Le design du « care » en bibliothèque : du tiers lieu au lieu d’inclusion

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Journée de codesign dans l’arrondissement de Ville-Marie, le 5 juin 2015

 Je partage un texte qui m’a été demandé à quelques reprises récemment et qui est accessible ici

Martel, M. (2017). Le design du « care » en bibliothèque : du tiers lieu au lieu d’inclusion sociale. I2D – Information, données & documents, volume 54,(1), 52-54. https://www.cairn.info/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2017-1-page-52.htm.

« Bad Libraries build collections. Good libraries build services. Great libraries build communities » – David Lankes

Les bibliothèques publiques ont évolué en accéléré depuis l’apparition du modèle de la bibliothèque tiers lieu. La première génération de bibliothèque tiers lieu s’inspirait des cafés pour mettre en place un dispositif de convivialité et de conversation démocratique en rupture avec l’image traditionnelle de « l’entrepôt de livres ». La seconde génération correspond au modèle de la bibliothèque communautaire (« community-led-library »). Cette vision à échelle humaine trouve sa réalisation dans les bibliothèques de quartier où l’on multiplie les espaces sociaux : salle communautaire, salle d’activités ou de travail collaboratif. Ces bibliothèques repoussent les limites de la participation des usagers en intégrant des laboratoires de créativité (« fab lab », « medialab », « makerspace », etc.).

Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de proposer des espaces de créativité, mais d’engager les citoyens dans des démarches participatives visant à co-créer de nouvelles bibliothèques, de nouveaux espaces ou services.

Des projets inspirés de l’approche design

Alors que peu d’appels aux citoyens ou de consultations avaient eu lieu au cours de la programmation des premières bibliothèques issues du programme RAC (Rénovation, agrandissement et constructions de bibliothèques) mis en place par la Ville de Montréal en 2008, un virage s’opère à partir de 2013. Plus d’une dizaine de projets participatifs inspirés de l’approche design (« design thinking ») se succèdent entre 2014 et 2016, échelonnés souvent sur plusieurs mois, avec la participation de plus de 500 citoyens dans dix arrondissements [1] La démarche menée à l’été 2016 pour concevoir avec les usagers le projet de la nouvelle bibliothèque St-Sulpice s’ajoute à ce tableau. D’autres initiatives sont prévues pour l’année 2017.

Le plan stratégique 2016-2019 des Bibliothèques de Montréal soutient désormais explicitement l’innovation par le biais de l’approche design, tout comme le plan d’action « Montréal, ville intelligente et numérique » qui veut faciliter la mise en place de laboratoires d’innovation publique en bibliothèque.

Changer le monde, une bibliothèque à la fois

Comment en est-on arrivé là ? La réponse mériterait à elle seule un article… Contentons-nous de dire qu’il fallait changer nos manières de faire pour construire les nouvelles bibliothèques du XXIe siècle. Ce point de vue était généralement partagé au Canada depuis 2007 et le choc du rapport Working Together (WT, en français : « Planification en collaboration avec la communauté »), l’un des premiers référentiels sur la participation dans le milieu des bibliothèques [2] L’approche design a alors été sollicitée de différentes manières dans les bibliothèques de Montréal (laboratoires vivants, cercles d’apprentissage, etc.), mais c’est dans les avant-projets des nouvelles bibliothèques que son impact a été le plus significatif. L’enjeu de l’acceptabilité sociale est un motif explicitement invoqué dans les chartes de projet, dans le discours des équipes projet comme dans celui de l’administration.

Les méthodes de codesign, avec l’accompagnement de praticiens et de chercheurs en innovation sociale, sont devenues les ressorts les plus puissants des avant-projets des nouvelles bibliothèques. Elles permettent d’ouvrir, d’activer et de « bousculer » un système typiquement bibliocentré.

Les ateliers participatifs associant personnel et usagers contribuent à trouver un point d’équilibre entre innovation et gestion du changement. Ils visent également à améliorer l’expérience usager, à intervenir collectivement sur les problématiques sociales en lien avec la littératie, le décrochage scolaire, le chômage, l’environnement, et à offrir des critères de design et de validation pour les principales fonctions participatives (apprentissage, sociabilité, créativité). À la façon d’un révélateur identitaire, elles explorent aussi avec une acuité particulière les conditions susceptibles de favoriser un sentiment d’appartenance.

Les obstacles systémiques qui freinent l’accès à la bibliothèque sont mis en évidence afin de favoriser non seulement la participation créative des citoyens, mais aussi leur inclusion sociale. La création de biens communs fait l’objet d’une attention particulière en lien avec les projets de laboratoires tels que les fab labs, médialabs, makerspaces, ruches d’art, etc. en bibliothèque. Ces scénarios s’ajoutent aux réflexions sur l’exclusion/inclusion en abordant la gouvernance dans une perspective critique.

De l’approche design au design du « care »

Jusqu’ici, nous avons évoqué « l’approche design » des bibliothèques de Montréal en suggérant que ce terme était une traduction de « design thinking » mais les sources d’inspiration sont multiples et plus vastes : le design thinking d’Ideo, mais aussi le design des politiques publiques de La 27e région (notamment le travail réalisé pour la médiathèque de Lezoux), l’approche Art of Hosting appliquée par Percolab et Communautique, l’approche Living Lab d’Ennoll pour n’en citer que quelques-unes.

La plupart des démarches ont été conduites dans le giron du laboratoire Design et société de l’université de Montréal, spécialisé dans le design social. Stéphane Vial propose de définir le design social comme « la branche du design concernée par le développement de produits et de services visant à résoudre des problèmes sociaux, par exemple, le chômage, le décrochage scolaire, les tensions interculturelles, l’obésité, ou le changement climatique » [3]Avec cet accent mis sur les problématiques sociales et sur l’intérêt général, le design social rejoint l’approche canadienne WT.

Les démarches participatives recherchent toujours des moyens pour aborder les enjeux de l’exclusion et de la vulnérabilité. Le design social présente l’avantage d’aller au-delà du simple diagnostic en invitant les citoyens à imaginer eux-mêmes des solutions. Il partage avec l’approche WT un souci pour autrui, une réflexion sur la responsabilité et la compétence à assumer à l’égard de ces enjeux, et la recherche d’une réponse adaptée. Ces caractéristiques les relient à l’éthique du « care » qui se fonde sur la capacité humaine à prendre soin, à travailler avec les autres, à valoriser les relations à travers des pratiques qui favorisent l’attention, la responsabilité, l’exercice d’une compétence appropriée, la recherche d’une réponse adaptée à la situation d’autrui, l’entraide [4]

Une trousse à outils pour le design du care

Le design du « care » est un croisement entre le développement communautaire issu de WT et le design social qui met l’accent sur les enjeux liés à l’exclusion et à la vulnérabilité. Le travail réalisé à Montréal a permis de constituer les bases d’une méthodologie pour le design du care qui s’est développée à l’épreuve du terrain. […]

On peut lire la suite en ligne.
Notes
[1] L’ensemble des rapports issus de ces démarches sont disponibles sur le site des Bibliothèques de Montréal à cette adresse : https://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=4276,118637577&_dad=portal&_schema=PORTAL
[2] Working Together Project, www.librariesincommunities.ca
[3]E. Ernst, N. Tromp, cités par Stéphane Vial. Le Design. PUF, 2014
[4] J. Tronto. Un monde vulnérable. Pour une politique du care. La Découverte, 2009

Bibliothèques du 21e siècle, Wikipédia et post-vérité

Voici des supports de présentation réalisés pour l’école d’été du numérique 2018 à la Bibliothèque nationale d’Haïti. D’autres contenus sont disponibles sur cette page.

Le volet contributif de cet événement a été abordé dans l’article « Organiser la participation aux communs avec Wikipédia : L’expérience de l’École d’été du numérique à Port-au-Prince ».

Justice sociale : 10 questions pour une pratique intentionnelle en bibliothèque

Cette présentation a été réalisée dans le cadre d’un groupe de discussion visant à mieux comprendre comment les bibliothécaires québécois.es perçoivent leur travail et leur engagement en lien avec la justice sociale.

Justice sociale, justice numérique dans les bibliothèques du 21e siècle

Je partage un extrait du chapitre que j’ai rédigé pour l’ouvrage paru à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la bibliothèque des Classiques des science sociales et qui a été l’occasion de réfléchir sur les enjeux touchant les bibliothèques numériques, l’accès libre et les communs. 

Martel, M. D. (2018). Justice sociale, justice numérique dans les bibliothèques du 21e siècle. Dans Émilie Tremblay et Ricarson Dorcé (dir.). Les Classiques des sciences sociales : 25 ans de partage des savoirs dans la francophonie. Québec : Éditions science et bien commun.

Le discours et le travail en lien avec la justice sociale occupent une place grandissante, tout en étant l’objet de nombreux débats, dans les bibliothèques nord-américaines. Comme l’affirmait Kathleen M. Hughes, l’éditrice de la revue Public Libraries, dans un des derniers numéros :

Certains estiment que mettre l’accent sur ce travail [lié à la justice sociale] est en dehors de la mission de la bibliothèque, et d’autres affirment, avec passion, que les bibliothèques ont un rôle important à jouer dans ce domaine. Mais peu importe où vous vous situez, il est évident que les bibliothèques publiques partout au pays apportent une contribution essentielle à la justice sociale, l’autonomisation de leurs collectivités et l’amélioration des problèmes d’équité (Hughes 2018, 2).

Cette réflexion sur la justice sociale se développe en prenant en considération des enjeux qui concernent dans une large mesure la transition numérique. Comment s’articule cette justice numérique dans l’écosystème des bibliothèques d’aujourd’hui, et quelles pratiques, dans le contexte québécois, s’inspirent et se construisent en se référant, explicitement ou implicitement, à cette métathéorie?[1] À travers une exploration généalogique du concept de justice sociale, une déclinaison de catégories pour penser la justice numérique se dessine : le développement durable par l’accès à l’information, une conception critique de la littératie informationnelle ou numérique, la perspective de la diversité culturelle et les approches participatives. Issus d’un dialogue outre-Atlantique, les communs numériques, qui comportent une critique sociale du numérique sans revendiquer explicitement un projet de justice sociale, pourraient incarner une forme nouvelle pour l’engagement éthique des bibliothèques du 21siècle.

Généalogie de la justice sociale dans le discours des bibliothèques

L’importance croissante accordée à la justice sociale est discernable à travers les différentes éditions de l’ouvrage de référence, Introduction to Public Libraries de Kathleen De la Pena McCook. Évoquant brièvement les grandes tendances des bibliothèques du 21siècle dans la première édition (2007), l’auteure indique qu’ « une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale » définissent le projet à venir des bibliothèques (McCook 2007, 252). Dans le dernier chapitre de la seconde édition (2011), la mission renouvelée de celles-ci fait l’objet d’une discussion élaborée portant sur l’éthique, les droits de la personne, le développement des capabilités dans une perspective de justice sociale – en intégrant, précise-t-elle, les enjeux liés aux mutations technologiques (McCook 2011, 339). La Déclaration universelle des droits de la personne (Nations-Unies 1948) est appelée à constituer, selon McCook, la référence guidant les services de bibliothèque publique au 21e siècle (« We believe that the Universal Declaration of Human Rights will be the lodestar that guides public library in the twenty-first century ») (McCook 2011, 341). Selon ce point de vue, les bibliothécaires vont aménager leurs modèles de service et adopter un langage qui reflète les valeurs des droits de la personne. Dans l’édition la plus récente (2018), McCook expose un cortège d’initiatives à travers le monde qui incarnent ces nouveaux engagements des bibliothèques pour un monde plus juste (McCook et Bosaller 2018, 410). D’un concept prospectif, au cadre théorique jusqu’aux cas pratiques, l’impact de la justice sociale en tant que concept structurant et marqueur professionnel a tracé son chemin dans le monde des bibliothèques.

Les bibliothèques sont appelées à promouvoir une société juste, c’est-à-dire, une société « dans laquelle les individus et les groupes sont traités équitablement et bénéficient d’une part équitable des bénéfices de cette société » (Rioux 2010, 9-10). Selon Rioux, cette définition prête à la justice sociale un statut de métathéorie qui est sous-jacente aux sciences de l’information et des bibliothèques. Au-delà d’un principe général, les pratiques et les cadres théoriques qui se réfèrent à la justice sociale se sont déployés suivant un éventail assez vaste d’intentions et d’approches qui peuvent se décliner en quatre catégories principales.

Quatre chemins pour penser la justice sociale en bibliothèque

Le développement par l’accès à l’information

La première catégorie se rapporte à une perspective globale orientée sur le développement par l’accès à l’informationCette approche est activement revendiquée par l’International Federation of Libraries Association (IFLA) et elle rejoint le point de vue de McCook. Cette perspective soutient l’engagement des bibliothèques à promouvoir un accès à l’information en vue de contribuer à l’atteinte des objectifs de développement durable des Nations Unies[2]. Comment l’IFLA et les bibliothèques sont-elles impliquées dans la réalisation de l’agenda 2030 de l’ONU[3]? En 2013, l’IFLA promulgue une Déclaration sur le développement qui affirme que « l’accès à l’information est un droit humain fondamental qui peut rompre le cycle de la pauvreté et soutenir le développement durable »[4]. En 2014, la Déclaration de Lyon représente un engagement international paraphé par les membres associatifs et visant à assurer que « tout le monde ait accès et soit capable de comprendre, utiliser et partager l’information nécessaire pour promouvoir le développement durable et les sociétés démocratiques »[5]. Par la suite, l’IFLA entame l’inventaire des actions par le biais duquel les bibliothèques contribuent à ce programme dans les termes de la Déclaration de Lyon :

L’accès public à l’information permet aux individus de prendre des décisions éclairées qui peuvent contribuer à améliorer leurs conditions de vie. Les populations ayant accès à des renseignements adéquats et pertinents sont mieux outillées pour éradiquer la pauvreté et les inégalités, améliorer l’agriculture, assurer une éducation de qualité, et soutenir la santé des gens, la culture, la recherche et l’innovation[6].

Les activités des bibliothèques québécoises en lien avec ce programme sont encore peu documentées. Le projet des Classiques des sciences sociales, mené en collaboration avec l’Université du Québec à Chicoutimi, est un exemple évocateur qui devrait figurer dans cet état des lieux. La mission de cette bibliothèque numérique consiste à « donner accès gratuitement aux œuvres en sciences sociales et humaines de langue française » par le biais de textes numérisés téléchargeables gratuitement et en différents formats, qui comprennent des publications dont les auteurs (ou leur ayant-droit) ou les éditeurs ont consenti à donner leur accord pour leur diffusion, ainsi que des œuvres du domaine public canadien, de même que des œuvres inédites. L’impact de cette bibliothèque en termes d’accès est considérable : entre 2006 et 2012, on compte plus de 12 millions de visites et plus de 31 millions de téléchargements[7]. Elle accompagne, en outre, pour ajouter à la portée globale du projet, des initiatives comme le REJEBECSS, un collectif de bénévoles regroupant de jeunes universitaires haïtiens engagés dans la numérisation et la diffusion en libre accès du patrimoine scientifique haïtien en sciences sociales[8].

Le mouvement de l’accès libre à l’information scientifique à travers les archives ouvertes des différentes universités québécoises et canadiennes ainsi que les projets GLAMs (Galleries, Libraries, Archives and Museums) mis en place avec le soutien de Wikimedia Canada constituent d’autres exemples suggestifs. Plus précisément, ces GLAMs visent à favoriser l’accès et la valorisation des contenus éducatifs libres, par le biais de plates-formes en open source, à partir des fonds et des collections des institutions impliquées : Bibliothèques et archives nationales du Québec, la section des Archives de l’Université de Montréal, la Cinémathèque québécoise, etc. Ces projets participent à l’essor des données ouvertes et liées, qui contribuent à la découvrabilité, condition de l’accès dans le monde des réseaux. Ils appartiennent à un écosystème des « communs du savoir » entendu comme projet où les membres d’une communauté définissent des règles de gouvernance ou des droits d’usage autour de ressources partagées (Dujol 2017).

Une étude visant à cartographier les initiatives québécoises et canadiennes supportant l’accès à l’information pour le développement et les communs du savoir devrait être conduite dans le but de mieux connaître, valoriser et défendre celles-ci à l’échelle locale, tout en enrichissant le répertoire global élaboré par l’IFLA. Plus récemment, l’IFLA a proposé une Déclaration sur la littératie numérique qui fait le pont avec le volet suivant (IFLA 2017).

La perspective critique de la littératie de l’information

Cette perspective constitue un second registre pour aborder le thème de la justice sociale. Cette position qui émerge dans la foulée de la bibliothéconomie critique problématise les rapports de pouvoir et dénonce les inégalités liées aux genres, aux préférences sexuelles, à la provenance ethnique, aux classes sociales. La critique du néolibéralisme, et en particulier la manière dont la notion de littératie de l’information est détournée aux fins de ce dernier, occupe une place significative dans les réflexions (Gregory et Higgins 2013).

L’usage du terme « littératie de l’information » est déjà répandu parmi les universitaires dans les années 60 et 70 (Seale 2013, 39). Il est formellement codifié dans le domaine de la bibliothéconomie avec le rapport final de l’American Library Association (ALA) consacré au sujet en 1989[9]. Le comité suggère une définition fonctionnelle de la personne qui est habilitée en matière d’information (« information literate person ») en tant que celle-ci est apte à « reconnaître quand l’information est nécessaire et qu’elle a la capacité de localiser, d’évaluer et d’utiliser efficacement l’information nécessaire » (Fieldhouse et Nicholas 2008, 52, ma traduction). Dans les années 90, la mise en place de programmes de littératie numérique s’est poursuivie dans les écoles de sciences de l’information (Seale 2013, 39). À partir de cette époque, la littératie de l’information est devenue le principal référentiel en ce qui concerne le rôle des professionnels de l’information, avec une insistance plus marquée du côté des bibliothèques universitaires et scolaires (Seale 2013).

Des objections ont fait valoir que la conception de la littératie de l’information promue par l’ALA institutionnalisait l’idéologie néolibérale au sein de la bibliothéconomie sans perspective critique et au détriment de la justice sociale. Dans sa réflexion sur la « bibliothèque néolibérale », Seale analyse comment, dans le rapport de l’ALA, la littératie de l’information est principalement abordée en fonction des « besoins du monde des affaires », en valorisant son rôle pour « l’avancement », « l’environnement économique », « les emplois », « la concurrence internationale », plutôt qu’en lien avec la citoyenneté (Seale 2013, 48). Il est posé que les « inégalités économiques » doivent être surmontées pour parvenir à une « aristocratie de la réussite ». Ce rapport suggère aussi que les individus sont responsables de leur situation en termes de littératie de l’information, et considérant que la littératie de l’information est susceptible de réduire les inégalités économiques, ceci implique que les inégalités sont abordées comme des enjeux individuels et personnels plutôt que sociaux (Seale 2013, 48). Une approche critique de la littératie de l’information s’opposant à ce point de vue est alors préconisée :

un engagement critique de la production du savoir et du néolibéralisme par les théoriciens critiques et les chercheurs en éducation est le premier pas pour développer une notion de littératie de l’information qui est critiquement engagée, contextualisée, et qui promeut la justice sociale (Seale 2013, 40).

Dans le contexte québécois, la bibliothéconomie critique apparaît plus tardivement dans le discours[10]. En dépit de son émergence récente, le milieu québécois des sciences de l’information et des bibliothèques s’est néanmoins déjà trouvé au carrefour de ces deux positions en regard de la littératie de l’information : soit le cadre néolibéral et le projet progressiste ou social. Ainsi, le projet de ville intelligente à Montréal, qui se voulait principalement une stratégie de développement économique où les bibliothèques publiques étaient impliquées à travers un chantier sur la littératie numérique, en fournit un exemple (Ville de Montréal 2016). Par ailleurs, l’emphase placée sur la littératie numérique comme levier économique dans le contexte de la Stratégie numérique du Québec en 2017 du gouvernement libéral rappelle aussi les termes de ce débat[11]. Dans la Déclaration des communs numériques, les signataires opposent une rationalité citoyenne à cette logique :

L’éducation au numérique doit viser le développement de compétences structurantes : la collaboration, l’esprit critique, la citoyenneté active, la littératie numérique et médiatique, la sensibilisation aux enjeux du numérique. Ces compétences doivent précéder les apprentissages liés aux usages technologiques dans les établissements scolaires, les bibliothèques et les organismes dédiés. Elle doit supporter la formation continue et la formation tout au long de la vie, en intégrant les différents acteurs du milieu éducatif, formel et informel, et culturel afin de profiter des opportunités éducatives, économiques et sociales offertes par ces technologies dans une perspective d’inclusion numérique (Déclaration des communs numériques 2018).

Toutefois, à l’instar de constats qui sont faits dans les milieux académiques nord-américains, le défi actuel qui consiste à relier davantage la théorie et la pratique dans le domaine de la littératie de l’information au Québec n’est pas négligeable (Beheshti 2016). Pour les bibliothèques québécoises, il s’agit encore de se positionner comme des actrices significatives en matière de littératie de l’information, littératie numérique ou littératie médiatique dans l’écosystème de l’éducation aux médias, tant du côté théorique que pratique en incluant les politiques publiques qui les concernent.

La Déclaration des bibliothèques québécoises (2016) aurait pu être l’occasion d’une telle remise en question et d’un tel positionnement. Cette Déclaration décrit notamment l’apport démocratique des bibliothèques par le développement de compétences informationnelles qu’elles soutiennent :

La bibliothèque outille ses usagers et rend accessible et diffuse le savoir afin que ceux-ci puissent développer des compétences en recherche et en évaluation de l’information. Ces compétences leur sont aussi utiles dans l’exercice de leurs droits démocratiques et peuvent les aider à jouer un rôle actif au sein de leur communauté (Table permanente de concertation des bibliothèques québécoises 2016).

La médiation numérique est posée « au cœur des services de la bibliothèque » et opère « par la formation aux outils technologiques ou par la mise à la disposition d’outils et de ressources documentaires numériques » en visant à « réduire la fracture numérique » (Table permanente de concertation des bibliothèques québécoises 2016). L’usage créatif ou participatif du numérique est oblitéré, et l’emphase est placée sur les outils technologiques et les ressources documentaires en adoptant un angle typiquement limité aux compétences numériques (digital skills) qui ne s’étend pas à la littératie numérique (digital literacy) dans la mesure où l’enjeu n’est pas seulement de savoir comment utiliser ces outils technologiques, mais bien de comprendre ce qui est en jeu en contextualisant ces usages et en y convoquant une perspective critique (Pewhairangi 2016). De plus, ce discours, en évitant toute référence explicite à la littératie de l’information, littératie numérique ou littératie des médias, tend à isoler le milieu des bibliothèques en les plaçant à la marge des échanges et des débats actuels sur ces sujets. Si le discours semble manquer de conviction, c’est peut-être encore parce que l’on peine à structurer les contributions effectives en matière de littératie numérique et à en faire valoir l’impact par le biais d’évaluations.

Le développement d’une bibliothéconomie critique est appelé à créer des ponts avec le champ de l’éducation aux médias, à mieux accompagner la formation des professionnels et professionnelles quant à ces enjeux et à clarifier le rôle des bibliothèques comme des bibliothécaires à l’égard d’une littératie numérique critique. On peut déjà contribuer à créer ce passage et introduire le champ de l’éducation aux médias, plus spécifiquement de la littératie numérique critique, en référant aux travaux de Anne-Sophie Letellier et Normand Landry :

Si la littératie numérique aide à comprendre et à utiliser les technologies dans un contexte en constante mutation, elle tend parfois à évacuer tout sens critique en « enseignant des compétences techniques aux étudiants sans problématiser celles-ci, en reproduisant les représentations [associées aux technologies] et en ignorant les implications idéologiques de ces pratiques[12] ». Le fait d’inscrire ces apprentissages « dans un domaine d’application de la recherche critique sur les médias » s’avère donc essentiel dans la mesure où cette recherche « produit des savoirs concrets visant le développement non seulement d’une praxis de la pensée critique chez les apprenants, mais aussi d’une pléthore de compétences cognitives techniques, éthiques et comportementales ancrée dans les approches critiques en communication et en éducation[13] » (Landry et Letellier 2016, 189).

Et on voudrait ajouter en science des bibliothèques et de l’information.

Par ailleurs, et pour élargir encore cet horizon, une conception de la littératie de l’information portée par la justice sociale s’est aussi développée, en parallèle avec la critique du néolibéralisme, à travers des efforts positifs consistant à valoriser la diversité des identités culturelles sous-représentées dans les plates-formes et les contenus accessibles. […]

On peut lire la suite de ce chapitre (et le livre en entier) sur le site de la maison d’édition Science et Bien commun en html et sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International :

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/classiques25ans/chapter/justice-sociale-justice-numerique-dans-les-bibliotheques-du-21e-siecle/

Références 

  1. Rioux, Kevin. 2010. « Metatheory in library and information science : A nascent social justice approach ». Journal of Education for Library and Information Science 51 (1) : 9-10. 
  2. Libraries, Development and the United Nations 2030 Agenda : https://www.ifla.org/libraries-development L’agenda de développement durable 2030 des Nations Unies (https://sustainabledevelopment.un.org/post2015/transformingourworld) propose un cadre de 17 objectifs de développement durable (ODD) (https://sustainabledevelopment.un.org/sdgs) qui comprend 169 objectifs couvrant le développement économique, environnemental et social. Ce plan vise à favoriser le développement de sociétés plus économiquement et socialement inclusives par l’accès à l’information notamment par le biais des bibliothèques : https://da2i.ifla.org/ 
  3. How do libraries further development? https://www.ifla.org/node/7408 
  4. IFLA Statement on Libraries and Development (August 2013) : https://www.ifla.org/publications/ifla-statement-on-libraries-and-development 
  5. La Déclaration de Lyon : https://www.lyondeclaration.org/content/pages/lyon-declaration-fr.pdf 
  6. Un accès et des opportunités pour tous. Comment les bibliothèques contribuent à l’Agenda 2030 des Nations Unies : https://www.ifla.org/files/assets/hq/topics/libraries-development/documents/access-and-opportunity-for-all.pdf 
  7. Les Classiques des sciences sociales. « À propos » : http://classiques.uqac.ca/inter/a-propos.php. Le fondateur et directeur bénévole de cette bibliothèque, qui célèbre en 2018 ses 25 ans d’existence, est Jean-Marie Tremblay. 
  8. SOHA. s.d. « Le Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales – Haïti (REJEBECSS) ». https://www.projetsoha.org/?page_id=1221 
  9. American Library Association Presidential Committee on Information Literacy. 1989. Final Report. http://www.ala.org/acrl/publications/whitepapers/presidential 
  10. Lapointe, Jean-Michel et Michael D. Miller. 2018. « Quand la bibliothéconomie devient critique ». À Bâbord! (73) : 36-37. Cet article suggère que ce courant de pensée « qui fait école un peu partout en Occident… s’implante timidement au sein du discours des bibliothécaires au Québec ». Ce texte constitue la première publication francophone sur la bibliothéconomie critique. Le cours de bibliothéconomie dispensé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI) à l’hiver 2018 (SCI6305) proposait comme objectif l’analyse des « nouveaux développements de services concernant les bibliothèques publiques avec une approche de bibliothéconomie critique ». 
  11. La Stratégie numérique québécoise, dont la démarche a été portée par le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, place, dans la cible 2, le développement de la littératie numérique dans un positionnement exclusivement économique – ce qui a suscité un débat : « Que tous les citoyens développent davantage de compétences numériques de manière à ce que le Québec figure parmi les chefs de file de l’OCDE en matière numérique d’ici cinq ans ». https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/strategies/economie_numerique/sommaire-dynamique/strategie-numerique-du-quebec.html 
  12. Kellner et Share (2007) cité dans Landry et Letellier (2016), p. 189. 
  13. Landry, N. et J. Basque. 2015. « L’éducation aux médias : contributions, pratiques et perspectives de recherche en sciences de la communication ». Communiquer, Revue de la communication sociale et publique (15) : 48 dans Landry, Normand et Anne-Sophie Letellier. 2016. L’éducation aux médias à l’ère numérique, 189. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal. 

Organiser la participation aux communs avec Wikipédia : L’expérience de l’École d’été du numérique à Port-au-Prince

 

Je reviens de Port-au-Prince où j’ai participé avec des collègues à la seconde édition de l’École d’été du numérique principalement dédiée aux projets wikimédiens et OpenStreetMap. Cette initiative visait, telle que conçue avec les partenaires locaux, à mobiliser et à sensibiliser les participant.e.s, issu.e.s des milieux documentaires pour la plupart, aux communs numériques de même qu’à renforcer la présence d’Haïti dans les projets wikimédiens à travers la création d’un réseau de contribution.

Les défis n’ont pas manqué et la situation explosive, suite aux soulèvements provoqués par la hausse du prix de l’essence #gazmonte, a entraîné son lot de complications imprévues. Malgré tout, je n’avais pas eu l’occasion jusqu’à ce jour d’assister à un atelier contributif qui se soit avéré aussi productif dans le cadre d’une formation. Il est possible de consulter les résultats du tableau de bord, bien que ces données fournissent une évaluation exclusivement quantitative de l’activité, afin d’en apprécier les retombées.

L’équipe avait fait le choix d’arriver quelques jours avant le début de l’École dans le but d’entamer le dialogue interculturel nécessaire avec les principaux organisateurs locaux (Bibliothèque nationale d’Haïti, Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales/REJEBECCS, l’Université Unitech, Bibliothecom) et d’adapter le projet pédagogique aux intentions et à la situation locale.  

Tableau de bord de l’École d’été du numérique

Une quarantaine de participant.e.s étaient attendu.e.s à la Bibliothèque nationale d’Haïti qui accueillait l’événement : Plus de quatre-vingt-dix personnes sont venu.e.s. Les premières journées ont été consacrées à la contextualisation des apprentissages en termes de communs et de savoirs libres, notamment en bibliothèque, ainsi qu’aux projets Wikipédia (en français et en créole), Commons, Lingua Libre et OpenStreetMap. À la fin de la semaine, d’autres contenus liés aux questions d’archivage numérique et à Wikidata ont aussi été présentés.

Je vais revenir plus particulièrement sur le volet pratique de l’événement et le modèle de travail collaboratif qui a été expérimenté au moment de contribuer à Wikipédia. Car il a fallu trouver un dispositif qui tienne compte de contraintes assez sérieuses, soit un nombre considérablement plus élevé de participant.e.s que dans les ateliers contributifs habituels (avec une trentaine de personnes et moins) et un nombre réduit de formateurs disponibles, et puis le fait que tout ce beau monde était desservi par une connexion instable.

Cette expérience nous renvoie au problème de l’organisation de la participation dans les activités contributives wikimédiennes destinées aux nouveaux et aux nouvelles, ainsi qu’à leur impact réel. D’entrée de jeu, je serai tenté de dire que les wikimédien.e.s accordent assez peu d’attention au savoir-faire en matière de méthodes participatives assumant que ces configurations relèvent des soft skills qui sont jugées secondaires par rapport aux connaissances techniques liées aux plates-formes des projets.

Dans la même veine, l’importance que l’on devrait accorder à la contextualisation du projet encyclopédique wikipédien, en le comparant avec ceux qui sont portés par d’autres encyclopédies, qu’elles soient traditionnelles ou classiques, peut aussi faire l’objet de débats entre les responsables des formations; mais pour les fins de cet article, je n’insisterai pas sur cet aspect sinon pour affirmer ma conviction que cette mise en perspective horizontale et verticale n’est pas négligeable et qu’elle apporte une légitimation qui joue un rôle pédagogique stratégique.

Si on se concentre plutôt sur les configurations pédagogiques, notamment sur l’exemple des editathons qui constituent le modèle d’apprentissage wikimédien standardisé, il semble que les retombées effectives de celui-ci restent encore à être démontrées, comme le suggérait la communication de Andrew Lih et Ryan McGrady à Wikimania en 2017. Les editathons incarnent l’appareil le plus répandu pour rejoindre les nouveaux publics, avec des qualités indéniables pour assurer la mobilisation et le call to action; ils sont aussi relativement peu exigeants en termes de préparation, reposant sur un canevas bien ficelé, facile à reproduire , et ils sont suffisamment attrayants pour capter l’attention des médias. Mais les limites de ce qui est devenu le format canonique pour enseigner Wikipédia au public sont assez bien connues et, surtout, son impact n’est pas encore tout à fait « clair » :

there are well-known limitations to this model. Though successful for public relations, generating enthusiasm, gathering data about new users, and educating people about the site, the relative impact on Wikipedia — in contributing high-quality content or recruiting new active editors — is unclear. Similarly, the type and manner of contributions are necessarily constrained, with each individual encouraged to learn about Wikipedia and attempt direct contribution during a typically brief block of time — leaving out other types of contributions. (Andrew Lih et Ryan McGrady, « Edit-a-thons have emerged as the most popular form of Wikipedia outreach. But should they be? », Wikimania, 2017)

De fait, le plan de match pour la partie hands-on de cette École du numérique n’était pas précisément d’organiser un editathon, mais le format pressenti, typiquement individualiste, demeurait essentiellement le même. Selon l’hypothèse de départ, et à la suite des présentations d’usage, il était prévu que chaque participant.e travaillerait individuellement sur un sujet de son choix dans son propre espace brouillon, plutôt qu’en contribution directe, que ce soit sur Fr.wiki ou Ht.wiki. Le choix de travailler dans l’espace brouillon était motivé par l’intolérance croissante des patrouilles à l’égard des nouveaux et des nouvelles. Une liste d’articles portant sur Haïti existant déjà dans la version anglophone, mais qui n’étaient pas encore couverts dans la version Fr, ou dans la version Ht, avaient été identifiés préalablement et pouvaient servir de ressources pour la pige des sujets.

Malheureusement, ce type d’approche individuelle requiert un accompagnement aussi individualisé. On cherche alors, autant que possible, à s’approcher du modèle en binôme permettant un soutien one-on-one (un.e novice avec un.e wikimédien.ne plus expérimenté.e). Dans le cas de cette activité où deux formatrices seulement étaient vraisemblablement disponibles pour près de 75 participan.t.e.s — les deux autres conduisant une chasse photographique (Wikicommons) et une cartopartie (OpenStreetMap) avec le reste du groupe — l’approche individuelle semblait vouée à un échec mathématique. Par ailleurs, il fallait aussi éviter que l’ensemble du groupe soit connecté en même temps pour limiter la pression sur le réseau et ne pas risquer de compromettre l’expérience de contribution par des ralentissements ou des décrochages du côté d’Internet.

L’hypothèse a été de mettre à profit des techniques d’apprentissage/travail collaboratif, inspirées plus particulièrement de la composition des équipes mixtes en design thinking. Le pari a été de réunir des personnes issues des milieux variés et de répartir des rôles en fonction des expériences et des compétences.  Les différents rôles ont été proposé à titre suggestif, et on pouvait procéder à la répartition avec flexibilité (en excluant certaines propositions de rôle ou les combinant) :

  1. ÉCRIVAIN.E : Chargé.e. de la rédaction du contenu (en dehors de l’interface wikipédia).
  2. ÉDIT.EUR.RICE WIKI : Chargé.e d’intégrer le contenu dans l’interface wikipédia ainsi que des enjeux d’admissiblité.
  3. DOCUMENTALISTE 1 et 2  : Chargé.e.s de trouver les contenus précis et pertinents dans les ressources et d’identifier les sources.
  4. SOURC.EUR.EUSE : Chargé.e d’intégrer les références, les liens internes et externes dans l’interface d’édition.
  5. WIKIFICAT.EUR.TRICE : Chargé.e des portails, des catégories, des infobox.
  6. COMMONER : Chargé.e de la recherche d’images dans Commons (ou de la création si nécessaire).
  7. WIKIDATIEN.NE : Chargé de créer l’élément wikidata correspondant.
  8. COORDONNAT.EUR.RICE : Chargé.e d’animer et de faciliter la réalisation des actions.
  9. AIDE : Chargé.e de trouver les réponses aux questions et aux blocages. 

Il faut aussi savoir que les bibliothécaires de la Bibliothèque nationale d’Haïti ont agi, et de manière exemplaire, à titre de embedded librarians en fournissant aux équipes les ouvrages nécessaires pour conduire les recherches sur les contenus. Par conséquent, il convient d’ajouter aussi ce rôle – qui n’avait pas été explicitement désigné au moment de conduire l’activité – au sein de cet aréopage .

10. BIBLIOTHÉCAIRE : Chargé.e de trouver les ressources et les ouvrages nécessaires à la production de contenus.

L’avantage de cette configuration résidait, entre autres, dans le fait qu’un seul ordinateur par table était connecté sur le wifi et ouvert sur la page de l’article Wikipédia à modifier sur laquelle, et selon leurs rôles, les contributeurs et les contributrices se succédaient à leur tour.

Au lieu de s’en remettre à une liste de sujets générée automatiquement dont la pertinence n’était pas assurée, nous avons puisé des informations dans les propositions faites par les participant.e.s au moment du brise-glace. À cette étape initiale, nous avions demandé aux participant.e.s de prendre un moment, en mode introspectif, pour identifier des passions ou des intérêts susceptibles de les engager et de soutenir leur motivation à contribuer. La récolte avait été fort riche, et sa présentation sur un mur avait permis de percevoir et de reconnaître les envies de contribution et de valorisation des savoirs haïtiens de même que la portée de cette oeuvre collective. Les sujets étaient principalement associés à la culture populaire en lien avec la musique, la danse, le cinéma, la littérature, la cuisine, le sport incluant, de façon prévisible, le monde des bibliothèques. Ce sont des instances reliées à ces sujets qui ont été amenées pour créer ou modifier des articles dans chacune des équipes, par exemple : la soupe Joumou, l’écrivaine Kettly Mars, le Racing Club Haitienla Bibliothèque nationale d’Haïti, le Konpa dirèkPort-au-Prince/Pòtoprens, etc. 

La soupe joumou, Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Est-ce qu’on croyait vraiment que ça allait fonctionner ? Pas tout à fait, même si, à bien des égards, l’intensité de la formation avait largement dépassé le cadre habituel des ateliers contributifs. On espérait qu’un bon nombre d’équipes soient relativement opérationnelles… La vérité, c’est que toutes les équipes ont relevé le défi. Lors de la plénière qui a été ajoutée pour un partage public des projets, toutes les équipes ont présenté des contributions qui allaient au-delà de nos attentes et des résultats généralement rencontrés au sein des ateliers contributifs. La plupart des équipes ont investi la plateforme en créole, où les possibilités de contribution sont considérables, en choisissant du même coup de poser une action en faveur de la décolonisation de la culture haïtienne.

Mouvement de danse Kompa Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons

Ce modèle de co-édition présente des affinités naturelles avec la philosophie des communs. On y retrouve le profil d’une communauté s’auto-organisant (à petite échelle), s’appuyant sur ses capacités et investie dans la création de communs qui ont une valeur significative pour elle. Cette pratique du travail en commun s’avérait aussi susceptible d’installer un souci et une responsabilité partagés pour la culture locale ainsi qu’un sentiment d’appartenance amplifiée par ces émotions sociales singulières qui accompagnent une création ou un projet collectif. Cette approche permet, par ailleurs, de rendre visible en live les bénéfices de l’intelligence collaborative, qui est un des référentiels épistémologiques fondamentaux de la wikiway, par le biais d’un dispositif permettant d’aller plus loin que l’action individuelle ne l’aurait permis. 

Elle permet enfin de distribuer l’effort, mais peut-être surtout d’explorer, en les incarnant, le registre assez étendu des compétences qui sont à maîtriser pour collaborer à Wikipédia en réalisant un accomplissement plus gratifiant puisqu’il rend possible de modifier ou de créer un article (si un.e des membres possède un compte depuis suffisamment de temps ou si cette intervention se déroule dans un espace wiki comme Ht.wiki) au lieu de se consacrer à la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, qui sont en voie de devenir les rares avenues accessibles aux nouveaux et nouvelles. Il y a des profils pour la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, et ce n’est pas un jugement sur la valeur des contributions qui ont toutes, à leur façon, une importance capitale. Par contre, lorsque l’on fait la promotion des événements en prétendant que les actions feront une différence dans la valorisation du patrimoine et des savoirs locaux, et qu’on finit par faire de la révision linguistique, il y a un décalage et une promesse qui risque d’être déçue.

Wikipédia devient plus fiable, capable de résister aux fausses nouvelles grâce à ses règles qui sont appliquées avec une vigilance qui va en s’accentuant du côté des éditeurs et des éditrices; mais la contre-finalité de ce zèle est de créer un « obstacle à l’entrée » : « Il y a une politique stricte sur Wikipedia que les gens voient comme un véritable obstacle à l’entrée pour pouvoir commencer à éditer, parce qu’il y a une énorme phase d’apprentissage…Si tu sources un blog, un site personnel ou un truc du genre, cela va rapidement mordre la poussière. » (« Pourquoi Wikipedia reste fiable dans un monde de fausses informations », repéré par Robin Panfili, Slate.fr) « Mordre la poussière » n’est pas un dispositif d’accueil particulièrement engageant pour les apprenant.e.s. Or, il est difficile de voir comment il serait possible d’agir sur les règles, ou leur assouplissement, à l’ère du syndrome des fausses nouvelles. Quelles sont les options si on préoccupe des activités de outreach et de l’accompagnement des apprentissages des aspirant.e.s wikimédiennes ? L’expérience de l’atelier en co-édition de l’École du numérique de Port-au-Prince révèle qu’il y a encore des prototypes de participation organisée à expérimenter, des réflexions possibles à mener du côté du design des dispositifs pédagogiques des communs wikimédiens et des soft skills à cultiver pour la conception de ces nouvelles configurations. Il y a aussi, pour une activité de ce type comme pour d’autres en lien avec la littératie numérique en bibliothèque et dans lequel celle-ci s’insère, des outils d’évaluation de l’impact à élaborer pour soutenir le développement des communautés numériques.

Quelques remarques et informations complémentaires au sujet de cette initiative 

Rency Michel Inson, coordonnateur du REJEBECCS au moment de créer le Projet:Haïti

Le REJEBECCS, par l’entremise de son coordonnateur, Rency Michel Inson, a annoncé son intention de créer un groupe d’utilisateurs Wikimedia en vue de fonder à terme un chapitre Wikimedia Ayiti. La Bibliothèque nationale d’Haïti a indiqué son intention de poursuivre la collaboration avec les porteurs du projet REJEBECCS-Haïti. La nouvelle bibliothèque publique de Pétionville a aussi exprimé le souhait de collaborer et d’accueillir des cafés wiki au sein de son espace médiathèque. 

De très nombreux participant.e.s ont exprimé des besoins en matière de professionnalisation du métier tant du côté des bibliothèques que des archives; ce qui nous amène à réfléchir aux

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Avec Franceline Cadet Robas, directrice de la BNH (crédit photo : Jimmy Borgella)

moyens d’aborder les cours ou la formation continue dans une perspective globale de manière, en d’autres termes, à rendre accessibles les contenus pédagogiques aux étudiant.e.s et aux professionnel.le.s des Sud. Le sujet de la professionnalisation a fait l’objet d’une des revendications principales lors des Assises nationales des bibliothèques menées en 2017 en Haïti.

L’équipe de formation de l’École d’été du numérique, deuxième édition, était composée de Simon Villeneuve (Cégep de Chicoutimi), Lëa-Kim Châteauneuf (Wikimédia Canada), Marina Gallet (Cinémathèque québécoise), Pierre Choffet (OPenStreetMap) et moi-même (EBSI, Wikimédia Canada). Deux autres conférences se sont ajoutées au programme, l’une sur L’environnement et le numérique (à l’UNITECH) et une seconde sur Les enjeux et modèles du numérique dans une perspective philosophique (à Jacmel).  Une troisième conférence prévue a dû être annulée en raison des émeutes.

Des partenaires de WikiFranca (Wikimedia France, Wikimedia Suisse, Wikimedia Belgium) ont fait part cette semaine (le 23 juillet) de leur décision d’accepter la demande de micro-financement pour l’École du numérique.

D’autres liens  :

Dans les médias sociaux et les journaux :