financière, la création de bibliothèques numériques qui facilitent la médiation et la diffusion et, surtout, la formation aux compétences informationnelles. Voyez-vous déjà un peu mieux comment nous pouvons vous aider?

Nous nous questionnons sur certaines incohérences du système que nous avons maintes fois dénoncées, mais qui demeurent lettres mortes. Nous avons besoin de réponses, Monsieur le Ministre. Comment se fait-il que le ratio 1 bibliothécaire pour 5 000 élèves, ratio établi par votre ministère et qui devrait être revu d’ailleurs, ne soit pas encore atteint, 10 ans après la mise en place du plan d’embauche? À l’heure actuelle, avec une population de près d’un million d’élèves, les 104 bibliothécaires en poste doivent chacune offrir des services à plus de 10 000 jeunes. Comment se fait-il que des commissions scolaires n’aient aucun service de bibliothécaires scolaires? Que nous, professionnelles, consacrions notre temps à faire des tâches techniques qui relèvent d’un autre corps d’emploi? Que devant l’ampleur de la tâche, nous soyons proches de l’épuisement? Et à raison. Comment espérer offrir un véritable service à la communauté scolaire lorsque nous n’avons pas tous les outils et le personnel technique nécessaires pour le faire ou que le territoire à couvrir est si grand que nous passons plus de temps sur la route qu’entre les murs d’une école? Comment se fait-il qu’aucun bibliothécaire scolaire ne travaille actuellement dans votre ministère pour vous accompagner vers une vision bibliothéconomique du changement et pour guider vos troupes sur le terrain? Pourtant, vous avez en votre possession le rapport Bouchard, publié en 1989. Ce dernier fait état de la situation des bibliothèques scolaires et émet de précieuses recommandations pour les exploiter adéquatement. Plusieurs d’entres elles attendent encore d’être mises en application trente ans plus tard.

Le numérique semble être parmi vos principales préoccupations et à raison, puisque l’arrivée de ce nouveau média a clairement décuplé l’accès à l’information. Cependant, saviez-vous que les bibliothécaires scolaires ont les connaissances et le savoir-faire pour former les élèves aux compétences informationnelles et pour les aider à naviguer à travers la tonne d’information à laquelle ils accèdent chaque jour? L’UNESCO, que vous citez à plusieurs occasions dans votre livre, s’est d’ailleurs prononcée en ce sens en élaborant les cinq lois de l’éducation aux médias et à l’information. La première loi veut que l’ensemble des fournisseurs d’information, dont le Web et la bibliothèque, soient destinés équitablement « à être utilisés au service de l’engagement critique des citoyens ». Or, plusieurs bibliothécaires sur le terrain ne peuvent offrir cet accompagnement aux enseignants et aux élèves, par manque de ressources, par manque de reconnaissance de notre expertise et par manque de temps parce qu’elles se consacrent prioritairement aux fonctions de base que sont le développement et le traitement des collections.

Finalement, expliquez-nous, Monsieur le Ministre, comment nous devons aider les élèves ayant des besoins particuliers qui viennent à la bibliothèque pour accéder à un livre numérique. Ceux qui ont le plus besoin de nos services pour réussir repartent bredouilles. Car en 2018, il est encore impossible pour les bibliothèques scolaires de prêter des livres numériques, rendant nos services désuets. Depuis plus de trois ans, nous attendons l’aboutissement d’un projet ministériel visant le déploiement d’une plate-forme de livres numériques pour les écoles québécoises. Trois ans, Monsieur le Ministre, que le milieu attend la mise en oeuvre d’une solution pour nous permettre d’offrir des services de qualité à tous les élèves et de transporter nos bibliothèques à l’ère numérique. Vous avez consacré des mesures pour fournir à des jeunes des portables et des logiciels pour les aider à mieux réussir, mais vous avez oublié l’essentiel : l’accessibilité aux livres! L’accessibilité à la littérature, ce n’est pas juste acheter des livres, Monsieur le Ministre. C’est aussi offrir aux élèves et aux enseignants des bibliothèques scolaires pédagogiques qui répondent à de hauts critères de performance.

Il est temps, Monsieur le Ministre, de rendre nos bibliothèques scolaires efficientes, nous donnant la possibilité de développer de réels carrefours d’apprentissage, des bibliothèques modernes et performantes où l’on trouve du personnel qualifié en nombre suffisant, des collections physiques et numériques diversifiées et accessibles aux élèves, et de l’accompagnement efficace aux enseignants voulant utiliser de façon pédagogique les ressources. Voilà ce qui fera de nous, bibliothécaires scolaires, des acteurs importants dans le réseau, travaillant à l’atteinte du même objectif que vous : former et développer de bons lecteurs. Nous sommes sur le terrain avec une expertise pouvant faire avancer votre vision. Nous demandons de pouvoir faire notre travail et de le faire dans des conditions gagnantes.

Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre, bibliothécaires scolaires

Art + féminisme a 5 ans : Le fossé des genres sur Wikipédia en 5 constats et autant de convictions

Les édit-a-thons Art + Féminisme célèbrent leur cinquième anniversaire en 2018. Art + Féminisme est un campagne qui a pour but d’améliorer la présence et la représentation des femmes cis et transgenres, du féminisme et des arts sur Wikipédia. L’initiative s’adresse aux personnes de toutes les identités de genre et de toutes les expressions qui sont intéressé.e.s à apprendre les rudiments de l’édition sur Wikipédia dans le cadre d’un marathon contributif. Comme plusieurs bibliothèques, universités et musées, etc. dans le monde au cours du mois de mars, la Bibliothèque des lettres et sciences de l’Université de Montréal tient son édit-a-thon demain entre 13h et 18h.

Cinq constats

Ces interventions ciblent le fossé des genres dans l’ouvrage de référence le plus populaire dans le monde : Wikipédia. Certains des constats qui motivent la campagne Art + féminisme sont présentés dans la vidéo introductive :

1. Entre 10% et 13% seulement des personnes qui éditent seraient des femmes;
2. Les contributions relatives à des femmes seraient plus souvent retirées (reverted);
3. Les articles qui portent sur des sujets associés à la culture dite féminine (les bracelets d’amitié par exemple) sont plus courts, souvent à l’état d’ébauche, avec un historique de contributions et de contributeurs moins élaboré que d’autres articles de même type généralement liés à la culture dite masculine (jouets de guerre ou cartes de baseball).
4. Le biais lexical. Les articles portant sur des femmes sont davantage susceptibles de contenir du vocabulaire qui réfère au genre (femme, dame, fille, féminin) alors que ce n’est pas le cas des articles qui concernent les hommes.
5. On fait aussi valoir, au sujet de la thématique, que même avant d’arriver sur Wikipédia, les femmes issues du monde de l’art sont désavantagées.

En revanche, les caractéristiques de Wikipédia, en tant que plate-forme en libre accès et open source, offrent des opportunités, ou des obstacles en moins, pour un projet visant à réduire le fossé des genres. Art + féminisme souhaite encourager un cercle vertueux où l’augmentation du nombre des contributrices favoriserait la croissance et l’amélioration des contenus et de la couverture touchant les femmes cis et transgenres, le féminisme et les arts sur Wikipédia, entraînant à son tour une participation plus grande de celles-ci, et ainsi de suite.

Wikipédia en français hébergeait 450 000 biographies d’hommes, contre 75 000 biographies de femme qui représentaient un ratio de 14% en 2016, selon la Casemate, Centre de culture scientifique technique et industrielle de Grenoble. D’après les requêtes dans Wikidata lancées aujourd’hui (merci à Simon Villeneuve, wikipédien notoire et auteur de l’ouvrage Wikipédia en éducation, 2017), on compte désormais 532 250 biographies au total sur cette plate-forme parmi lesquelles 89 033 sont des biographies de femmes, soit 17% – une hausse de 3% en deux ans. Il y a encore beaucoup à faire.

Cinq convictions

Les organisatrices de la campagne invoquent aussi dans la trousse de préparation cinq convictions qui soutiennent leur engagement :

1. Le féminisme est une « lentille » qui permet de contribuer à démanteler l’oppression.
2. On doit pouvoir travailler dans des espaces sécuritaires et conviviaux, c’est-à-dire des espaces qui nous permettent de débattre librement et de revendiquer des points de vue alternatifs.
3. L’art de même que l’accès libre et ouvert aux ressources éducatives jouent un rôle clé dans la création d’une société juste, ouverte et florissante.
4. La représentation est un enjeu important.
5. Les expériences des femmes sont variées et complexes et les différences dans les savoirs doivent être valorisées et honorées dans cette perspective.

Intersection : Femme + QuébecFr

Le fossé des genres est complexifié au Québec par la condition d’exister en tant que francophone minoritaire sur la plate-forme de WikiFr. Quand des sources comme Le Devoir ou La Presse ne sont pas (encore) considérées comme des sources d’envergure nationale, et acceptables sur cette base, par la majorité francophone, le défi n’est pas léger. Le test de la notoriété, pour ne mentionner que celui-là, peut devenir un parcours du combattant. Que dire de celui de la combattante lorsqu’il s’agit d’établir la notoriété des Québécoises en s’intéressant à l’héritage social et culturel qu’elles nous ont légué quand celles-ci n’ont pas elles-mêmes eu droit à une reconnaissance visible dans ces sources pas-tout-fait-nationales-mais-qui-sont-tolérées-au-cas-par-cas ? C’est le type de défi qui détermine la situation wikipédienne QC, et qui sera relevé dans les édit-a-thons féministes au cours du mois de mars au nom d’un internet plus équitable et diversifié.

Au moins cinq (!) événements sont prévus à l’agenda du Québec au cours du mois de mars, qui est aussi le Mois de la contribution francophone, et qui visent à réduire le fossé des genres sur Wikipédia. Autant d’occasions dans le cadre du Projet:Québec/Femmes pour réaliser que l’on peut exister sur Wikipédia et adopter un rôle critique de gardien.ne.s des informations, de l’histoire, des savoirs des femmes dans le contexte québécois.

Après celui de la Grande bibliothèque hier, d’autres événements se succèdent :

Il faut savoir que d’autres projets s’inscrivent aussi dans cette action organisée, notamment à la Cinémathèque québécoise, via la Médiathèque Guy-L.-Coté, où chaque mois des soirées wiki célèbrent superbement le cinéma d’animation avec ses actrices en personne. Le prochain rendez-vous est le 21 mars autour de Martine Chartrand. Dans la même veine, la Bibliothèque À livres ouverts (en alternance avec la Bibliothèque de McGill) est engagée dans un projet de production et la diffusion de connaissances portant sur la communauté LGBTQ+ québécoise.

Mots-clics à l’honneur : #AF5 #noweditingAF #artandfeminism #artetféminisme

Pour aller plus loin

Les bibliothécaires de BAnQ ont rassemblé des articles de presse lors de Mardi, c’est wiki, en lien avec le biais de genre et les activités menées pour augmenter la visibilité et la participation des femmes à l’édition dans Wikipédia :

« Un seul article de Wikipédia est écrit par une majorité de femmes » (2012)
« Les femmes scientifiques, grandes absentes de Wikipédia » (2013)
« Wikipedia et les femmes: une journée pour féminiser l’encyclopédie et les articles sur les femmes de sciences » (2014)
« Wikipédia parle autant des femmes et des hommes, mais pas de la même manière » (2015)
« Wikipédia: moins d’articles par et pour les femmes » (2016)
« Wikipédia : où sont les femmes? » (2016)
« Un marathon d’édition Wikipédia pour les femmes scientifiques » (2017)
« Pas à pas, les femmes deviennent plus visibles sur Wikipédia » (2017)
« Writing Women in Mathematics into Wikipedia » (2017)

Et aussi :
« Who’s Important? A tale from Wikipedia’ » (2018)
« Using librarianship to create a more equitable internet: LGBTQ+ advocacy as a wiki-librarian » (2018)