Ailleurs se tisse : L’origine de la littérature numérique

2795521945_283904ebe8-1C’est l’été, on peut peut-être se faire plaisir et, à l’abri des regards, aborder d’autres sujets passionnants comme…la littérature numérique et son histoire. Dans un avenir pas si lointain, ces oeuvres apparaîtront dans nos collections et nos catalogues de bibliothèques. Leur valeur patrimoniale est indéniable.

C’est une histoire émergente qui a une portée transnationale mais je m’intéresse à certains des événements qui se sont déroulés dans le contexte de la littérature numérique francophone, tout particulièrement au Québec ou alors en France. J’ai ce projet depuis que je suis allée au lancement du second numéro de la revue de littérature hypermédiatique, Bleu Orange dans le cadre de Festival littéraire Métropolis Bleu au mois d’avril dernier (2009) et que j’ai assisté à des performances d’artistes montréalais incroyablement talentueux comme David Jhave Johnston.

La littérature numérique est née de la rencontre, impossible à éviter, de l’art et de l’informatique à la fin des années cinquante. À partir de cette date, et jusqu’à aujourd’hui, différentes formes de la littérature numérique se sont succédées. Mais il faut d’abord compter sur les précurseurs des œuvres littéraires numériques. Car, comme on l’entend souvent dire, la culture numérique est née bien avant la technologie de l’ordinateur, et l’un nous aide à expliquer l’autre. Puis, une fois l’ordinateur en place, en suivant la chronologie des innovations technologiques, on a vu cheminer 1) les générateurs automatiques, 2) les hypertextes/hypermédias de fiction et, enfin, 3) la littérature 2.0 sous le mode, entre autres, des écritures collaboratives. Il y a aussi la poésie visuelle numérique qui traverse les époques.

Ce n’est pas évident en réalité de faire du repérage historique dans le domaine. La littérature numérique francophone est encore si jeune qu’elle n’a pas été encore très bien constituée comme objet historique, de sorte qu’on ne trouve pas  de narration qui présente une séquence crédible et bien balisée des événements. J’essaie donc de mettre ensemble divers fragments de 1959 à aujourd’hui que j’ai glanés, ramassés, épars, sur cette pratique en devenir comme catégorie littéraire et comme objet historique(o).

La culture de la littérature numérique, je le répète, est née avant la technologie de l’ordinateur. On peut faire une telle affirmation en considérant certaines des caractéristiques les plus prégnantes de la littérature informatique et que l’on peut reconnaître également dans des artefacts qui appartiennent à une époque où l’ordinateur n’existait pas encore.

La non-textualité, par exemple, est un des marqueurs très forts de la littérature numérique et de cette culture idoine et on la retrouve dans les œuvres de Mallarmé, d’Apollinaire et de Queneau notamment.  La littérature numérique s’est manifestée, comme quelque chose d’attendu, comme pré-inscrite dans le sillage des divers artefacts littéraires de ces auteurs et des divers courants qui exploraient déjà, bien avant l’âge du numérique, les limites, les marges et l’au-delà du texte.

En peinture, les peintres de l’abstraction, les cubistes, les formalistes ont exploré avec la peinture même, les propriétés de leur art. Ils ont remis en question la peinture figurative, naturaliste, la relation entre la toile et la représentation, le sujet narratif. En littérature, on s’est aussi aventuré dans une exploration formaliste, auto-réflexive, du même ordre. La littérature traditionnelle conçue comme un texte écrit par un auteur et porteur d’un sens assimilable à une  narration, avec un début, un milieu et une fin, s’est vue questionnée.

Ces auteurs, comme Mallarmé, Apollinaire et Queneau ont adopté une posture ontologique et un questionnement en conséquence à travers leurs pratiques : Qu’est-ce que la littérature? Est-ce que la littérature, ce n’est toujours qu’une séquence  linéaire de mots ? Un récit ?  Quelles sont les possibilités de la littérature ? Et ces questions les ont menés à défier la textualité et à produire des réponses, c’est-à-dire, des œuvres littéraires qui étaient des non-textes. Or, ces oeuvres qui ne pouvaient être réduites à des séquences de mots ont pavé le chemin et les enjeux des œuvres numériques qui ne sont pas linéaires justement, morceaux de textes (d’images et de sons) combinés, assemblés, réunis par des liens hypertextuelles.

Car, on peut toujours, à l’aide d’un test orthographique, identifier un texte traditionnel en épelant la séquence des lettres, des espaces, des marques de ponctuation qui le compose. Si j’écris pendant que quelqu’un me l’épelle le texte de Madame Bovary, j’aurai produit un exemplaire correct de Madame Bovary.  Mais, je n’aurai pas le même résultat avec certaines des œuvres de Mallarmé et d’Apollinaire qui sont essentiellement vouées à échouer le test orthographique qui identifie la présence d’un texte.

C’est tout simple, on ne peut, en aucun cas par exemple, en épelant le poème de Stéphane Mallarmé Un coup de Dés, jamais, n’abolira le Hasard (1887) respecter l’identité de cette œuvre. Paul Valéry a décrit cette expérience poétique de Mallarmé en ces termes: « Nul n’avait entrepris ni rêvé d’entreprendre, de donner à la figure d’un texte, une signification et une action comparable à celles du texte même ». En effet, ce poème ne peut être réduit à un texte car il comporte une figure, une dimension picturale par le biais de toute une série de manipulations graphiques et typographiques strictes qui constituent, de manière irréductible, son identité (1).

De même, dans les Calligrammes (1918) d’Apollinaire, on assiste à une fragmentation de l’objet littéraire par l’entremise de diverses manipulations graphiques et typographiques(2).  D’une façon qui les rapproche des collages de Braque et de Picasso, les éléments graphiques et typographiques de Lettre-Océan ébranlent la linéarité du mot, de la phrase, du sens, voire du texte. Ceux qui pratiquent la poésie visuelle numérique aujourd’hui se représentent parfois comme les héritiers de Mallarmé et d’Apollinaire.

Dans les années 1960, Raymond Queneau et François Le Lionnais ont fondé l’OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle), avec des mathématiciens intrigués par les possibilités de la littérature combinatoire. Avec Cent mille milliards de poèmes (1961), Queneau propose un procédé reposant sur dix feuilles découpées en quatorze volets horizontales qui recèlent 1014 soit cent mille milliards de poèmes potentiels (3).  L’identité de cette oeuvre n’est pas simplement textuelle : Elle repose essentiellement sur un ensemble d’unités textuelles avec un algorithme combinatoire aléatoire.

L’intention de Queneau, par le biais de cette œuvre était de « montrer à cette époque, sur un support encore imprimé, comment des ordinateurs réussiraient peut-être, un jour, à faire apparaître des formes de poésie ou de littérature nouvelles, virtuelles ou potentielles »(4).

Je veux en venir maintenant à la contribution  de Guy Robert, au Québec, qui, en 1968, a produit un non-texte sous la forme d’un recueil de «poèmes à variantes mobiles» intitulé Ailleurs se tisse (5). Cette œuvre a recours à un dispositif similaire à celui que l’on retrouve dans Cent mille milliards de poèmes. À la différence de Queneau, il y a quatre parties séparées par des dessins si bien que les possibilités combinatoires sont moins élevées – mais le projet n’en est pas moins original. Voici une image de mon exemplaire :

Ailleurssetisse

J’ai ouvert en disant que bientôt ces oeuvres apparaîtraient dans nos catalogues. Pour ce qui est des catalogues sociaux, je peux vous dire que Guy Robert et son oeuvre figurent déjà dans LibraryThing. Et, je me suis dépêché d’aller voir qui était le membre qui avait déposé ces ressources…

J’ai repris le titre de cette œuvre de Guy Robert, Ailleurs se tisse,  pour ce billet puisqu’il préfigurait si bien, à mon avis, le développement de la littérature numérique et le web à venir. J’ai été assez chanceuse pour dénicher un exemplaire de cette œuvre chez le Chercheur de trésors sur la rue Ontario (6) – dans le catalogue du Chercheur de trésor, on parle d’une oeuvre avec un « fini numérique ». Je devrais réveiller la conservatrice en moi et le mettre, avec des gants blancs, dans un ziplock mais, avant d’y passer, voici le poème que j’ai combiné :

Il est midi
L’heure de ramasser son ombre
Autour de soi
De le jeter sur ses épaules
Comme filet mouillé
L’heure de se rafraîchir
À la margelle amoureuse

Ce soir je te dirai
Des choses graves et simples
Je creuserai le silence noué
Jusqu’à la racine du dernier aveu
Et je polirai nos anneaux
Pour des aubes nouvelles
Pour des partages sans retour

Ce soir à l’heure
Il n’y aura plus de moulures
Où accrocher nos songes
Il n’y aura plus de fenêtres
Où dessiner des paysages
Ni de seuils
Où surgissent les invités

Je suis assez satisfaite du résultat, je me permets de l’être, j’y ai participé, j’ai choisi certains volets parmi les possibles.

On saura que ces auteurs, parmi lesquels figure Guy Robert, constituent les pionniers de la culture numérique dans la mesure où nous leur sommes redevables des premières explorations intentionnelles de la non-textualité, du non-linéaire mais aussi du collaboratif.

Par ailleurs, il faut garder à l’esprit la démarche particulière  adoptée par ces auteurs pour comprendre la situation actuelle de la littérature numérique. En effet, la réception des œuvres littéraires numériques est souvent difficile et leur intérêt souvent mise en doute. Or, on oublie, ou on ignore, que ces œuvres sont, souvent, précisément conçues pour décevoir les attentes associées à la littérature traditionnelle. Il est assez improbable que l’on vante l’intérêt de la narration d’un hypertexte culte comme Victory Garden puisque son intention consiste justement à défier les stratégies narratives habituelles.

La satisfaction esthétique potentielle que l’on peut en tirer est pourtant à la mesure de ces déceptions. Ces oeuvres sont engagées dans une réflexion sur la nature du littéraire dans un approche auto-réflexive, c’est là que l’appréciation doit être dirigée.

Et, il faut voir également que ces productions nous interpellent aussi par la bande : En nous révèlant combien certaines de nos croyances et nos habitudes littéraires sont solidement ancrées, ces oeuvres nous parlent de nous-mêmes.

Et puis, la valorisation que l’on doit leur associer, c’est aussi celle qui consiste à nous amener vers des nouveaux territoires.

Sans compter que ces oeuvres représentent politiquement, ce qui n’est pas négligeable, l’occasion d’apprécier la différence et la pluralité et, par conséquent, elles incarnent des propositions à rebours de la pensée et de la forme uniques. Dans des billets à venir, je continuerai à en faire la démonstration en considérant différentes manifestations de cette littérature numérique.

Si quelqu’un possède des informations sur  la carrière littéraire de Guy Robert ou sur cette époque de la littérature proto-numérique au Québec, n’hésitez pas à m’en faire part.

0. Il y a les travaux de Jean Clément, notamment, qui m’ont servi de boussole.

1.Valéry, Paul. 1957. «Variété» dans Œuvres I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris : Gallimard

2.Apollinaire, Guillaume. 1965. Oeuvres complètes, Paris : Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade

3.Queneau, Raymond. 1961. Cent mille milliards de poèmes. Paris : Gallimard / L’image par Marc Wathieu provient de Flickr

4.Vuillemin, Alain. Informatique et poésie

5.En passant Guy Robert a fondé en 1964 le Musée d’art contemporain de Montréal.

6.L’œuvre fait partie de la collection patrimoniale à la BANQ. Elle peut être consultée sur place.

4 thoughts

  1. http://www.reveursequitables.com
    presse
    monsieur 2.7 K

    Voici l’histoire de Monsieur K… , prisonnier numérique K…ui s’évade d’Internet après avoir
    franchi 1000 pages dématérialisées de débrits de bitts… Son rêve, marcher la fraîcheur
    existentielle de la beauté du monde sans le boulet de l’information enchaîné à l’un de ses pieds,
    enfin libéré de 1000 pages de placenta ayant permis l’accouchement d’un vagabond céleste.
    MONSIEUR
    2.7K
    CERVEAU THÉÂTRE

    pierrot@reveursequitables.com

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