Salade mixte No.1 #bibliothèques #actualités

Médiathèque Nelly-Arcan à Lac-Mégantic (Québec).

En complément du Bouillon avec des saveurs un brin plus locales, cette veille porte une attention particulière aux bibliothèques comme « infrastructures sociales » – comme le présente si bien Eric Klinenberg dans l’extrait de l’article partagé plus bas – ainsi qu’aux services pour les jeunes en vue d’alimenter la réflexion dans le cadre du cours SCI6339.

Bibliothèques publiques

  1.  Les données 2017 sur les bibliothèques publiques québécoises.disponibles dans StatBib (BAnQ)
  2. Neil Gaiman and Chris Riddell on why we need libraries – an essay in pictures (The Guardian)
  3. ***Nouveau plan stratégique de la Public Library Assocation (PLA)
  4. ***To Restore Civil Society, Start With the Library (NYT) :

Libraries are an example of what I call “social infrastructure”: the physical spaces and organizations that shape the way people interact. Libraries don’t just provide free access to books and other cultural materials, they also offer things like companionship for older adults, de facto child care for busy parents, language instruction for immigrants and welcoming public spaces for the poor, the homeless and young people.

I recently spent a year doing ethnographic research in libraries in New York City. Again and again, I was reminded how essential libraries are, not only for a neighborhood’s vitality but also for helping to address all manner of personal problems. – Eric Klinenberg

Services d’information pour les jeunes

  1. Concours Booktube Livre-toi (ANEL)
  2. 5 finalistes au Prix TD (Radio-Canada)
  3. À quoi ressemble une journée type sur Internet pour les jeunes de 12 à 25 ans? (Cefrio)
  4. ‘Nothing short of remarkable’: Study finds parents’ chats with their toddlers pay off 10 years later (CBC)
  5. ***Skim reading is the new normal. The effect on society is profound (The Guardian)
  6. The American Opioid Crisis in YA Literature (School Library Journal)
  7. How Game Apps That Captivate Kids Have Been Collecting Their Data (NYT)
  8. ***New report highlights social impact of library-based early literacy programs (Digital Media Research Center)

The report demonstrates that public libraries are highly appropriate vehicles through which to support, facilitate, and lead early literacy development programs. While primarily built around promoting and improving early literacy, the First 5 Forever initiative is also a community facilitator and connector, supporting families and children through a culture of participation and lifelong learning. The report also highlights that the opportunities and challenges posed by digital media technologies for young children and families will be central to the future development of such initiatives.

Bonne lecture !

 

La rentrée, c’est aussi pour la formation et l’apprentissage en continu #bibliothèqueapprenante

Dans le cours SCI6339, nous avons discuté de l’importance critique de la formation continue, et du fait que chaque association au Québec annonce ses propres produits sans qu’aucun dispositif ou instance ne donne accès à l’offre globale. On pourrait s’en tirer en disant que cette offre n’est pas si foisonnante, et que ce sont toujours les mêmes fournisseurs à la même adresse, qu’il faut payer le prix, mais il n’en demeure pas moins qu’un exercice de curation dans un calendrier qui intègre ces ateliers, cours, formations, webinaires, MOOCs de toute sorte, ne serait pas un luxe pour faciliter la vie des professionnel.le.s qui ont le souci de continuer à l’être.

Par ailleurs, et contrairement  aux idées reçues, on peut désormais trouver une abondance de nouvelles ressources gratuites, et de qualité, comme les webinaires qui sont offerts par l’American Library Association (ALA),la section Public Library Association (PLA), OCLC ou d’autres organismes des milieux communautaires ou éducatifs qui gravitent dans l’écosystème des bibliothèques d’aujourd’hui. Besoin d’un peu d’air frais, de nouveaux concepts, d’ouvrir ses horizons ? Je remercie Joannie Carter qui a rassemblé quelques unes des possibilités pour le mois de septembre :

12 septembre – Webinaire ASTED (payant) : Le livre numérique pour les professionnels de l’information.

13 septembre – Webinaire YALSA sur les compétences culturellesTeen Services Competencies for Library Staff (gratuit, en anglais).

13 septembre – Formation ASTED  à l’Université de Montréal (payant) : La classification des jeux et des jouets, selon le système ESAR.

19 septembre – Webinaire ASTED (payant) : MailChimp un outil accessible.

24 septembre – MOOC ALSC (Payant) : Science, Technology, Engineering and Math (STEM) Programs Made Easy.

26 septembre – Webinaire PREL: (gratuit) : Former équipe avec les parents, toute une communauté pour former les lecteurs de demain.

26 septembre – Webinaire ASTED (payant): Pas d’avenir sans innovation, pas d’innovation, sans veille.

26-27 septembre – ACTE festival de la collaboration (payant, Saint-Jérôme) : ACTE a pour mission de contribuer à l’émergence d’organisations et de collectivités apprenantes, collaboratives et entreprenantes, par la mise en place d’espaces de dialogue, de co-création et d’apprentissages festifs, rassembleurs et accessibles à tous.

28 septembre – Webinaire PLA (gratuit, en anglais) : Project Outcome: Planning for Summer Reading Surveys. 

28 septembre, 3 et 10 octobre – Cours en 4 sessions Library Journal & School Library Journal (payant, en anglais) : Get Started with AR / VR / Mixed Reality.

D’autres webinaires gratuits sont disponibles du côté de OCLC.

De plus, plusieurs des webinaires déjà offerts par PLA sont archivés et disponibles gratuitement (pas tous, mais la plupart) sur une variété de sujets :

Du côté canadien, Partnership a une offre de cours payants, mais inspirants.

Quelles sont vos sources de formation et d’apprentissage en continu ? Bonne rentrée !

Organiser la participation aux communs avec Wikipédia : L’expérience de l’École d’été du numérique à Port-au-Prince

 

Je reviens de Port-au-Prince où j’ai participé avec des collègues à la seconde édition de l’École d’été du numérique principalement dédiée aux projets wikimédiens et OpenStreetMap. Cette initiative visait, telle que conçue avec les partenaires locaux, à mobiliser et à sensibiliser les participant.e.s, issu.e.s des milieux documentaires pour la plupart, aux communs numériques de même qu’à renforcer la présence d’Haïti dans les projets wikimédiens à travers la création d’un réseau de contribution.

Les défis n’ont pas manqué et la situation explosive, suite aux soulèvements provoqués par la hausse du prix de l’essence #gazmonte, a entraîné son lot de complications imprévues. Malgré tout, je n’avais pas eu l’occasion jusqu’à ce jour d’assister à un atelier contributif qui se soit avéré aussi productif dans le cadre d’une formation. Il est possible de consulter les résultats du tableau de bord, bien que ces données fournissent une évaluation exclusivement quantitative de l’activité, afin d’en apprécier les retombées.

L’équipe avait fait le choix d’arriver quelques jours avant le début de l’École dans le but d’entamer le dialogue interculturel nécessaire avec les principaux organisateurs locaux (Bibliothèque nationale d’Haïti, Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales/REJEBECCS, l’Université Unitech, Bibliothecom) et d’adapter le projet pédagogique aux intentions et à la situation locale.  

Tableau de bord de l’École d’été du numérique

Une quarantaine de participant.e.s étaient attendu.e.s à la Bibliothèque nationale d’Haïti qui accueillait l’événement : Plus de quatre-vingt-dix personnes sont venu.e.s. Les premières journées ont été consacrées à la contextualisation des apprentissages en termes de communs et de savoirs libres, notamment en bibliothèque, ainsi qu’aux projets Wikipédia (en français et en créole), Commons, Lingua Libre et OpenStreetMap. À la fin de la semaine, d’autres contenus liés aux questions d’archivage numérique et à Wikidata ont aussi été présentés.

Je vais revenir plus particulièrement sur le volet pratique de l’événement et le modèle de travail collaboratif qui a été expérimenté au moment de contribuer à Wikipédia. Car il a fallu trouver un dispositif qui tienne compte de contraintes assez sérieuses, soit un nombre considérablement plus élevé de participant.e.s que dans les ateliers contributifs habituels (avec une trentaine de personnes et moins) et un nombre réduit de formateurs disponibles, et puis le fait que tout ce beau monde était desservi par une connexion instable.

Cette expérience nous renvoie au problème de l’organisation de la participation dans les activités contributives wikimédiennes destinées aux nouveaux et aux nouvelles, ainsi qu’à leur impact réel. D’entrée de jeu, je serai tenté de dire que les wikimédien.e.s accordent assez peu d’attention au savoir-faire en matière de méthodes participatives assumant que ces configurations relèvent des soft skills qui sont jugées secondaires par rapport aux connaissances techniques liées aux plates-formes des projets.

Dans la même veine, l’importance que l’on devrait accorder à la contextualisation du projet encyclopédique wikipédien, en le comparant avec ceux qui sont portés par d’autres encyclopédies, qu’elles soient traditionnelles ou classiques, peut aussi faire l’objet de débats entre les responsables des formations; mais pour les fins de cet article, je n’insisterai pas sur cet aspect sinon pour affirmer ma conviction que cette mise en perspective horizontale et verticale n’est pas négligeable et qu’elle apporte une légitimation qui joue un rôle pédagogique stratégique.

Si on se concentre plutôt sur les configurations pédagogiques, notamment sur l’exemple des editathons qui constituent le modèle d’apprentissage wikimédien standardisé, il semble que les retombées effectives de celui-ci restent encore à être démontrées, comme le suggérait la communication de Andrew Lih et Ryan McGrady à Wikimania en 2017. Les editathons incarnent l’appareil le plus répandu pour rejoindre les nouveaux publics, avec des qualités indéniables pour assurer la mobilisation et le call to action; ils sont aussi relativement peu exigeants en termes de préparation, reposant sur un canevas bien ficelé, facile à reproduire , et ils sont suffisamment attrayants pour capter l’attention des médias. Mais les limites de ce qui est devenu le format canonique pour enseigner Wikipédia au public sont assez bien connues et, surtout, son impact n’est pas encore tout à fait « clair » :

there are well-known limitations to this model. Though successful for public relations, generating enthusiasm, gathering data about new users, and educating people about the site, the relative impact on Wikipedia — in contributing high-quality content or recruiting new active editors — is unclear. Similarly, the type and manner of contributions are necessarily constrained, with each individual encouraged to learn about Wikipedia and attempt direct contribution during a typically brief block of time — leaving out other types of contributions. (Andrew Lih et Ryan McGrady, « Edit-a-thons have emerged as the most popular form of Wikipedia outreach. But should they be? », Wikimania, 2017)

De fait, le plan de match pour la partie hands-on de cette École du numérique n’était pas précisément d’organiser un editathon, mais le format pressenti, typiquement individualiste, demeurait essentiellement le même. Selon l’hypothèse de départ, et à la suite des présentations d’usage, il était prévu que chaque participant.e travaillerait individuellement sur un sujet de son choix dans son propre espace brouillon, plutôt qu’en contribution directe, que ce soit sur Fr.wiki ou Ht.wiki. Le choix de travailler dans l’espace brouillon était motivé par l’intolérance croissante des patrouilles à l’égard des nouveaux et des nouvelles. Une liste d’articles portant sur Haïti existant déjà dans la version anglophone, mais qui n’étaient pas encore couverts dans la version Fr, ou dans la version Ht, avaient été identifiés préalablement et pouvaient servir de ressources pour la pige des sujets.

Malheureusement, ce type d’approche individuelle requiert un accompagnement aussi individualisé. On cherche alors, autant que possible, à s’approcher du modèle en binôme permettant un soutien one-on-one (un.e novice avec un.e wikimédien.ne plus expérimenté.e). Dans le cas de cette activité où deux formatrices seulement étaient vraisemblablement disponibles pour près de 75 participan.t.e.s — les deux autres conduisant une chasse photographique (Wikicommons) et une cartopartie (OpenStreetMap) avec le reste du groupe — l’approche individuelle semblait vouée à un échec mathématique. Par ailleurs, il fallait aussi éviter que l’ensemble du groupe soit connecté en même temps pour limiter la pression sur le réseau et ne pas risquer de compromettre l’expérience de contribution par des ralentissements ou des décrochages du côté d’Internet.

L’hypothèse a été de mettre à profit des techniques d’apprentissage/travail collaboratif, inspirées plus particulièrement de la composition des équipes mixtes en design thinking. Le pari a été de réunir des personnes issues des milieux variés et de répartir des rôles en fonction des expériences et des compétences.  Les différents rôles ont été proposé à titre suggestif, et on pouvait procéder à la répartition avec flexibilité (en excluant certaines propositions de rôle ou les combinant) :

  1. ÉCRIVAIN.E : Chargé.e. de la rédaction du contenu (en dehors de l’interface wikipédia).
  2. ÉDIT.EUR.RICE WIKI : Chargé.e d’intégrer le contenu dans l’interface wikipédia ainsi que des enjeux d’admissiblité.
  3. DOCUMENTALISTE 1 et 2  : Chargé.e.s de trouver les contenus précis et pertinents dans les ressources et d’identifier les sources.
  4. SOURC.EUR.EUSE : Chargé.e d’intégrer les références, les liens internes et externes dans l’interface d’édition.
  5. WIKIFICAT.EUR.TRICE : Chargé.e des portails, des catégories, des infobox.
  6. COMMONER : Chargé.e de la recherche d’images dans Commons (ou de la création si nécessaire).
  7. WIKIDATIEN.NE : Chargé de créer l’élément wikidata correspondant.
  8. COORDONNAT.EUR.RICE : Chargé.e d’animer et de faciliter la réalisation des actions.
  9. AIDE : Chargé.e de trouver les réponses aux questions et aux blocages. 

Il faut aussi savoir que les bibliothécaires de la Bibliothèque nationale d’Haïti ont agi, et de manière exemplaire, à titre de embedded librarians en fournissant aux équipes les ouvrages nécessaires pour conduire les recherches sur les contenus. Par conséquent, il convient d’ajouter aussi ce rôle – qui n’avait pas été explicitement désigné au moment de conduire l’activité – au sein de cet aréopage .

10. BIBLIOTHÉCAIRE : Chargé.e de trouver les ressources et les ouvrages nécessaires à la production de contenus.

L’avantage de cette configuration résidait, entre autres, dans le fait qu’un seul ordinateur par table était connecté sur le wifi et ouvert sur la page de l’article Wikipédia à modifier sur laquelle, et selon leurs rôles, les contributeurs et les contributrices se succédaient à leur tour.

Au lieu de s’en remettre à une liste de sujets générée automatiquement dont la pertinence n’était pas assurée, nous avons puisé des informations dans les propositions faites par les participant.e.s au moment du brise-glace. À cette étape initiale, nous avions demandé aux participant.e.s de prendre un moment, en mode introspectif, pour identifier des passions ou des intérêts susceptibles de les engager et de soutenir leur motivation à contribuer. La récolte avait été fort riche, et sa présentation sur un mur avait permis de percevoir et de reconnaître les envies de contribution et de valorisation des savoirs haïtiens de même que la portée de cette oeuvre collective. Les sujets étaient principalement associés à la culture populaire en lien avec la musique, la danse, le cinéma, la littérature, la cuisine, le sport incluant, de façon prévisible, le monde des bibliothèques. Ce sont des instances reliées à ces sujets qui ont été amenées pour créer ou modifier des articles dans chacune des équipes, par exemple : la soupe Joumou, l’écrivaine Kettly Mars, le Racing Club Haitienla Bibliothèque nationale d’Haïti, le Konpa dirèkPort-au-Prince/Pòtoprens, etc. 

La soupe joumou, Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Est-ce qu’on croyait vraiment que ça allait fonctionner ? Pas tout à fait, même si, à bien des égards, l’intensité de la formation avait largement dépassé le cadre habituel des ateliers contributifs. On espérait qu’un bon nombre d’équipes soient relativement opérationnelles… La vérité, c’est que toutes les équipes ont relevé le défi. Lors de la plénière qui a été ajoutée pour un partage public des projets, toutes les équipes ont présenté des contributions qui allaient au-delà de nos attentes et des résultats généralement rencontrés au sein des ateliers contributifs. La plupart des équipes ont investi la plateforme en créole, où les possibilités de contribution sont considérables, en choisissant du même coup de poser une action en faveur de la décolonisation de la culture haïtienne.

Mouvement de danse Kompa Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Ce modèle de co-édition présente des affinités naturelles avec la philosophie des communs. On y retrouve le profil d’une communauté s’auto-organisant (à petite échelle), s’appuyant sur ses capacités et investie dans la création de communs qui ont une valeur significative pour elle. Cette pratique du travail en commun s’avérait aussi susceptible d’installer un souci et une responsabilité partagés pour la culture locale ainsi qu’un sentiment d’appartenance amplifiée par ces émotions sociales singulières qui accompagnent une création ou un projet collectif. Cette approche permet, par ailleurs, de rendre visible en live les bénéfices de l’intelligence collaborative, qui est un des référentiels épistémologiques fondamentaux de la wikiway, par le biais d’un dispositif permettant d’aller plus loin que l’action individuelle ne l’aurait permis. 

Elle permet enfin de distribuer l’effort, mais peut-être surtout d’explorer, en les incarnant, le registre assez étendu des compétences qui sont à maîtriser pour collaborer à Wikipédia en réalisant un accomplissement plus gratifiant puisqu’il rend possible de modifier ou de créer un article (si un.e des membres possède un compte depuis suffisamment de temps ou si cette intervention se déroule dans un espace wiki comme Ht.wiki) au lieu de se consacrer à la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, qui sont en voie de devenir les rares avenues accessibles aux nouveaux et nouvelles. Il y a des profils pour la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, et ce n’est pas un jugement sur la valeur des contributions qui ont toutes, à leur façon, une importance capitale. Par contre, lorsque l’on fait la promotion des événements en prétendant que les actions feront une différence dans la valorisation du patrimoine et des savoirs locaux, et qu’on finit par faire de la révision linguistique, il y a un décalage et une promesse qui risque d’être déçue.

Wikipédia devient plus fiable, capable de résister aux fausses nouvelles grâce à ses règles qui sont appliquées avec une vigilance qui va en s’accentuant du côté des éditeurs et des éditrices; mais la contre-finalité de ce zèle est de créer un « obstacle à l’entrée » : « Il y a une politique stricte sur Wikipedia que les gens voient comme un véritable obstacle à l’entrée pour pouvoir commencer à éditer, parce qu’il y a une énorme phase d’apprentissage…Si tu sources un blog, un site personnel ou un truc du genre, cela va rapidement mordre la poussière. » (« Pourquoi Wikipedia reste fiable dans un monde de fausses informations », repéré par Robin Panfili, Slate.fr) « Mordre la poussière » n’est pas un dispositif d’accueil particulièrement engageant pour les apprenant.e.s. Or, il est difficile de voir comment il serait possible d’agir sur les règles, ou leur assouplissement, à l’ère du syndrome des fausses nouvelles. Quelles sont les options si on préoccupe des activités de outreach et de l’accompagnement des apprentissages des aspirant.e.s wikimédiennes ? L’expérience de l’atelier en co-édition de l’École du numérique de Port-au-Prince révèle qu’il y a encore des prototypes de participation organisée à expérimenter, des réflexions possibles à mener du côté du design des dispositifs pédagogiques des communs wikimédiens et des soft skills à cultiver pour la conception de ces nouvelles configurations. Il y a aussi, pour une activité de ce type comme pour d’autres en lien avec la littératie numérique en bibliothèque et dans lequel celle-ci s’insère, des outils d’évaluation de l’impact à élaborer pour soutenir le développement des communautés numériques.

Quelques remarques et informations complémentaires au sujet de cette initiative 

Rency Michel Inson, coordonnateur du REJEBECCS au moment de créer le Projet:Haïti

Le REJEBECCS, par l’entremise de son coordonnateur, Rency Michel Inson, a annoncé son intention de créer un groupe d’utilisateurs Wikimedia en vue de fonder à terme un chapitre Wikimedia Ayiti. La Bibliothèque nationale d’Haïti a indiqué son intention de poursuivre la collaboration avec les porteurs du projet REJEBECCS-Haïti. La nouvelle bibliothèque publique de Pétionville a aussi exprimé le souhait de collaborer et d’accueillir des cafés wiki au sein de son espace médiathèque. 

De très nombreux participant.e.s ont exprimé des besoins en matière de professionnalisation du métier tant du côté des bibliothèques que des archives; ce qui nous amène à réfléchir aux

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Avec Franceline Cadet Robas, directrice de la BNH (crédit photo : Jimmy Borgella)

moyens d’aborder les cours ou la formation continue dans une perspective globale de manière, en d’autres termes, à rendre accessibles les contenus pédagogiques aux étudiant.e.s et aux professionnel.le.s des Sud. Le sujet de la professionnalisation a fait l’objet d’une des revendications principales lors des Assises nationales des bibliothèques menées en 2017 en Haïti.

L’équipe de formation de l’École d’été du numérique, deuxième édition, était composée de Simon Villeneuve (Cégep de Chicoutimi), Lëa-Kim Châteauneuf (Wikimédia Canada), Marina Gallet (Cinémathèque québécoise), Pierre Choffet (OPenStreetMap) et moi-même (EBSI, Wikimédia Canada). Deux autres conférences se sont ajoutées au programme, l’une sur L’environnement et le numérique (à l’UNITECH) et une seconde sur Les enjeux et modèles du numérique dans une perspective philosophique (à Jacmel).  Une troisième conférence prévue a dû être annulée en raison des émeutes.

Des partenaires de WikiFranca (Wikimedia France, Wikimedia Suisse, Wikimedia Belgium) ont fait part cette semaine (le 23 juillet) de leur décision d’accepter la demande de micro-financement pour l’École du numérique.

D’autres liens  :

Dans les médias sociaux et les journaux :

 

 

 

Lettre au Ministre : Lire et écrire : une priorité ?

Je reproduis ici, en y apportant mon appui, l’intégralité de la lettre parue dans l’édition du Devoir du 10 mars 2018 signée par Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre qui sont bibliothécaires scolaires.

Monsieur le Ministre,

C’est avec grand intérêt que les bibliothécaires scolaires ont lu votre livre, espérant y trouver une vision à laquelle adhérer. Un ministre de l’Éducation qui parle de lecture! Il y avait de quoi s’emballer. Hélas, encore une fois, nous sommes déçues. En tant que responsables de la gestion des bibliothèques, le service éducatif complémentaire le plus apte à servir votre vision, nous avions espoir d’occuper une place privilégiée dans votre réflexion. En effet, comment parler de lecture sans aborder le rôle crucial que devraient jouer la bibliothèque et son personnel qualifié dans une école?

Au cours de la dernière décennie, votre ministère a massivement investi dans la bibliothèque scolaire. Il a même engagé une centaine de bibliothécaires pour l’ensemble du réseau. Par contre, au-delà de ces embauches, jamais votre ministère n’a cherché à savoir ce que nous faisons concrètement pour participer à la réussite des élèves. Nous tentons d’attirer votre attention depuis votre entrée en fonction par de nombreuses actions, notamment en participant à vos consultations sur la réussite éducative et sur la stratégie numérique. En vain! Vous savez, Monsieur le Ministre, être bibliothécaire, c’est tellement plus que d’acheter des livres pour les écoles. Il y a entre autres le développement des collections qui vise à maximiser chaque dollar investi – à l’opposé des achats discutables effectués actuellement par certaines écoles –, la gestion financière, la création de bibliothèques numériques qui facilitent la médiation et la diffusion et, surtout, la formation aux compétences informationnelles. Voyez-vous déjà un peu mieux comment nous pouvons vous aider?

Nous nous questionnons sur certaines incohérences du système que nous avons maintes fois dénoncées, mais qui demeurent lettres mortes. Nous avons besoin de réponses, Monsieur le Ministre. Comment se fait-il que le ratio 1 bibliothécaire pour 5 000 élèves, ratio établi par votre ministère et qui devrait être revu d’ailleurs, ne soit pas encore atteint, 10 ans après la mise en place du plan d’embauche? À l’heure actuelle, avec une population de près d’un million d’élèves, les 104 bibliothécaires en poste doivent chacune offrir des services à plus de 10 000 jeunes. Comment se fait-il que des commissions scolaires n’aient aucun service de bibliothécaires scolaires? Que nous, professionnelles, consacrions notre temps à faire des tâches techniques qui relèvent d’un autre corps d’emploi? Que devant l’ampleur de la tâche, nous soyons proches de l’épuisement? Et à raison. Comment espérer offrir un véritable service à la communauté scolaire lorsque nous n’avons pas tous les outils et le personnel technique nécessaires pour le faire ou que le territoire à couvrir est si grand que nous passons plus de temps sur la route qu’entre les murs d’une école? Comment se fait-il qu’aucun bibliothécaire scolaire ne travaille actuellement dans votre ministère pour vous accompagner vers une vision bibliothéconomique du changement et pour guider vos troupes sur le terrain? Pourtant, vous avez en votre possession le rapport Bouchard, publié en 1989. Ce dernier fait état de la situation des bibliothèques scolaires et émet de précieuses recommandations pour les exploiter adéquatement. Plusieurs d’entres elles attendent encore d’être mises en application trente ans plus tard.

Le numérique semble être parmi vos principales préoccupations et à raison, puisque l’arrivée de ce nouveau média a clairement décuplé l’accès à l’information. Cependant, saviez-vous que les bibliothécaires scolaires ont les connaissances et le savoir-faire pour former les élèves aux compétences informationnelles et pour les aider à naviguer à travers la tonne d’information à laquelle ils accèdent chaque jour? L’UNESCO, que vous citez à plusieurs occasions dans votre livre, s’est d’ailleurs prononcée en ce sens en élaborant les cinq lois de l’éducation aux médias et à l’information. La première loi veut que l’ensemble des fournisseurs d’information, dont le Web et la bibliothèque, soient destinés équitablement « à être utilisés au service de l’engagement critique des citoyens ». Or, plusieurs bibliothécaires sur le terrain ne peuvent offrir cet accompagnement aux enseignants et aux élèves, par manque de ressources, par manque de reconnaissance de notre expertise et par manque de temps parce qu’elles se consacrent prioritairement aux fonctions de base que sont le développement et le traitement des collections.

Finalement, expliquez-nous, Monsieur le Ministre, comment nous devons aider les élèves ayant des besoins particuliers qui viennent à la bibliothèque pour accéder à un livre numérique. Ceux qui ont le plus besoin de nos services pour réussir repartent bredouilles. Car en 2018, il est encore impossible pour les bibliothèques scolaires de prêter des livres numériques, rendant nos services désuets. Depuis plus de trois ans, nous attendons l’aboutissement d’un projet ministériel visant le déploiement d’une plate-forme de livres numériques pour les écoles québécoises. Trois ans, Monsieur le Ministre, que le milieu attend la mise en oeuvre d’une solution pour nous permettre d’offrir des services de qualité à tous les élèves et de transporter nos bibliothèques à l’ère numérique. Vous avez consacré des mesures pour fournir à des jeunes des portables et des logiciels pour les aider à mieux réussir, mais vous avez oublié l’essentiel : l’accessibilité aux livres! L’accessibilité à la littérature, ce n’est pas juste acheter des livres, Monsieur le Ministre. C’est aussi offrir aux élèves et aux enseignants des bibliothèques scolaires pédagogiques qui répondent à de hauts critères de performance.

Il est temps, Monsieur le Ministre, de rendre nos bibliothèques scolaires efficientes, nous donnant la possibilité de développer de réels carrefours d’apprentissage, des bibliothèques modernes et performantes où l’on trouve du personnel qualifié en nombre suffisant, des collections physiques et numériques diversifiées et accessibles aux élèves, et de l’accompagnement efficace aux enseignants voulant utiliser de façon pédagogique les ressources. Voilà ce qui fera de nous, bibliothécaires scolaires, des acteurs importants dans le réseau, travaillant à l’atteinte du même objectif que vous : former et développer de bons lecteurs. Nous sommes sur le terrain avec une expertise pouvant faire avancer votre vision. Nous demandons de pouvoir faire notre travail et de le faire dans des conditions gagnantes.

Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre, bibliothécaires scolaires

Hors les murs, hors d’elles-mêmes, les bibliothèques de Montréal

Les grands médias nationaux, Le Devoir, La Presse et Radio-Canada ont relayé la nouvelle au sujet de la décision de l’administration actuelle de Montréal de procéder à des coupures importantes dans le programme Livres dans la rue (LDR), un service des bibliothèques qui existe depuis 35 ans. On a fait valoir que cette « ré-évaluation », pour ne pas appeler cette décision une « coupure » suivant le vocabulaire policé des communications, était justifiée en raison d’une baisse de fréquentation et d’une augmentation des initiatives hors les murs menées par les arrondissements eux-mêmes. C’était pourtant, coïncidence fâcheuse,  la semaine où cette administration avait passionnément fait la promotion de la Politique de l’enfant – alors que ce type de médiation est principalement destiné aux enfants de 5 à 12 ans. Les citoyen.ne.s ont protesté, la mairesse est revenue sur sa décision. J’ai partagé ce commentaire suite à cette annonce  :

Merci beaucoup Madame Plante d’avoir eu le courage de revenir sur cette décision. Mais j’aurais deux commentaires. Le premier : Vous concéderez certainement que compter les participants n’est pas suffisant pour évaluer l’impact d’un programme. Ensuite, je serais très intéressée de voir les preuves au sujet de toutes ces « activités hors-les-murs [qui] ont été reprises par les bibliothèques de quartiers, lesquelles se sont développées rapidement au cours des 5 dernières années. » Les services hors les murs constituent un projet qui n’a jamais été pris au sérieux, ni soutenu, par l’administration municipale à Montréal. On pourrait même dire que le hors-les-murs montréalais est dans un état de sous-développement si on le compare à ce qui se fait dans les réseaux des bibliothèques des autres grandes villes canadiennes. En ce moment, les bibliothèques de Montréal ont de la difficulté à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO – que vous semblez endosser dans la plus pure continuité de l’administration précédente.

Après les remerciements, l’annonce du maintien de ce service a été rapidement accompagnée par une vague de scepticisme. Le maintien des services annoncé signifie-t-il  une ré-allocation de l’enveloppe initiale de LDR (112 000$ en 2017), ou est-ce que le budget annuel (20 000 $) sera légèrement majoré pour calmer le jeu médiatique ? Est-ce que l’on réinvestit avec une vision ou est-ce que l’on est dans la gestion de crise ?

Par ailleurs, Christine Gosselin, que j’avais mis en cc de cet échange, et qui est l’élue responsable du dossier de la culture, a demandé : « Pouvez-vous me donner des exemples de villes où ça marche très bien? » C’est à cette question que je vais consacrer le reste de ce billet. Puisque j’avais comparé la situation de Montréal à celles des autres grandes villes canadiennes dans mon commentaire, les exemples qui seront mentionnés viendront de cette direction.

Les services hors les murs (Outreach)

D’abord, en quoi consistent les services hors-les-murs (Outreach) ?

Même si les bibliothèques canadiennes auxquelles je vais référer insistent pour distinguer les services hors les murs (outreach) et le développement communautaire (Community Development-based librarianship), je vais englober les deux approches, qui se déroulent dans la communauté, sous l’appellation générale de hors les murs (outreach) – considérant que cette distinction n’existe pas réellement dans les  bibliothèques publiques québécoises.

Le hors les murs est une approche, qui existe depuis les débuts du mouvement des bibliothèques publiques au XIXe siècle, et qui consiste à offrir un service, souvent accompagné d’un message, en dehors de cette institution, au sein des communautés :

As staff, we then decide on a format that these messages will take – perhaps a storytime visit to a new mother’s drop-in, a books-for-babies campaign, an online research program at the local high school, or a library talk at the local neighbourhood house – and, if we haven’t a location in mind already by request or by our needs assessment, we find places that will allow us to come and deliver the program, message, or service. (Working Together)

 La version plus radicalement communautaire accorde une importance décisive à la création de liens, la relation à bâtir dans la durée, la « planification en collaboration avec la communauté ». Elle revendique aussi une philosophie où toutes les personnes ou les communautés impliquées sont des collaboratrices, des partenaires et des co-apprenantes. 

Dans tous les cas, on met l’emphase sur la nécessité de rejoindre les personnes difficiles d’accès, situées dans des corridors non ou mal desservis, vulnérables, socialement exclues, marginalisées. Par conséquent, du point de vue canadien, le hors les murs en vient à comprendre aussi, et paradoxalement, toutes les actions qui sont conduites pour réduire les obstacles systémiques et favoriser un accès équitable pour tou.te.s au savoir et à la culture, même lorsqu’elles sont pratiquées dans la bibliothèque. En d’autres termes, le but visé est d’abattre tous les murs afin qu’il n’y est plus un dehors et un dedans avec des inclus et des exclus, mais une seule communauté avec sa cohésion sociale – dans les termes du discours sociologique et des politiques publiques.

Les bibliothèques qui empruntent cette voie sont des « community-led-libraries », des bibliothèques-dirigées-par-la-communauté. Cette approche des « community-led-libraries » est celle qui est enseignée  dans plusieurs écoles de bibliothéconomie au Canada, et elle incarne la théorie générale, et la pratique, des bibliothèques publiques canadiennes au 21e siècle.

Le hors les murs redéfinit aussi la bibliothèque comme un système où le lieu-bibliothèque est un sous-système parmi d’autres, et à partir duquel gravitent d’autres programmes dont les caractéristiques socio-spatiales et les capacités d’intervention sont à géométrie variable, mais complémentaires  : i. des services mobiles (vélo, bus, camionnette); ii. des places éphémères comme en crée Livres dans la rue, les bibliotentes, etc. dont l’intervention dure quelques heures ou une journée; ou encore iii. des espaces pop up installés comme des succursales temporaires qui complètent l’offre des établissements de référence, tantôt comme des labraries qui détournent un espace commercial laissé vacant, pour quelques mois ou plus si affinités; puis bien entendu iv. des services numériques qui tirent parti des possibilités de l’engagement via le monde des réseaux; v. des médiateurs hors les murs, des agents de liaison ou des community-led-librarians qui font du développement communautaire. L’exemple de la bibliothèque de Burnaby, en Colombie britannique, qui dessert une population de 200 000 habitants, présente un certain registre des services hors les murs avec ces différentes déclinaisons. Les exemples plus significatifs suivront plus avant.

Pour bien saisir le contexte actuel, il faut savoir, par ailleurs, que la mobilisation considérable des bibliothèques canadiennes autour du rapport Vérité et réconciliation implique aussi, et principalement, des actions conduites dans le cadre du volet outreach de leur mission.

Je souhaiterais vraiment insister sur cette diversité complémentaire des pratiques de outreach qui co-existent et qui, à ce titre, rend d’autant moins justifiée la suspension d’un programme comme Livres dans la rue, pour le remplacer par une autre option, quand on semble accorder autant d’importance au développement de ce modèle de service dans la communauté, ainsi que la mairesse et son élue l’ont soutenu. Et cette diversité est aussi, il faut le souligner, celle du profil des agent.e.s qui sont engagé.e.s dans ces pratiques; j’en profite ici pour rendre hommage aux animatrices de Livres dans la rue.

De retour à Montréal

À Montréal, la vision d’une bibliothèque physique, numérique et hors les murs a été défendue, en particulier, depuis 2010 dans le cadre d’un rapport présenté à la Commission sur la culture et qui proposait une orientation : « Vers une véritable bibliothèque hors-les-murs », et qui est restée à l’état d’une orientation. Aux programmes isolés comme Contact et Livres dans la rue qui existaient déjà, s’est ajouté celui des (quelques rares et toujours en situation précaire) agents de liaison, qui ont perduré, sans passage à l’échelle. Beaucoup d’espoirs,  portés par des professionel.le.s convaincu.e.s, ont été placés dans ce développement qui se voulait « la prochaine étape »,  mais le soutien attendu n’est jamais venu qui aurait permis de concrétiser un développement véritable du outreach à Montréal.

Dans cette veine, je préciserai que les élues actuelles ont aussi justifié la suspension de Livres dans la rue en suggérant, chiffres à l’appui, que le hors les murs avait été repris et développé à partir des arrondissements dont les activités hors les murs jeunesse étaient passées de 332 à 1032 au cours des dernières années. Je voudrais voir ces données, et surtout leur distribution. Pour ma part,  et pour ce que j’ai pu observer en matière de disparités dans les services de bibliothèques à Montréal, mon hypothèse est que cette hausse est attribuable à des initiatives émanant de quelques villes plus fortunées où les services de bibliothèques sont généralement beaucoup plus développés que les autres. Il y a les bibliothèques des riches et celles des pauvres à Montréal. Paradoxalement, ce sont surtout les bibliothèques des riches qui pourraient avoir les moyens de se payer du personnel pour offrir des services hors les murs. 

Les bibliothèques de Montréal forment un seul réseau, mais un système à deux vitesses. C’est pour cette raison qu’une collègue, qui a connu la vitesse d’un certain arrondissement, a fait valoir l’importance que le hors les murs soit, jusqu’à un certain point, centralisé et structuré, avec une vision et les moyens nécessaires, pour assurer une équité de service et d’accès pour tous les citoyen.ne.s sur le territoire de Montréal. 

Bref, pourrait-on voir la ventilation de ces chiffres et ce qu’on y a mis comme type d’activités sous le label du hors les murs ? De plus, il serait instructif de comparer le nombre, la variété de même que la portée du outreach à Montréal et dans les autres grandes villes canadiennes.

Des exemples de villes où ça fonctionne

Je ne m’avance pas, en toute rigueur, à affirmer que la liste des exemples de outreach qui seront cités fonctionnent très bien, ainsi qu’on le demande, pour la simple raison que je n’ai pas eu accès aux évaluations de ces activités. Mais, considérant le degré de développement de ce modèle de services dans les bibliothèques canadiennes, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça fonctionne. 

Voici un survol de ces pratiques canadiennes de outreach à l’aide de quelques exemples qui opèrent avec une vision et un programme structurés:

1. Toronto Public Libraries (TPL). Du côté de Toronto, je mentionnerai d’emblée les services aux immigrants (présents dans le curriculum de TPL depuis les années 1930) : “Introduction of the library and its services to immigrant and newcomer communities through enhanced outreach programs and promotional activities. » 

De fait, à TPL, le outreach est intégré dans la planification générale, étant situé au même niveau stratégique que les collections, les succursales et les services numériques, comme en témoigne le tableau suivant.

 

Un indicateur d’impact est associé à ce programme : Growth in outreach programs to support literacy and lifelong learning.

Dans un rapport de 2014, l’étendue du programme hors les murs pour les jeunes est explicite: « Toronto Public Library is ramping up outreach initiatives for children, with concerted efforts to reach all kindergarten and Grade 4 students in Toronto, and students attending city-run after school programs. » (Mes italiques)

Dans le rapport annuel de 2016 (le dernier disponible en ligne), on souligne, parmi les faits saillants, l’implication de TPL auprès des réfugiés syriens qui s’est également incarnée par l’entremise du programme de outreach  : 

  • Assisted in the settlement of Syrian refugees, in partnership with government and community partners. The Library completed an extensive program of outreach visits, welcome events and information/training sessions to support Syrian refugees and private sponsors.
  • Welcomed Syrian families at a newcomer event including a Sun Life Museum + Arts Pass initiative where 1,100 vouchers were distributed to Syrian newcomers who registered for a library card.
  • Participated in outreach to Government-Assisted Refugees (GARS) living in hotels which included children’s programs and distribution of publisher-donated new children’s materials.

Du côté de Vérité et réconciliation, une stratégie (2017) est déjà élaborée suite à un processus ambitieux de consultations auprès des Premières nations. Cette stratégie relève du volet « développement communautaire » en visant la réduction des obstacles systémiques.

TPL a aussi développé, depuis quelques années, le modèle des pop up learning labs entre succursales et à travers la ville qui vise à réduire le fossé numérique. 

L’Association des bibliothèques de l’Ontario dispose d’un comité (Community-Led Libraries Committee) dédié au développement des meilleurs pratiques en matière d’engagement communautaire et d’évaluation de ces services. Le service des bibliothèques de l’Ontario-Sud offre du soutien en termes de compétences en lien avec le outreach.

2. Edmonton Public Library (EPL). Ce réseau est probablement le plus engagé dans le domaine du outreach dans la version orientée sur le développement communautaire. EPL a adopté, non seulement une philosophie de services, mais même une philosophie de services communautaires (Community-Led Service Philosophy), avec un modèle de service communautaire et des bibliothécaires communautaires (Community-Led-Librarians). Cette philosophie est articulée dans la pratique à l’aide d’une trousse (Community-Led Toolkit, révisé en 2017) ainsi qu’un guide (Community-Led Handbook, révisé en 2017). Ce cadre de référence émane d’une recherche ayant conduit à un rapport sur les obstacles systémiques (Top Five Barriers to Library Access and Recommendations for Eliminating those Barriers) propre à la situation de la ville d’Edmonton.

Cette stratégie a donné lieu à un programme de outreach  impliquant des bibliothécaires en collaboration avec des travailleurs sociaux et visant à aider les Edmontoniens à risque et les itinérant.e.s. EPL a reçu pour cette initiative innovante un prix américain prestigieux de l’ALA (American Library Association) : 2015 American Library Association Presidential Citation.

EPL propose aussi des services mobiles qui combinent littératie et littéracie numérique : « We bring the library to you, creating pop-up library spaces in parks, schools, city facilities, recreation centres, agencies and businesses. Get a library card, return a book, play with a robot and take part in a program right in your neighbourhood. »

3. Vancouver Public Library (VPL). Les bibliothèques de Vancouver sont les gardiennes du savoir issu du grand projet « Working Together » qui est à la source de la vision communautaire des bibliothèques canadiennes : “In a library context Community Development means building relationships with people allow the library to go beyond a simple consultation and support process and expand in to meaningful and inclusive collaborations. Strong relationships and partnerships ensure that libraries engage in the sometimes complex process of listening to community voices and facilitating the expression of a community’s needs within the library.” La Trousse d’outils pour des bibliothèques à l’écoute de la communauté est disponible en français. On pouvait aussi, jusqu’à récemment, trouver une trousse d’outil allégée, signée VPL, pour le hors les murs : Connecting the dots : A Guidebook for Working  with Community (2014).

4. Les bibliothèques publiques d’Ottawa (BPO). Dans le cadre du congrès de l’Association des bibliothèques de l’Ontario (février 2018), les bibliothèques publiques d’Ottawa ont présenté une trousse d’outils (2016) adaptée à leur contexte et qui explore les différents registres qui vont du outreach, au partenariat, en passant par le développement communautaire, jusqu’à la co-production de services avec la communauté. La trousse est disponible en français sur demande. 

Évaluer pour financer

Pour en revenir brièvement sur la question de l’évaluation de ces approches, il faut signaler que EPL a élaboré une méthode d’évaluation de l’impact de son programme de Community-Led-Libraries fondée sur la mesure des retombées, des bénéfices (outcomes) plutôt que sur une évaluation quantitative (outputs) comme le nombre de participant.e.s par exemple. Dans le même esprit, et qui a aussi été présenté à OLASC 2018, l’Ontario vient  de se doter, pour les bibliothèques publiques ontariennes, d’une trousse d’évaluation pour mesurer l’impact des services visant l’inclusion numérique. Aux États-Unis, le déploiement du Project Outcome nous rappelle aussi, durement, le fossé actuel entre nos méthodes d’évaluation des services de bibliothèques et les leurs. C’est un autre monde. 

À Montréal, et au Québec, on continue à évaluer les services de bibliothèques en comptant le nombre de livres, le nombre de prêts, le nombre d’entrées, le nombre de participant.e.s…Les services sont évalués de cette manière et les bibliothèques sont financées sur cette base comme au 20e siècle. Ce qui n’est pas pour aider le développement d’une vocation communautaire des bibliothèques publiques québécoises. La transformation de leurs missions vers un projet communautaires n’est pas reconnue, elles ne sont pas évaluées, ni financées en conséquence, et du coup, elles ne sont pas en mesure de s’adapter et de s’améliorer pour répondre aux nouveaux besoins.

Un des enjeux importants, et que soulève la réflexion sur le outreach et le développement communautaire en bibliothèques, ce sont les gens qui y travaillent, le personnel nécessaire pour mettre en oeuvre de tels programmes, en supposant que l’on souhaite en faire un service conséquent. Si StatBib dit vrai, le nombre de bibliothécaires et d’employés par 10 000 habitants a diminué à Montréal depuis 2014 – alors que le réseau tentait de rattraper un retard historique – et c’est vrai aussi des dépenses investies par habitant. De plus, si l’on regarde dans les données du CULC (2015, les dernières publiées), la situation par rapport aux autres villes canadiennes, Montréal, 2e plus grande ville au Canada, est au 14e rang quant au nombre d’employés par habitant. À Halifax, Vancouver et Régina, on compte le double d’employés par 10 000 habitants en comparaison de Montréal.

C’est sur cette base que j’ai affirmé que les bibliothèques de Montréal peinent actuellement à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO imposées par l’administration Coderre. Ce contexte d’austérité les ont mises en quelque sorte « hors d’elles-mêmes », bloquées dans leurs capacités de développement, avec la conviction et la frustration de ne pas pouvoir réaliser les missions de base, et de ne pas pouvoir faire face aux nouveaux besoins et aux transformations dans les usages.

Pour le reste, il faut se rappeler que Montréal est au douzième au rang des villes canadiennes en termes de dépenses par habitant pour ses bibliothèques, 21e en termes de pourcentage d’abonnés, 17e pour ce qui est du pourcentage de salaires versés dans l’ensemble des dépenses.

C’est l’histoire troublante des bibliothèques publiques de Montréal et du Québec qui se poursuit, et  c’est ici, plus particulièrement l’héritage de l’administration précédente, et de sa direction générale, qui a freiné leur développement – en dehors du joli béton.  Veut-on vraiment continuer dans cette voie ?

Une invitation

Des bibliothécaires m’ont écrit pour me dire d’inviter Madame Gosselin à discuter avec elles et eux à propos de hors les murs et de développement communautaire dans les bibliothèques publiques du 21e siècle. Et c’est bien vrai que cette élue a, jusqu’à ce jour, démontré une  belle compréhension du monde des bibliothèques, une ouverture qui en a surpris plusieurs et que l’on a rarement vu dans le contexte municipal. Nous avons besoin de personnes comme elle pour cheminer – parce qu’il y a du chemin à faire hors les sentiers battus.