Passer du chhhhut à une prise de parole politique : La semaine des bibliothèques publiques, parlons-en!

Un atelier Wikipédia à la bibliothèque Mordecai-Richler en collaboration avec Mémoire du Mile End.

Un atelier Wikipédia à la bibliothèque Mordecai-Richler en collaboration avec Mémoire du Mile End.

Dans l’édition de vendredi du Devoir, Stéphane Legault sort du placard à l’occasion de la 17e Semaine des bibliothèques publiques. Et cette année, on ne fait pas dans le gnangnan. Le président de l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) porte un discours d’une intensité politique que l’on a rarement entendu dans le monde feutré des bibliothèques. Il a bien raison de ne pas chuchoter.

 

C’est compliqué

Le Québec et ses bibliothèques…L’itinéraire difficile d’une société qui porte un lourd héritage de sous-scolarisation et d’analphabétisme avec en prime des couches sédimentées de méfiance atavique, sinon catholique, par rapport aux livres, à la lecture, et plus généralement, pour la chose intelloculturelle. Comme le soulignait l’historien des bibliothèques, Marcel Lajeunesse, s’appuyant lui-même sur Jean-Paul Baillargeon et quelques autres, la relation des Québécois et des bibliothèques est « compliquée » :

Depuis plus de deux décennies, le sociologue Jean-Paul Baillargeon scrute et analyse, statistiques à l’appui, l’institution bibliothèque publique. Il a raison de souligner que l’histoire des relations des Québécois avec la lecture est bien compliquée. L’historien de la littérature Maurice Lemire avait constaté, dans ses recherches, que le peuple québécois avait été soumis pendant plus d’un siècle à une campagne systématique contre la lecture. Baillargeon fait remarquer que le ministre Georges-Émile Lapalme, créateur du ministère des Affaires culturelles et du Service des bibliothèques publiques, homme de culture, a rédigé trois gros volumes de mémoires sans même mentionner le mot bibliothèque. Malgré cela, il constate que la bibliothèque publique a, depuis le début de la décennie 1990, un haut taux de fréquentation ou d’assistance par rapport aux autres pratiques culturelles et qu’elle est l’institution culturelle la plus intensément fréquentée par les usagers. Par ailleurs, il constate que les bibliothèques publiques n’ont pas une vision très claire de leur place et de leur rôle dans l’ensemble des pratiques culturelles. Ceci s’explique en grande partie par le fait que peu de travaux ont été réalisés sur les rapports de la bibliothèque publique avec la société en ce qui concerne la transmission de la culture.

C’est compliqué parce que, justement, il est loin d’être clair que la vision des bibliothèques québécoises est si clairement culturelle quoiqu’en pensent ces théoriciens qui se succèdent depuis 20 ans en forçant la dominante du « projet culturel ». Mais, cela dit, si l’on force la note, c’est pour des raisons que l’on peut aisément comprendre puisque l’enjeu de ce projet est étroitement associé à des revendications identitaires et des enjeux de survie pour lesquels les bibliothèques sont convoquées en tant que gardienne de la mémoire et de l’avenir culturel d’une nation.

C’est compliqué parce que dans la pratique, les usages bibliothéconomiques au Québec sont nourris par des échanges et des comparaisons avec les bibliothèques publiques canadiennes, américaines ou anglomontréalaises bien ancrées dans un discours et une proposition sociale, hérités du Public Library Movement.  La comparaison est souvent un peu décourageante, mais elle agit comme un horizon régulateur incontestable. Même si, et pour ajouter à cette situation compliquée si c’est possible, le fait que les bibliothèques relèvent du Ministère de la culture tend à avantager le modèle culturel au détriment du modèle social ou éducatif à l’occasion des allocations que l’on prononce sur elles.

Du désordre dans [la vision de] la bibliothèque?

Si la vision n’est pas claire, c’est peut-être que l’on peine à assumer et à reconnaître cette dualité essentielle :bibliothèque culturelle, oui certes mais souvent, et plutôt, sociale quoique cette signature soit rarement reconnue comme telle, ainsi que le souligne Stéphane Legault dans l’article :

Tout ce qui est éducation et accès à l’information n’est pratiquement pas reconnu ici comme une de nos missions. Et l’alphabétisation, pas du tout. C’est malheureux dans une province dont 49 % de la population est analphabète.

À cet égard, l’agenda 21 de la culture ouvre la possibilité de réconcilier cette identité plurielle en promouvant la culture par le social et le social par la culture. Mais l’arrivée de l’appareil théorique de l’agenda 21 comme celui des Objectifs du millénaire pour le développement et l’après-2015 de l’ONU, ou celui des biens communs, restent à être intégrés dans le discours, les valeurs et le travail des bibliothécaires qui sont en train d’accueillir cette vision nouvelle au service de la justice sociale. Et ce n’est pas simple…

Qui sait au fond, peut-être que la vision de la bibliothèque publique d’aujourd’hui ne souffre pas d’un si grand désordre après tout? Peut-être faut-il plutôt changer notre vision de l’ordre et s’engager à voir, écrire, documenter, raconter les transformations en cours pour mieux y participer, les communiquer et les partager?

Et si le milieu académique contribuait à clarifier ces ambivalences apparentes, ces hésitations qui sont peut-être de l’innovation en émergence, cette vision plurielle renouvelée,  et à soutenir les acteurs de terrain, comme acteurs du changement, dans l’élaboration de ce nouveau narratif? Ce serait bienvenu.

Car, Lajeunesse avait raison aussi de souligner, et c’est encore vrai aujourd’hui, que si c’est compliqué et confus, c’est aussi parce que « peu de travaux [de recherche] ont été réalisés sur les rapports de la bibliothèque publique avec la société [sur la transmission de la culture] ».  Mais pas seulement en ce qui concerne la transmission de la culture : En ce qui concerne les rapports que la bibliothèque publique québécoise entretient avec quelques instances que ce soit au sein de la société civile.

Le milieu académique québécois, à travers les écoles de bibliothéconomie et des sciences de l’information, ne s’est pas impliqué, et ne s’implique pas davantage aujourd’hui, tant du côté anglophone pour des raisons de barrières linguistiques que du côté francophone, à l’Université de Montréal (l’EBSI), qui n’a rien à offrir aux bibliothèques publiques du Québec, même sur le territoire montréalais qu’elle partage avec celles-ci.

Certes, ces écoles « forment » des bibliothécaires, mais à peu près aucune recherche académique n’y est produite ayant pour sujet les bibliothèques publiques (à tout le moins qui se rendent sur le terrain, et comme il s’en réalise abondamment ailleurs). Et ce, même si le Québec investi dans des programmes de rattrapage historique en matière de lecture publique. Au moment où ils en ont le plus grand besoin, en raison des défis auxquels ils sont confrontés dans le domaine de l’éducation informelle, de l’inclusion numérique, etc., la société civile et le milieu des bibliothèques publiques, sont abandonnés à leur sort par ces partenaires du savoir que devraient représenter les universités qui n’assument pas leur responsabilité sociale à cet égard.

Puis, ils sont nombreux à déplorer que les bibliothécaires qui sortent de ces écoles arrivent en milieu de travail déconnectés de la réalité des bibliothèques publiques d’aujourd’hui. S’ils sont géniaux les nouveaux bibliothécaires, c’est que le génie, comme il se doit, vient de l’intérieur, et qu’ils doivent le plus souvent leur succès à leur intelligence et leurs qualités personnelles.

Travailler en littératie qu’elle soit scientifique, économique, médiatique, ou en alphabétisation

Lors de la publication d’une enquête menée sur l’inclusion numérique (notamment par l’Université du Maryland), le président de l’American Library Association, Sari Feldman, affirmait que le rôle social des bibliothèques se déclinait à travers une série de grands enjeux que l’on désigne par les « E » pour éducation, emploi , entrepreneuriat , empowerment et engagement.

Un énoncé qui va dans le sens de ce que Legault revendique :

Une société forte et une économie puissante reposent sur une population “apprenante”, capable de lire, d’écrire, d’interpréter un texte, renchérit Stéphane Legault. La population en bibliothèque continue à augmenter, et c’est une institution qui peut aller chercher toutes les tranches d’âge, tous les types de personnes. On veut travailler aussi en littératie — qu’elle soit scientifique, économique, médiatique [médias numériques], ou en alphabétisation. Tout ça a un impact sur le citoyen. Je trouve qu’on n’a pas les moyens de ne pas aller de l’avant.

Or, cette année, la Semaine des bibliothèques publiques vise « la reconnaissance de l’entièreté du rôle des bibliothèques par les différentes municipalités. » Cette compréhension déficiente du rôle des bibliothèques publique apparaît déplorable « [s]urtout, ajoute Legault, dans le contexte économique que l’on connaît. Quand on sait que pour chaque point de littératie gagné, le PIB du Québec augmente de 1,5 %, c’est un super bon investissement, une bibliothèque ! » Cette donnée qui fut amenée par l’économiste Ianik Marcil, je crois, lors d’un colloque réunissant les bibliothèques publiques québécoises au printemps dernier, est saisissante.

Et pour arriver à ce résultat, tous les membres de la société civile sont appelés à faire leur part. On vise souvent les villes, les décideurs, les gestionnaires, d’accord, mais j’ai pris un autre angle et le parti pris de souligner le rôle que pouvaient aussi jouer les universités, en particulier les écoles de bibliothéconomie, en terme d’engagement communautaire et de responsabilité sociale pour le développement de la littératie, de la lecture publique et des bibliothèques.

Les bibliothèques publiques québécoise veulent aussi savoir pour construire un savoir commun, pour mieux se développer et servir leurs publics.

Par ailleurs, une loi sur les bibliothèques publiques, dont on ne dispose plus depuis au-delà de 20 ans – le Québec étant la seule province dans cette situation de vulnérabilité au Canada – constituerait un autre atout absolument stratégique, comme le fait valoir Legault à juste titre. Ceci est une autre histoire dans cette laborieuse histoire des bibliothèques publiques québécoises qui s’écrit avec son lot de fautes d’orthographe et de syntaxe.

Tout de même, bonne semaine des bibliothèques, et parlons-en!

La semaine des bibliothèques publiques se déroule du 17 octobre au 24 octobre 2015.

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