Hors les murs, hors d’elles-mêmes, les bibliothèques de Montréal

Les grands médias nationaux, Le Devoir, La Presse et Radio-Canada ont relayé la nouvelle au sujet de la décision de l’administration actuelle de Montréal de procéder à des coupures importantes dans le programme Livres dans la rue (LDR), un service des bibliothèques qui existe depuis 35 ans. On a fait valoir que cette « ré-évaluation », pour ne pas appeler cette décision une « coupure » suivant le vocabulaire policé des communications, était justifiée en raison d’une baisse de fréquentation et d’une augmentation des initiatives hors les murs menées par les arrondissements eux-mêmes. C’était pourtant, coïncidence fâcheuse,  la semaine où cette administration avait passionnément fait la promotion de la Politique de l’enfant – alors que ce type de médiation est principalement destiné aux enfants de 5 à 12 ans. Les citoyen.ne.s ont protesté, la mairesse est revenue sur sa décision. J’ai partagé ce commentaire suite à cette annonce  :

Merci beaucoup Madame Plante d’avoir eu le courage de revenir sur cette décision. Mais j’aurais deux commentaires. Le premier : Vous concéderez certainement que compter les participants n’est pas suffisant pour évaluer l’impact d’un programme. Ensuite, je serais très intéressée de voir les preuves au sujet de toutes ces « activités hors-les-murs [qui] ont été reprises par les bibliothèques de quartiers, lesquelles se sont développées rapidement au cours des 5 dernières années. » Les services hors les murs constituent un projet qui n’a jamais été pris au sérieux, ni soutenu, par l’administration municipale à Montréal. On pourrait même dire que le hors-les-murs montréalais est dans un état de sous-développement si on le compare à ce qui se fait dans les réseaux des bibliothèques des autres grandes villes canadiennes. En ce moment, les bibliothèques de Montréal ont de la difficulté à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO – que vous semblez endosser dans la plus pure continuité de l’administration précédente.

Après les remerciements, l’annonce du maintien de ce service a été rapidement accompagnée par une vague de scepticisme. Le maintien des services annoncé signifie-t-il  une ré-allocation de l’enveloppe initiale de LDR (112 000$ en 2017), ou est-ce que le budget annuel (20 000 $) sera légèrement majoré pour calmer le jeu médiatique ? Est-ce que l’on réinvestit avec une vision ou est-ce que l’on est dans la gestion de crise ?

Par ailleurs, Christine Gosselin, que j’avais mis en cc de cet échange, et qui est l’élue responsable du dossier de la culture, a demandé : « Pouvez-vous me donner des exemples de villes où ça marche très bien? » C’est à cette question que je vais consacrer le reste de ce billet. Puisque j’avais comparé la situation de Montréal à celles des autres grandes villes canadiennes dans mon commentaire, les exemples qui seront mentionnés viendront de cette direction.

Les services hors les murs (Outreach)

D’abord, en quoi consistent les services hors-les-murs (Outreach) ?

Même si les bibliothèques canadiennes auxquelles je vais référer insistent pour distinguer les services hors les murs (outreach) et le développement communautaire (Community Development-based librarianship), je vais englober les deux approches, qui se déroulent dans la communauté, sous l’appellation générale de hors les murs (outreach) – considérant que cette distinction n’existe pas réellement dans les  bibliothèques publiques québécoises.

Le hors les murs est une approche, qui existe depuis les débuts du mouvement des bibliothèques publiques au XIXe siècle, et qui consiste à offrir un service, souvent accompagné d’un message, en dehors de cette institution, au sein des communautés :

As staff, we then decide on a format that these messages will take – perhaps a storytime visit to a new mother’s drop-in, a books-for-babies campaign, an online research program at the local high school, or a library talk at the local neighbourhood house – and, if we haven’t a location in mind already by request or by our needs assessment, we find places that will allow us to come and deliver the program, message, or service. (Working Together)

 La version plus radicalement communautaire accorde une importance décisive à la création de liens, la relation à bâtir dans la durée, la « planification en collaboration avec la communauté ». Elle revendique aussi une philosophie où toutes les personnes ou les communautés impliquées sont des collaboratrices, des partenaires et des co-apprenantes. 

Dans tous les cas, on met l’emphase sur la nécessité de rejoindre les personnes difficiles d’accès, situées dans des corridors non ou mal desservis, vulnérables, socialement exclues, marginalisées. Par conséquent, du point de vue canadien, le hors les murs en vient à comprendre aussi, et paradoxalement, toutes les actions qui sont conduites pour réduire les obstacles systémiques et favoriser un accès équitable pour tou.te.s au savoir et à la culture, même lorsqu’elles sont pratiquées dans la bibliothèque. En d’autres termes, le but visé est d’abattre tous les murs afin qu’il n’y est plus un dehors et un dedans avec des inclus et des exclus, mais une seule communauté avec sa cohésion sociale – dans les termes du discours sociologique et des politiques publiques.

Les bibliothèques qui empruntent cette voie sont des « community-led-libraries », des bibliothèques-dirigées-par-la-communauté. Cette approche des « community-led-libraries » est celle qui est enseignée  dans plusieurs écoles de bibliothéconomie au Canada, et elle incarne la théorie générale, et la pratique, des bibliothèques publiques canadiennes au 21e siècle.

Le hors les murs redéfinit aussi la bibliothèque comme un système où le lieu-bibliothèque est un sous-système parmi d’autres, et à partir duquel gravitent d’autres programmes dont les caractéristiques socio-spatiales et les capacités d’intervention sont à géométrie variable, mais complémentaires  : i. des services mobiles (vélo, bus, camionnette); ii. des places éphémères comme en crée Livres dans la rue, les bibliotentes, etc. dont l’intervention dure quelques heures ou une journée; ou encore iii. des espaces pop up installés comme des succursales temporaires qui complètent l’offre des établissements de référence, tantôt comme des labraries qui détournent un espace commercial laissé vacant, pour quelques mois ou plus si affinités; puis bien entendu iv. des services numériques qui tirent parti des possibilités de l’engagement via le monde des réseaux; v. des médiateurs hors les murs, des agents de liaison ou des community-led-librarians qui font du développement communautaire. L’exemple de la bibliothèque de Burnaby, en Colombie britannique, qui dessert une population de 200 000 habitants, présente un certain registre des services hors les murs avec ces différentes déclinaisons. Les exemples plus significatifs suivront plus avant.

Pour bien saisir le contexte actuel, il faut savoir, par ailleurs, que la mobilisation considérable des bibliothèques canadiennes autour du rapport Vérité et réconciliation implique aussi, et principalement, des actions conduites dans le cadre du volet outreach de leur mission.

Je souhaiterais vraiment insister sur cette diversité complémentaire des pratiques de outreach qui co-existent et qui, à ce titre, rend d’autant moins justifiée la suspension d’un programme comme Livres dans la rue, pour le remplacer par une autre option, quand on semble accorder autant d’importance au développement de ce modèle de service dans la communauté, ainsi que la mairesse et son élue l’ont soutenu. Et cette diversité est aussi, il faut le souligner, celle du profil des agent.e.s qui sont engagé.e.s dans ces pratiques; j’en profite ici pour rendre hommage aux animatrices de Livres dans la rue.

De retour à Montréal

À Montréal, la vision d’une bibliothèque physique, numérique et hors les murs a été défendue, en particulier, depuis 2010 dans le cadre d’un rapport présenté à la Commission sur la culture et qui proposait une orientation : « Vers une véritable bibliothèque hors-les-murs », et qui est restée à l’état d’une orientation. Aux programmes isolés comme Contact et Livres dans la rue qui existaient déjà, s’est ajouté celui des (quelques rares et toujours en situation précaire) agents de liaison, qui ont perduré, sans passage à l’échelle. Beaucoup d’espoirs,  portés par des professionel.le.s convaincu.e.s, ont été placés dans ce développement qui se voulait « la prochaine étape »,  mais le soutien attendu n’est jamais venu qui aurait permis de concrétiser un développement véritable du outreach à Montréal.

Dans cette veine, je préciserai que les élues actuelles ont aussi justifié la suspension de Livres dans la rue en suggérant, chiffres à l’appui, que le hors les murs avait été repris et développé à partir des arrondissements dont les activités hors les murs jeunesse étaient passées de 332 à 1032 au cours des dernières années. Je voudrais voir ces données, et surtout leur distribution. Pour ma part,  et pour ce que j’ai pu observer en matière de disparités dans les services de bibliothèques à Montréal, mon hypothèse est que cette hausse est attribuable à des initiatives émanant de quelques villes plus fortunées où les services de bibliothèques sont généralement beaucoup plus développés que les autres. Il y a les bibliothèques des riches et celles des pauvres à Montréal. Paradoxalement, ce sont surtout les bibliothèques des riches qui pourraient avoir les moyens de se payer du personnel pour offrir des services hors les murs. 

Les bibliothèques de Montréal forment un seul réseau, mais un système à deux vitesses. C’est pour cette raison qu’une collègue, qui a connu la vitesse d’un certain arrondissement, a fait valoir l’importance que le hors les murs soit, jusqu’à un certain point, centralisé et structuré, avec une vision et les moyens nécessaires, pour assurer une équité de service et d’accès pour tous les citoyen.ne.s sur le territoire de Montréal. 

Bref, pourrait-on voir la ventilation de ces chiffres et ce qu’on y a mis comme type d’activités sous le label du hors les murs ? De plus, il serait instructif de comparer le nombre, la variété de même que la portée du outreach à Montréal et dans les autres grandes villes canadiennes.

Des exemples de villes où ça fonctionne

Je ne m’avance pas, en toute rigueur, à affirmer que la liste des exemples de outreach qui seront cités fonctionnent très bien, ainsi qu’on le demande, pour la simple raison que je n’ai pas eu accès aux évaluations de ces activités. Mais, considérant le degré de développement de ce modèle de services dans les bibliothèques canadiennes, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça fonctionne. 

Voici un survol de ces pratiques canadiennes de outreach à l’aide de quelques exemples qui opèrent avec une vision et un programme structurés:

1. Toronto Public Libraries (TPL). Du côté de Toronto, je mentionnerai d’emblée les services aux immigrants (présents dans le curriculum de TPL depuis les années 1930) : “Introduction of the library and its services to immigrant and newcomer communities through enhanced outreach programs and promotional activities. » 

De fait, à TPL, le outreach est intégré dans la planification générale, étant situé au même niveau stratégique que les collections, les succursales et les services numériques, comme en témoigne le tableau suivant.

 

Un indicateur d’impact est associé à ce programme : Growth in outreach programs to support literacy and lifelong learning.

Dans un rapport de 2014, l’étendue du programme hors les murs pour les jeunes est explicite: « Toronto Public Library is ramping up outreach initiatives for children, with concerted efforts to reach all kindergarten and Grade 4 students in Toronto, and students attending city-run after school programs. » (Mes italiques)

Dans le rapport annuel de 2016 (le dernier disponible en ligne), on souligne, parmi les faits saillants, l’implication de TPL auprès des réfugiés syriens qui s’est également incarnée par l’entremise du programme de outreach  : 

  • Assisted in the settlement of Syrian refugees, in partnership with government and community partners. The Library completed an extensive program of outreach visits, welcome events and information/training sessions to support Syrian refugees and private sponsors.
  • Welcomed Syrian families at a newcomer event including a Sun Life Museum + Arts Pass initiative where 1,100 vouchers were distributed to Syrian newcomers who registered for a library card.
  • Participated in outreach to Government-Assisted Refugees (GARS) living in hotels which included children’s programs and distribution of publisher-donated new children’s materials.

Du côté de Vérité et réconciliation, une stratégie (2017) est déjà élaborée suite à un processus ambitieux de consultations auprès des Premières nations. Cette stratégie relève du volet « développement communautaire » en visant la réduction des obstacles systémiques.

TPL a aussi développé, depuis quelques années, le modèle des pop up learning labs entre succursales et à travers la ville qui vise à réduire le fossé numérique. 

L’Association des bibliothèques de l’Ontario dispose d’un comité (Community-Led Libraries Committee) dédié au développement des meilleurs pratiques en matière d’engagement communautaire et d’évaluation de ces services. Le service des bibliothèques de l’Ontario-Sud offre du soutien en termes de compétences en lien avec le outreach.

2. Edmonton Public Library (EPL). Ce réseau est probablement le plus engagé dans le domaine du outreach dans la version orientée sur le développement communautaire. EPL a adopté, non seulement une philosophie de services, mais même une philosophie de services communautaires (Community-Led Service Philosophy), avec un modèle de service communautaire et des bibliothécaires communautaires (Community-Led-Librarians). Cette philosophie est articulée dans la pratique à l’aide d’une trousse (Community-Led Toolkit, révisé en 2017) ainsi qu’un guide (Community-Led Handbook, révisé en 2017). Ce cadre de référence émane d’une recherche ayant conduit à un rapport sur les obstacles systémiques (Top Five Barriers to Library Access and Recommendations for Eliminating those Barriers) propre à la situation de la ville d’Edmonton.

Cette stratégie a donné lieu à un programme de outreach  impliquant des bibliothécaires en collaboration avec des travailleurs sociaux et visant à aider les Edmontoniens à risque et les itinérant.e.s. EPL a reçu pour cette initiative innovante un prix américain prestigieux de l’ALA (American Library Association) : 2015 American Library Association Presidential Citation.

EPL propose aussi des services mobiles qui combinent littératie et littéracie numérique : « We bring the library to you, creating pop-up library spaces in parks, schools, city facilities, recreation centres, agencies and businesses. Get a library card, return a book, play with a robot and take part in a program right in your neighbourhood. »

3. Vancouver Public Library (VPL). Les bibliothèques de Vancouver sont les gardiennes du savoir issu du grand projet « Working Together » qui est à la source de la vision communautaire des bibliothèques canadiennes : “In a library context Community Development means building relationships with people allow the library to go beyond a simple consultation and support process and expand in to meaningful and inclusive collaborations. Strong relationships and partnerships ensure that libraries engage in the sometimes complex process of listening to community voices and facilitating the expression of a community’s needs within the library.” La Trousse d’outils pour des bibliothèques à l’écoute de la communauté est disponible en français. On pouvait aussi, jusqu’à récemment, trouver une trousse d’outil allégée, signée VPL, pour le hors les murs : Connecting the dots : A Guidebook for Working  with Community (2014).

4. Les bibliothèques publiques d’Ottawa (BPO). Dans le cadre du congrès de l’Association des bibliothèques de l’Ontario (février 2018), les bibliothèques publiques d’Ottawa ont présenté une trousse d’outils (2016) adaptée à leur contexte et qui explore les différents registres qui vont du outreach, au partenariat, en passant par le développement communautaire, jusqu’à la co-production de services avec la communauté. La trousse est disponible en français sur demande. 

Évaluer pour financer

Pour en revenir brièvement sur la question de l’évaluation de ces approches, il faut signaler que EPL a élaboré une méthode d’évaluation de l’impact de son programme de Community-Led-Libraries fondée sur la mesure des retombées, des bénéfices (outcomes) plutôt que sur une évaluation quantitative (outputs) comme le nombre de participant.e.s par exemple. Dans le même esprit, et qui a aussi été présenté à OLASC 2018, l’Ontario vient  de se doter, pour les bibliothèques publiques ontariennes, d’une trousse d’évaluation pour mesurer l’impact des services visant l’inclusion numérique. Aux États-Unis, le déploiement du Project Outcome nous rappelle aussi, durement, le fossé actuel entre nos méthodes d’évaluation des services de bibliothèques et les leurs. C’est un autre monde. 

À Montréal, et au Québec, on continue à évaluer les services de bibliothèques en comptant le nombre de livres, le nombre de prêts, le nombre d’entrées, le nombre de participant.e.s…Les services sont évalués de cette manière et les bibliothèques sont financées sur cette base comme au 20e siècle. Ce qui n’est pas pour aider le développement d’une vocation communautaire des bibliothèques publiques québécoises. La transformation de leurs missions vers un projet communautaires n’est pas reconnue, elles ne sont pas évaluées, ni financées en conséquence, et du coup, elles ne sont pas en mesure de s’adapter et de s’améliorer pour répondre aux nouveaux besoins.

Un des enjeux importants, et que soulève la réflexion sur le outreach et le développement communautaire en bibliothèques, ce sont les gens qui y travaillent, le personnel nécessaire pour mettre en oeuvre de tels programmes, en supposant que l’on souhaite en faire un service conséquent. Si StatBib dit vrai, le nombre de bibliothécaires et d’employés par 10 000 habitants a diminué à Montréal depuis 2014 – alors que le réseau tentait de rattraper un retard historique – et c’est vrai aussi des dépenses investies par habitant. De plus, si l’on regarde dans les données du CULC (2015, les dernières publiées), la situation par rapport aux autres villes canadiennes, Montréal, 2e plus grande ville au Canada, est au 14e rang quant au nombre d’employés par habitant. À Halifax, Vancouver et Régina, on compte le double d’employés par 10 000 habitants en comparaison de Montréal.

C’est sur cette base que j’ai affirmé que les bibliothèques de Montréal peinent actuellement à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO imposées par l’administration Coderre. Ce contexte d’austérité les ont mises en quelque sorte « hors d’elles-mêmes », bloquées dans leurs capacités de développement, avec la conviction et la frustration de ne pas pouvoir réaliser les missions de base, et de ne pas pouvoir faire face aux nouveaux besoins et aux transformations dans les usages.

Pour le reste, il faut se rappeler que Montréal est au douzième au rang des villes canadiennes en termes de dépenses par habitant pour ses bibliothèques, 21e en termes de pourcentage d’abonnés, 17e pour ce qui est du pourcentage de salaires versés dans l’ensemble des dépenses.

C’est l’histoire troublante des bibliothèques publiques de Montréal et du Québec qui se poursuit, et  c’est ici, plus particulièrement l’héritage de l’administration précédente, et de sa direction générale, qui a freiné leur développement – en dehors du joli béton.  Veut-on vraiment continuer dans cette voie ?

Une invitation

Des bibliothécaires m’ont écrit pour me dire d’inviter Madame Gosselin à discuter avec elles et eux à propos de hors les murs et de développement communautaire dans les bibliothèques publiques du 21e siècle. Et c’est bien vrai que cette élue a, jusqu’à ce jour, démontré une  belle compréhension du monde des bibliothèques, une ouverture qui en a surpris plusieurs et que l’on a rarement vu dans le contexte municipal. Nous avons besoin de personnes comme elle pour cheminer – parce qu’il y a du chemin à faire hors les sentiers battus.

La 100e bibliothèque publique à Toronto : Un nouveau chapitre de l’histoire de TPL au service de la communauté

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La 100e succursale d’un des plus grands et des plus performants réseaux de bibliothèque au monde, celui la Toronto Public Library (TPL), a été inaugurée cette année.  Le Scarborough Civic Center Branch est un espace ouvert avec des volumes généreux qui donne un sentiment de liberté et d’ouverture; il regorge de lumière naturelle, abrité sous un toit vert et une charpente en bois du Québec.

Cette nouvelle bibliothèque tiers lieu crée un pôle civique, un catalyseur de vie de quartier doté de ressources en quarante langues. Accueillante et engagée, elle met de l’avant une programmation attentive à l’inclusion sociale avec une station de lecture pour les jeunes enfants (Kidsstop Interactive Early Literacy Center) et un laboratoire de création numérique (Digital Innovation Hub – DIH ). Avec le DIH, la dernière née du réseau de Toronto prolonge, près de deux cents ans plus tard, la vocation de la première bibliothèque de la ville, née en 1830 dans les murs du Mechanics’ Institute, dédiée au développement de compétences et au partage des savoirs.

Le Digital Innovation Hub est un espace et un service qui proposent des technologies émergentes accessibles à tous pour l’exploration, l’apprentissage, la création, la collaboration dans un environnement convivial.  Des ateliers d’initiation technologique et de programmation, ainsi que des événements animés par des spécialistes et des « innovateurs en résidence » sont offerts. Les technologies disponibles comprennent des imprimantes 3D, des microprocesseurs Rasperry Pi, des ensembles Arduino, des caméras haute définition, un écran vert, des iMacs pour faire de l’édition graphique/Audio/Video, des numériseurs (PCs, Epson), des convertisseurs de vidéo, des portables MacBook Pro (équipés avec iWork et divers logiciels open source).

Le centre de littératie émergente pour les 0-5 ans (Kidsstop, Interactive Early Literacy Center) est un autre exemple de service innovant. Il propose un parcours interactif et un environnement tactile permettant aux enfants d’intégrer les compétences associées à la maturité scolaire, c’est-à-dire, les compétences nécessaires pour assurer un apprentissage fonctionnel de la lecture chez les enfants lorsqu’ils sont en âge de fréquenter l’école.  

Anne Bailey, the director of branch libraries for the TPL, feels that having 100 branches in the system is a wonderful achievement. “It speaks to Toronto as a city of neighbourhoods,” she notes, “and it speaks to Toronto as a city of readers who are interested in learning, in being engaged in the community, in moving into the 21st century.” (The Torontoist)

“I think the library is a lot more than a book depository,” said Ron Carinci, chair of the Toronto Public Library Board. “It’s like the new living room. It’s a community hub. We offer more than books – there’s technology, there’s WiFi, there are areas to sit and read. It’s really a home away from home.” (Toronto Star)

Public libraries have changed and evolved over time, noted City Librarian Vickery Bowles. “We’re not just about books anymore – although that’s still the heart and soul of libraries – but it’s also about creating content, and that’s a really important part of what the public library does,” she said. (Toronto Star)

Ses attraits

  • Un espace accueillant pour tous
  • Des livres, des livres audio, des magasines, des DVDs en anglais, chinois, gurarati et tamoul.
  • Wifi gratuit, et des ordinateurs
  • Digital Innovation Hub avec une imprimante 3D accessible à tous
  • Un centre de littératie émergente pour les 0-5 ans.
  • Un toit vert et un jardin de lecture extérieur.

Quelques faits

  • Ouverture : 20 mai 2015
  • Localisation : 156 Borough Drive, près du Scarborough Centre TTC Station
  • Architecture : LGA Architectural Partners en association avec Philip H. Carter Architecture + Urban Planning
  • Superficie : 1347 mètres carré
  • Budget : 10, 276 millions
  • Heures d’ouverture : Lundi au jeudi : 9am – 8:30pm / Vendredi et samedi : 9am – 5pm
  • Collection : 42 000 items
  • Salle de programmation : pour 48 personnes assises

Pour aller plus loin

Les bibliothèques publiques de Toronto évitent les coupures dans un nouvel écosystème des médias

Le contexte des menaces de coupures dans les bibliothèques publiques à Toronto n’est certes pas comparable à celui du printemps arabe. Néanmoins, à leur manière, les événements récents dans la métropole torontoise soulèvent aussi la question de la relation entre les réseaux sociaux et le pouvoir.

Le réseau des bibliothèques de Toronto est considéré comme l’un des plus performants au Canada. La fréquentation et la satisfaction des citoyens y sont élevées.

Au mois de février 2011, le maire Rob Ford a informé la population qu’il avait l’intention de procéder à la fermeture d’une succursale de la Bibliothèque de Toronto pour des raisons budgétaires. Par la suite, il a ajouté que la Ville couperait 10 % du budget de la Bibliothèque de Toronto, fermerait plusieurs succursales, réduirait les heures d’ouverture de même que certains programmes. L’hypothèse de privatiser le réseau était aussi envisagée.

Réagissant à ces annonces, les citoyens se sont opposés à ces compressions de 13,3 millions de dollars dans les services des bibliothèques. La firme Forum Research a effectué un sondage le 4 juillet 2011 indiquant que les trois quarts des Torontois étaient en désaccord avec le projet de fermer ou de privatiser les bibliothèques.

La réponse citoyenne a été explosive. Et la mèche qui a déclenché et alimenté cette mobilisation a pris la forme des réseaux sociaux:

1. Une pétition en ligne soumis aux citoyens pour manifester leur opposition a largement bénéficié du soutien de l’auteur Margaret Atwood qui a encouragé son réseau de 230 000 followers sur Twitter à la signer. Cette invitation a fait s’effondrer le site qui proposait la pétition. Le concours « Pourquoi ma bibliothèque est importante ? » a aussi profité de la même énergie virale.
2. Le syndicat a animé la communauté des opposants par le biais de sa page Facebook.
3. Les citoyens se sont abondamment exprimés dans les commentaires des articles sur les sites des journaux à propos des événements et des propositions entourant les menaces de coupures.
4. Les articles publiés dans les journaux à ce sujet ont été repris et répercutés dans les médias sociaux.

Les sorties on ne peut plus maladroites du frère du maire, Doug Ford, ont été des étincelles qui ont contribué à embraser cette histoire. D’abord, il a affirmé que l’on pouvait compter davantage de bibliothèques publiques que de Tim Hortons dans son quartier, ce que les Torontois ont démenti à coeur joie et à coup de statistiques.

Ensuite, Doug Ford a aussi lancé, en réponse à la vindicte de Margaret Atwood et pour minimiser les efforts de celle-ci, que personne, à commencer par lui, ne connaissait l’écrivaine canadienne.

Manger des beignes, être démenti sur la place publique et ne pas connaître les fondamentaux de la littérature canadienne ne sont pas un bon positionnement pour une figure politique; la crédibilité et l’image de marque du maire et de son équipe ont été mises à l’épreuve. On les a associés à un projet de macdonalisation de la ville de Toronto.

Un commentaire d’un lecteur du Toronto Sun à propos de cet épisode :

Sorry this story still makes me laugh… Doug Ford trying to close libraries and not knowing who one of the most celebrated Canadian authors is!??! Lol… try opening a book sometime, Mr. Ford… The point is made – clearly the libraries are needed – for people to be educated about what makes Canada great! aHEM Mr. Ford… Education is a BIG DEAL! Please go to the library and check out some Canadian literature…instead of making silly remarks to the press about your brother’s job! lol…

Ou encore cet autre commentaire sur CBC News:

Ford is a triumphant fool. But we need not be. Yes, we are swimming in the digital age but real spaces like libraries spark creativity, imagination, discovery, research–the physical space of a library is filled with promise and community. Humans are topophiliacs– they love place. Are you attached to your neighborhood, your favourite
park or picnic spot, that stretch of street you like to stroll? Do you like to meet at the same coffee shop every week? »

On peut penser qu’à Toronto un récit s’est écrit collaborativement. Et ce récit a été d’autant plus percutant qu’il a été orchestré, lié par une conteuse professionnelle, en exploitant, comme le suggère Pisani, »la capacité narrative propre au microblogging » qui « transmet les émotions de manière instantanée et multimédia ».

Les réseaux sociaux ont contribué à l’émergence de l’indignation et de l’esprit de la contestation citoyenne de même qu’à leur amplification, augmentés par les bourdes (celles des élus) à fort potentiel médiatique. Partage d’information, d’expériences, de points de vue, de sentiments, partage d’une cause à travers les réseaux réactifs comme plates-formes de l’action collective, platform for collective action dans les termes de Clay Shirky, ont accéléré et porté la mobilisation.

On a vu de nombreux citoyens se présenter dans les conseils municipaux pour s’informer au sujet de l’étude sur les services essentiels, puis entreprendre des actions pour faire connaître leur désapprobation. Au moment de la séance du comité permanent de la Ville, le 28 juillet, les citoyens sont venus en masse signifier leur opposition ferme aux coupures budgétaires.

Les initiatives des auteurs qui se sont joints à Margaret Atwood, les Michael Ondaatje, Vincent Lam, Linwood, Barclay, Susan Swan, et toutes les personnalités qui se sont engagées dans ce combat des livres, ont participé à l’empowerment des citoyens, renforcé leurs convictions qu’ils n’étaient pas seuls, que leurs voix, leurs paroles étaient entendues, et même…retweetées, discutées, racontées et commentées dans un nouvel espace public structuré par les réseaux sociaux.

Ces prises de paroles sur Facebook, Twitter, via les espaces de discussion, en commentaires, ont alimenté un mouvement dont l’ampleur croissante a permis aux citoyens de Toronto de croire qu’ils pouvaient défaire les projets impopulaires du maire Ford. En d’autres termes, ils ont cru qu’ils pouvaient occuper la plate-forme de la parole publique et, à travers elle, revendiquer un pan du pouvoir.

Avant-hier, on apprenait que le maire Ford n’irait pas de l’avant avec les coupures prévues dans les bibliothèques – bien que cette décision suscite de la méfiance. Il s’agirait alors d’une sage décision pour le bien commun, mais aussi pour l’avenir du maire Ford qui aurait pu être compromis par un certain automne à Toronto, comme ailleurs il y eut un printemps, s’il avait décidé de poursuivre dans cette voie.

Les scénarios de coupures budgétaires impliquant les bibliothèques publiques passent désormais par la trame de ce nouvel écosystème des réseaux sociaux.

Les raisons qui sont de l’ordre de l’accès au savoir et à la culture, et dont l’impact s’évalue sur le long terme, sont souvent rejetées du revers de la main quand on s’engage dans une action de défense et de promotion des bibliothèques. Et les bibliothèques constituent alors des cibles faciles pour des politiques qui cherchent des réingénieries faciles au dépens de la rationalité du développement social et durable. Mais aujourd’hui, quand les citoyens disent « J’aime » et que de toute part, on plussoie, qu’une stratégie de marketing démocratique spontanée se met en place, les rapports de pouvoir dans l’espace public se déplacent.

Dans l’arène de Twitter et Facebook, la désapprobation citoyenne réverbérée de façon tapageuse à la face du monde peut changer cette donne…jusqu’à faire ciller les oreilles des élus qui, dit-on, marchent bien plus au tam-tam qu’au discours sur le bien commun. @Mayor, touche pas à ma bibliothèque!

On peut trouver des articles qui documentent les événements ici et ici.

| La vidéo provient du concours lancée par le syndicat : « Pourquoi est-ce que ma bibliothèque est importante ? » et dont le prix consistait à partager un repas avec un auteur de renom.|