Lettre au Ministre : Lire et écrire : une priorité ?

Je reproduis ici, en y apportant mon appui, l’intégralité de la lettre parue dans l’édition du Devoir du 10 mars 2018 signée par Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre qui sont bibliothécaires scolaires.

Monsieur le Ministre,

C’est avec grand intérêt que les bibliothécaires scolaires ont lu votre livre, espérant y trouver une vision à laquelle adhérer. Un ministre de l’Éducation qui parle de lecture! Il y avait de quoi s’emballer. Hélas, encore une fois, nous sommes déçues. En tant que responsables de la gestion des bibliothèques, le service éducatif complémentaire le plus apte à servir votre vision, nous avions espoir d’occuper une place privilégiée dans votre réflexion. En effet, comment parler de lecture sans aborder le rôle crucial que devraient jouer la bibliothèque et son personnel qualifié dans une école?

Au cours de la dernière décennie, votre ministère a massivement investi dans la bibliothèque scolaire. Il a même engagé une centaine de bibliothécaires pour l’ensemble du réseau. Par contre, au-delà de ces embauches, jamais votre ministère n’a cherché à savoir ce que nous faisons concrètement pour participer à la réussite des élèves. Nous tentons d’attirer votre attention depuis votre entrée en fonction par de nombreuses actions, notamment en participant à vos consultations sur la réussite éducative et sur la stratégie numérique. En vain! Vous savez, Monsieur le Ministre, être bibliothécaire, c’est tellement plus que d’acheter des livres pour les écoles. Il y a entre autres le développement des collections qui vise à maximiser chaque dollar investi – à l’opposé des achats discutables effectués actuellement par certaines écoles –, la gestion financière, la création de bibliothèques numériques qui facilitent la médiation et la diffusion et, surtout, la formation aux compétences informationnelles. Voyez-vous déjà un peu mieux comment nous pouvons vous aider?

Nous nous questionnons sur certaines incohérences du système que nous avons maintes fois dénoncées, mais qui demeurent lettres mortes. Nous avons besoin de réponses, Monsieur le Ministre. Comment se fait-il que le ratio 1 bibliothécaire pour 5 000 élèves, ratio établi par votre ministère et qui devrait être revu d’ailleurs, ne soit pas encore atteint, 10 ans après la mise en place du plan d’embauche? À l’heure actuelle, avec une population de près d’un million d’élèves, les 104 bibliothécaires en poste doivent chacune offrir des services à plus de 10 000 jeunes. Comment se fait-il que des commissions scolaires n’aient aucun service de bibliothécaires scolaires? Que nous, professionnelles, consacrions notre temps à faire des tâches techniques qui relèvent d’un autre corps d’emploi? Que devant l’ampleur de la tâche, nous soyons proches de l’épuisement? Et à raison. Comment espérer offrir un véritable service à la communauté scolaire lorsque nous n’avons pas tous les outils et le personnel technique nécessaires pour le faire ou que le territoire à couvrir est si grand que nous passons plus de temps sur la route qu’entre les murs d’une école? Comment se fait-il qu’aucun bibliothécaire scolaire ne travaille actuellement dans votre ministère pour vous accompagner vers une vision bibliothéconomique du changement et pour guider vos troupes sur le terrain? Pourtant, vous avez en votre possession le rapport Bouchard, publié en 1989. Ce dernier fait état de la situation des bibliothèques scolaires et émet de précieuses recommandations pour les exploiter adéquatement. Plusieurs d’entres elles attendent encore d’être mises en application trente ans plus tard.

Le numérique semble être parmi vos principales préoccupations et à raison, puisque l’arrivée de ce nouveau média a clairement décuplé l’accès à l’information. Cependant, saviez-vous que les bibliothécaires scolaires ont les connaissances et le savoir-faire pour former les élèves aux compétences informationnelles et pour les aider à naviguer à travers la tonne d’information à laquelle ils accèdent chaque jour? L’UNESCO, que vous citez à plusieurs occasions dans votre livre, s’est d’ailleurs prononcée en ce sens en élaborant les cinq lois de l’éducation aux médias et à l’information. La première loi veut que l’ensemble des fournisseurs d’information, dont le Web et la bibliothèque, soient destinés équitablement « à être utilisés au service de l’engagement critique des citoyens ». Or, plusieurs bibliothécaires sur le terrain ne peuvent offrir cet accompagnement aux enseignants et aux élèves, par manque de ressources, par manque de reconnaissance de notre expertise et par manque de temps parce qu’elles se consacrent prioritairement aux fonctions de base que sont le développement et le traitement des collections.

Finalement, expliquez-nous, Monsieur le Ministre, comment nous devons aider les élèves ayant des besoins particuliers qui viennent à la bibliothèque pour accéder à un livre numérique. Ceux qui ont le plus besoin de nos services pour réussir repartent bredouilles. Car en 2018, il est encore impossible pour les bibliothèques scolaires de prêter des livres numériques, rendant nos services désuets. Depuis plus de trois ans, nous attendons l’aboutissement d’un projet ministériel visant le déploiement d’une plate-forme de livres numériques pour les écoles québécoises. Trois ans, Monsieur le Ministre, que le milieu attend la mise en oeuvre d’une solution pour nous permettre d’offrir des services de qualité à tous les élèves et de transporter nos bibliothèques à l’ère numérique. Vous avez consacré des mesures pour fournir à des jeunes des portables et des logiciels pour les aider à mieux réussir, mais vous avez oublié l’essentiel : l’accessibilité aux livres! L’accessibilité à la littérature, ce n’est pas juste acheter des livres, Monsieur le Ministre. C’est aussi offrir aux élèves et aux enseignants des bibliothèques scolaires pédagogiques qui répondent à de hauts critères de performance.

Il est temps, Monsieur le Ministre, de rendre nos bibliothèques scolaires efficientes, nous donnant la possibilité de développer de réels carrefours d’apprentissage, des bibliothèques modernes et performantes où l’on trouve du personnel qualifié en nombre suffisant, des collections physiques et numériques diversifiées et accessibles aux élèves, et de l’accompagnement efficace aux enseignants voulant utiliser de façon pédagogique les ressources. Voilà ce qui fera de nous, bibliothécaires scolaires, des acteurs importants dans le réseau, travaillant à l’atteinte du même objectif que vous : former et développer de bons lecteurs. Nous sommes sur le terrain avec une expertise pouvant faire avancer votre vision. Nous demandons de pouvoir faire notre travail et de le faire dans des conditions gagnantes.

Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre, bibliothécaires scolaires

Art + féminisme a 5 ans : Le fossé des genres sur Wikipédia en 5 constats et autant de convictions

Les édit-a-thons Art + Féminisme célèbrent leur cinquième anniversaire en 2018. Art + Féminisme est un campagne qui a pour but d’améliorer la présence et la représentation des femmes cis et transgenres, du féminisme et des arts sur Wikipédia. L’initiative s’adresse aux personnes de toutes les identités de genre et de toutes les expressions qui sont intéressé.e.s à apprendre les rudiments de l’édition sur Wikipédia dans le cadre d’un marathon contributif. Comme plusieurs bibliothèques, universités et musées, etc. dans le monde au cours du mois de mars, la Bibliothèque des lettres et sciences de l’Université de Montréal tient son édit-a-thon demain entre 13h et 18h.

Cinq constats

Ces interventions ciblent le fossé des genres dans l’ouvrage de référence le plus populaire dans le monde : Wikipédia. Certains des constats qui motivent la campagne Art + féminisme sont présentés dans la vidéo introductive :

1. Entre 10% et 13% seulement des personnes qui éditent seraient des femmes;
2. Les contributions relatives à des femmes seraient plus souvent retirées (reverted);
3. Les articles qui portent sur des sujets associés à la culture dite féminine (les bracelets d’amitié par exemple) sont plus courts, souvent à l’état d’ébauche, avec un historique de contributions et de contributeurs moins élaboré que d’autres articles de même type généralement liés à la culture dite masculine (jouets de guerre ou cartes de baseball).
4. Le biais lexical. Les articles portant sur des femmes sont davantage susceptibles de contenir du vocabulaire qui réfère au genre (femme, dame, fille, féminin) alors que ce n’est pas le cas des articles qui concernent les hommes.
5. On fait aussi valoir, au sujet de la thématique, que même avant d’arriver sur Wikipédia, les femmes issues du monde de l’art sont désavantagées.

En revanche, les caractéristiques de Wikipédia, en tant que plate-forme en libre accès et open source, offrent des opportunités, ou des obstacles en moins, pour un projet visant à réduire le fossé des genres. Art + féminisme souhaite encourager un cercle vertueux où l’augmentation du nombre des contributrices favoriserait la croissance et l’amélioration des contenus et de la couverture touchant les femmes cis et transgenres, le féminisme et les arts sur Wikipédia, entraînant à son tour une participation plus grande de celles-ci, et ainsi de suite.

Wikipédia en français hébergeait 450 000 biographies d’hommes, contre 75 000 biographies de femme qui représentaient un ratio de 14% en 2016, selon la Casemate, Centre de culture scientifique technique et industrielle de Grenoble. D’après les requêtes dans Wikidata lancées aujourd’hui (merci à Simon Villeneuve, wikipédien notoire et auteur de l’ouvrage Wikipédia en éducation, 2017), on compte désormais 532 250 biographies au total sur cette plate-forme parmi lesquelles 89 033 sont des biographies de femmes, soit 17% – une hausse de 3% en deux ans. Il y a encore beaucoup à faire.

Cinq convictions

Les organisatrices de la campagne invoquent aussi dans la trousse de préparation cinq convictions qui soutiennent leur engagement :

1. Le féminisme est une « lentille » qui permet de contribuer à démanteler l’oppression.
2. On doit pouvoir travailler dans des espaces sécuritaires et conviviaux, c’est-à-dire des espaces qui nous permettent de débattre librement et de revendiquer des points de vue alternatifs.
3. L’art de même que l’accès libre et ouvert aux ressources éducatives jouent un rôle clé dans la création d’une société juste, ouverte et florissante.
4. La représentation est un enjeu important.
5. Les expériences des femmes sont variées et complexes et les différences dans les savoirs doivent être valorisées et honorées dans cette perspective.

Intersection : Femme + QuébecFr

Le fossé des genres est complexifié au Québec par la condition d’exister en tant que francophone minoritaire sur la plate-forme de WikiFr. Quand des sources comme Le Devoir ou La Presse ne sont pas (encore) considérées comme des sources d’envergure nationale, et acceptables sur cette base, par la majorité francophone, le défi n’est pas léger. Le test de la notoriété, pour ne mentionner que celui-là, peut devenir un parcours du combattant. Que dire de celui de la combattante lorsqu’il s’agit d’établir la notoriété des Québécoises en s’intéressant à l’héritage social et culturel qu’elles nous ont légué quand celles-ci n’ont pas elles-mêmes eu droit à une reconnaissance visible dans ces sources pas-tout-fait-nationales-mais-qui-sont-tolérées-au-cas-par-cas ? C’est le type de défi qui détermine la situation wikipédienne QC, et qui sera relevé dans les édit-a-thons féministes au cours du mois de mars au nom d’un internet plus équitable et diversifié.

Au moins cinq (!) événements sont prévus à l’agenda du Québec au cours du mois de mars, qui est aussi le Mois de la contribution francophone, et qui visent à réduire le fossé des genres sur Wikipédia. Autant d’occasions dans le cadre du Projet:Québec/Femmes pour réaliser que l’on peut exister sur Wikipédia et adopter un rôle critique de gardien.ne.s des informations, de l’histoire, des savoirs des femmes dans le contexte québécois.

Après celui de la Grande bibliothèque hier, d’autres événements se succèdent :

Il faut savoir que d’autres projets s’inscrivent aussi dans cette action organisée, notamment à la Cinémathèque québécoise, via la Médiathèque Guy-L.-Coté, où chaque mois des soirées wiki célèbrent superbement le cinéma d’animation avec ses actrices en personne. Le prochain rendez-vous est le 21 mars autour de Martine Chartrand. Dans la même veine, la Bibliothèque À livres ouverts (en alternance avec la Bibliothèque de McGill) est engagée dans un projet de production et la diffusion de connaissances portant sur la communauté LGBTQ+ québécoise.

Mots-clics à l’honneur : #AF5 #noweditingAF #artandfeminism #artetféminisme

Pour aller plus loin

Les bibliothécaires de BAnQ ont rassemblé des articles de presse lors de Mardi, c’est wiki, en lien avec le biais de genre et les activités menées pour augmenter la visibilité et la participation des femmes à l’édition dans Wikipédia :

« Un seul article de Wikipédia est écrit par une majorité de femmes » (2012)
« Les femmes scientifiques, grandes absentes de Wikipédia » (2013)
« Wikipedia et les femmes: une journée pour féminiser l’encyclopédie et les articles sur les femmes de sciences » (2014)
« Wikipédia parle autant des femmes et des hommes, mais pas de la même manière » (2015)
« Wikipédia: moins d’articles par et pour les femmes » (2016)
« Wikipédia : où sont les femmes? » (2016)
« Un marathon d’édition Wikipédia pour les femmes scientifiques » (2017)
« Pas à pas, les femmes deviennent plus visibles sur Wikipédia » (2017)
« Writing Women in Mathematics into Wikipedia » (2017)

Et aussi :
« Who’s Important? A tale from Wikipedia’ » (2018)
« Using librarianship to create a more equitable internet: LGBTQ+ advocacy as a wiki-librarian » (2018)

 

Du livre au développement responsable de l’intelligence artificielle

 

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Dans une étude américaine récente, les décideurs étaient invités à se prononcer sur le rôle des bibliothèques sur leurs territoires. Parmi les rôles prioritaires identifiés, celui de forum citoyen arrivait en seconde place. Plus précisément, les gouvernements locaux s’attendaient à ce que les bibliothèques accueillent les conversations des citoyen.e.s qui concernent la communauté aussi bien que les grands enjeux de notre temps. C’est une demande qui s’inscrit dans le prolongement de leur fonction séculaire de pivot de la sphère publique en adoptant un vision actualisée des citoyen.ne.s qui participent activement et de façon créative à la vie démocratique et au développement communautaire.  À ce titre, les bibliothèques deviennent des alliés potentiels du municipalisme en encourageant d’autres manières de délibérer, mais aussi d’exercer leurs compétences civiques, leur devoir et leur pouvoir de citoyen.ne.

La bibliothèque Père-Ambroise (Montréal), en accueillant l’un des premiers cafés citoyens sur le développement responsable de l’intelligence artificielle, s’est faite espace pour la création de communs, tiers lieu de cocréation, plate-forme de médiation et de partage des savoirs contenus dans la communauté.

Comme le dit David Lankes, les bibliothèques d’aujourd’hui ne sont plus exclusivement à propos des livres, mais à propos du savoir et de la communauté. On pourrait appeler cette approche, le virage intentionnel. Elles sont là, selon ses termes, pour « faciliter la création de savoir dans la communauté ».

Plusieurs bibliothèques publiques au Québec, à la façon de Père-Ambroise hier, sont appelées dans les prochains mois à exemplifier cette approche en pratiquant des ateliers de codesign citoyen sur le développement de l’IA responsable. Ce sera aussi l’occasion d’explorer, plus spécifiquement pour elles à travers cette initiative portée par l’Université de Montréal, les contours à venir de leur rôle dans une monde de machines qui pensent.

 

 

Le lancement du Calendrier de l’Avent du domaine public 2018 !

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Tout au long du mois de décembre, ce calendrier de l’Avent vous invite à découvrir à chaque jour un créateur ou une créatrice dont l’oeuvre s’élèvera dans le domaine public en 2018.

Dès aujourd’hui, et chaque matin, une fenêtre s’ouvrira sur des auteur.e.s, des scientifiques, des artistes dont les oeuvres entreront dans le domaine public à partir du 1er janvier 2018. Des amoureux du domaine public se retrouvent depuis trois ans pour les signaler, les célébrer et les rendre aux publics à qui ils appartiennent désormais.

Le domaine public rassemble l’ensemble des œuvres de l’esprit pour lesquelles les droits d’auteur sont expirés. Au Canada, cette expiration des droits se produit 50 ans après la mort de l’auteur.e. En vertu de ce statut, les oeuvres sont désormais librement accessibles. On peut les partager, les copier, les remixer sans demander d’autorisation ou payer des droits. Ces sont des biens communs, des trésors patrimoniaux.

La liste des entrants a été réalisée avec l’aide avisée des bibliothécaires de Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ). Il est prévu que les oeuvres des auteur.e.s québécois qui accèdent cette année au domaine public seront numérisées. Est-ce que les coupures subies récemment par BAnQ compromettront ce projet de mémoire ?

L’an dernier, le domaine public québécois et canadien avait accueilli des figures telles que Pierre Mercure, André Breton, Anna Langfus, Dantès L. Bellegarde, Suzanne Césaire, Alberto Giacometti. Cette année, la célébration débute avec une femme qui a défoncé des portes bien avant que s’ouvre pour elle, celle du calendrier de l’Avent : Geneviève Acloque.

Voici ce que Christian Aubry, qui a écrit la notule qui lui est consacrée, nous dévoile sur elle :

Née à Lyon (France) le 5 mai 1884, Geneviève Léopoldine Marcelle Aclocque, future vicomtesse de Croÿ, est la première fille de Gratien Fernand Aclocque, un ingénieur militaire et chef d’escadron d’artillerie qui décédera en 1897. Sa mère, Blanche Duchanoy, est elle-même fille d’un ingénieur en chef des Mines. Geneviève a également une sœur, Suzanne, sa cadette de deux ans.

En 1906, elle se présente au concours d’entrée à l’École nationale des chartes, une grande école française spécialisée dans la formation aux sciences auxiliaires de l’histoire. Elle se classe quatrième sur les vingt candidats reçus. Quatre ans plus tard, est la première femme française diplômée de l’École des chartes à titre d’archiviste paléographe, ce qui lui confère une certaine renommée. Elle devient en effet un symbole des nouvelles possibilités offertes aux femmes et c’est ainsi qu’on peut lire, dans le journal Le Radical du 12 novembre 1906, ceci:

« Le public qui constate qu’en dépit des difficultés accumulées devant elles les femmes… en la personne de Mlle Acloque [sic], arrivée quatrième à l’École des Chartes, sur vingt élèves admis; le public ne peut plus croire à l’infériorité du sexe féminin. Alors ! Qu’attend-on pour faire, des équivalentes des hommes, leurs égales devant la loi?»

On peut lire la suite sur le calendrier de l’Avent 2018. Les révélations se succéderont dans les prochains jours.

| Par Dessendier (Archives privées) [Public domain], via Wikimedia Commons |

Des questions pour les candidat.e.s aux élections municipales à propos des bibliothèques publiques #MaBiBLio

 

C’est aujourd’hui la dernière journée de la Semaine des bibliothèques publiques. Je profite de cette occasion pour conjuguer cette célébration avec les élections municipales, qui touchent aussi à leur fin,  en proposant une série de questions pour les candidat.e.s de Montréal – et d’ailleurs considérant que la plupart des questions peuvent être reprises dans n’importe laquelle municipalité.

Culture Montréal a déjà élaboré un ensemble de questions sur la culture à l’intention des candidat.e.s. J’ai recensé les réponses concernant les bibliothèques; cet exercice fournit un aperçu de la vision que les aspirant.e.s décideu.r.se.s entretiennent au sujet de cet équipement public qui représente souvent le premier poste budgétaire en culture, celui qui connaît la fréquentation la plus importante, et celui qui constitue à la fois un atout et un marqueur symbolique majeurs sur leurs territoires. Ces informations tirées du questionnaire de Culture Montréal m’ont servi de référentiels pour formuler certaines des questions qui suivent et qui sont adressées aux candidat.e.s.

Question 1 : Le budget des bibliothèques

Pour l’ensemble des aspirant.e.s maires.se.s :

– Est-ce que l’aspirant.e maire.sse a mesuré et peut qualifier l’impact des coupures pratiquées dans le budget de son arrondissement/municipalité sur les services de ses bibliothèques depuis les dernières élections?

Pour Denis Coderre et Valérie Plante, les questions suivantes s’ajoutent :

– Est-ce que l’aspirant.e maire.sse a mesuré et peut qualifier l’impact des coupures pratiquées dans les budgets des arrondissements/municipalités sur les services de bibliothèques à travers Montréal depuis les dernières élections?

– Est-ce que l’aspirant.e maire.sse a mesuré et peut qualifier l’impact des coupures pratiquées à la Direction des bibliothèques de Montréal sur les services offerts aux bibliothèques desservies depuis les dernières élections?

Question 2 : La bibliothèque du 21e siècle

Cette question mérite d’être posée pour que l’on puisse accéder à la perception, à la compréhension, aux priorités des futur.e.s élu.e.s au sujet des bibliothèques d’aujourd’hui :

– Selon-vous, qu’est-ce qu’une bibliothèque du 21e siècle ?

Dans une étude récente menée aux États-Unis, les décideu.r.se.s identifiaient trois rôles que les bibliothèques devaient principalement jouer auprès des citoyens. Les bibliothèques devaient 1) contribuer à la littératie numérique; 2) offrir un forum d’échanges pour les citoyen.ne.s; et 3) soutenir le milieu de l’éducation en collaborant et en agissant en complémentarité avec les écoles (Local Libraries Advancing Community Goals, 2016) Ces réponses suggèrent que les bibliothèques ont un rôle social et éducatif qui dépassent largement le service de prêt de livres auquel les élu.e.s québécois.e.s résument habituellement leur compréhension anachronique de la bibliothèque et à partir duquel ils ou elles évaluent  celle-ci – en décalage avec la réalité.

Les réponses des candidat.e.s au sondage de Culture Montréal indiquent des attentes qui correspondent assez peu à cette appréciation (qui ressort de l’enquête américaine mentionnée ci-haut) que j’estime relativement éclairée quant aux missions des bibliothèques d’aujourd’hui. Dans le meilleur des cas, certains des candidat.e.s montréalais évoquent la bibliothèque comme “lieu de vie” ou font, encore plus rarement un lien, plus ou moins convaincant, avec le “numérique”. Bref, vos candidat.e.s connaissent-ils ou elles bien leur dossier “bibliothèque” et ce que fait une bibliothèque au 21e siècle ?

Cette question se prolongera dans une troisième consacrée aux moyens à mettre en oeuvre pour créer une bibliothèque du 21e siècle.

Question 3 : Le personnel des bibliothèques

D’entrée de jeu, il faut donner un crédit certain à la vision du maire Coderre au sujet des bibliothèques. Dans un mot de bienvenue adressé aux participant.e.s du Congrès des professionnel.le.s de l’information récemment, il affirmait avoir « décidé » que les bibliothèques seraient des « ambassadrices auprès des nouveaux arrivants », des « act[rices] du changement », qu’elles devaient « participer pleinement à la Ville intelligente ». Même si les coupures menées sous son règne ont étouffé le développement des bibliothèques publiques à Montréal, à un moment crucial de leur histoire, ce discours du maire suggère qu’il est tout de même conscient que ces dernières pourraient jouer un rôle important en matière d’inclusion sociale et numérique.

Par ailleurs, les défis et les priorités d’actions identifiés par les candidat.e.s (dans le questionnaire de Culture Montréal) portent principalement sur l’augmentation des heures d’ouverture, la rénovation, l’agrandissement ou la construction des bibliothèques.

Or, pour agir en matière d’inclusion sociale et numérique, pour augmenter les heures d’ouverture, pour agrandir une bibliothèque qui vient avec des nouveaux services, cela suppose de se doter de personnel qualifié qui permettront d’atteindre ces objectifs.

Si on compare la situation des bibliothèques de Montréal à celle des autres grands réseaux au Canada, le nombre de bibliothécaires, notamment, par habitant est largement et historiquement sous les normes – des normes dont la direction générale ne veut guère entendre parler au demeurant. On peut dès lors demander:

– Comptez-vous doter adéquatement les bibliothèques pour leur permettre de remplir les défis qui sont ceux de l’inclusion sociale et numérique, de l’augmentation des heures d’ouverture et des nouveaux espaces?

Les espaces contribuent au rôle social des bibliothèques, mais du personnel qualifié en nombre suffisant est nécessaire pour les animer et soutenir l’inclusion sociale et numérique. De plus, mettre à niveau les superficies de bibliothèques, sans mettre à niveau la dotation est une décision irresponsable. Et c’est ainsi que l’on fonctionne à Montréal depuis les dernière élections.

Question 4 : L’inéquité québécoise

Je reviens sur cet article paru dans le Devoir cette semaine qui soulignait à quel point le destin des bibliothèques publiques étaient à la merci de la “vision” des maires : « D’une ville à l’autre, on retrouve des bibliothèques de qualité inégale, parce que tout dépend de l’équipe en place [à l’hôtel de ville], tout dépend de la vision » (Chantal Brodeur, présidente de l’Association des bibliothèques publiques du Québec).

En d’autres termes, on entretient une forme d’inéquité au Québec entre les citoyen.ne.s quant aux services de bibliothèques qui sont confiées à l’arbitraire des élu.e.s qui décident du budget et du projet de celle-ci. Chantal Brodeur ajoute : « Qu’est-ce que ça veut dire l’excellence en bibliothèque ? On n’a pas de normes au Québec pour l’encadrer, aucune loi qui oblige les villes à offrir un service précis, tant de places assises, un minimum de livres… » Et l’article de poursuivre :

La porte-parole de cette association constituée de 160 membres partout au Québec reconnaît qu’en l’absence d’un « énoncé gouvernemental qui officialise la mission des bibliothèques publiques », il faut se référer aux textes de… l’UNESCO. « Ce n’est pas normal, clame Chantal Brodeur. Il faudrait quelque chose plus près des gens. » La dépendance des bibliothèques à l’administration municipale explique qu’il est difficile de trouver, même chez les établissements mal soutenus, des directions prêtes à témoigner de leur situation. Elles sont prises entre l’arbre et l’écorce, dans un jeu de diplomatie municipale. »

En d’autres termes, même si la situation des bibliothèques est affligeante, que le personnel est au bout du rouleau, personne n’osera parler parce que les employé.e.s et les cadres sont muselé.e.s, contraints au silence que ce soit à la Ville de Montréal ou dans les autres municipalités, sous peine de sanctions qui peuvent aller jusqu’à leur congédiement.

Dans le but de reprendre cet appel pour une loi sur les bibliothèques, ou un cadre normatif, la question suivante s’impose  :

– Entendez-vous (vous les élu.e.s) demander au gouvernement du Québec de prendre ses responsabilités en matière de bibliothèques, de doter celles-ci d’une loi – comme il en existe dans les pays où ces institutions sont les meilleures – et d’un service dédié, compétent et relié aux citoyen.ne.s, qui les supportent dans les nouveaux rôles éducatifs et culturels qui leur sont dévolus, en définissant des normes ou des orientations minimales nécessaires ?

Ce ne sont peut-être pas les réponses des candidat.e.s à ces questions, si nous en obtenons, qui changeront votre intention de vote, mais n’est-ce pas le moment d’engager une conversation avec ceux et celles qui, très bientôt, prendront le pouvoir, le moment d’amorcer un dialogue qui soit susceptible de contribuer à améliorer, sinon les bibliothèques, du moins la qualité et la cohérence de leurs discours à leur sujet? Cette dernière question est pour vous.

Mot du maire Denis Coderre

À ce propos, je reproduis l’intégralité du mot de bienvenue du maire Denis Coderre adressé aux participant.e.s du Congrès des professionnel.le.s de l’information qui s’est tenu du 11 au 13 octobre 2017 qui s’intitulait incidemment « Survivre à la gestion. » Il faut le reconnaître ce discours est porteur d’une vision forte et actuelle des bibliothèques publiques. Est-ce que la réalisation de cette vision est véritablement (et pas seulement en paroles) au programme de son prochain mandat si il est élu?

 

Bienvenue à tous les participants,

Le principal défi des gestionnaires – peu importe le domaine d’activité – est sans aucun doute la gestion du changement. Depuis quelques années, force est de constater que les bibliothèques sont aux premières lignes des changements que vivent nos sociétés. Et si elles veulent demeurer pertinentes et remplir leur mandat, nos bibliothèques se doivent de répondre aux nouveaux besoins en cherchant continuellement à innover. Qu’on pense seulement aux nombreuses opportunités que représentent les nouvelles technologies de l’information, ou encore aux défis engendrés par une clientèle de plus en plus diverse.

À la Ville de Montréal, nous avons décidé que nos bibliothèques municipales ne seraient pas que de simples spectateurs, mais bien des acteurs du changement. Elles participent à part entière à la ville intelligente, en intégrant des Fab Labs, c’est-à-dire des ateliers de fabrication numérique au sein desquels des outils, comme des imprimantes 3D, sont mis à la disposition des citoyens pour leur permettre de développer des projets individuels et collectifs.

 

Elles agissent également comme des ambassadrices auprès des nouveaux arrivants en mettant à leur disposition des milliers de documents en plusieurs langues et sur plusieurs supports. Elles proposent aussi une foule d’informations pratiques sur la vie à Montréal, des outils pour faciliter la recherche d’emploi, des renseignements sur les ressources présentes dans les quartiers, et bien davantage. C’est d’ailleurs pourquoi elles étaient représentées au Salon de l’immigration et de l’intégration du Québec 2017.

Enfin, nos bibliothèques innovent et investissent de nouveaux domaines, comme le prêt d’instruments de musique. Depuis près d’un an, une dizaine de bibliothèques participent à ce nouveau programme.

 

Bref, s’il faut gérer, gérons intelligemment avec un regard sur un monde où le changement est permanent.

 

Bon congrès

| Ces images ont été empruntées à la campagne de l’ABPQ dans le cadre de la Semaine des bibliothèques publiques 2017 |