La littérature derrière les Oscars 2012 : deux pouces levés ?

Certains disent que si l’industrie du livre s’effondre, ce ne sont pas les librairies ou les grandes maison d’éditions qui  seront les plus affectées mais Hollywood. Derrière la plupart des nominations dans la catégorie des meilleurs films aux Oscars 2012 se cachent des oeuvres littéraires. Les connaissez-vous?

1. Monsieur Lazhar

Le texte de la pièce Bashir Lazhar par Évelyne de La Chenelière a inspiré le film Monsieur Lazar réalisé par Philippe Falardeau qui figure dans la catégorie du Meilleur film étranger. Monsieur Lazhar est le récit d’un homme en survivance, projeté dans un monde dont il est déconnecté spatialement, c’est un réfugié, et temporellement, devant une classe d’enfants.  Le discours, saturé de sensibilité et de force, interpelle, sans toujours les réconcilier, les thèmes du suicide et de la résilience, de l’immigration et de l’accueil, de l’incompréhension et de  la dignité, de la solitude et de la confiance en l’autre. La distance entre le texte de la pièce et le scénario est considérable mais le sens de l’expérience est commune. Littérature de l’altérité. On peut lire un extrait de la pièce ici. Lu en v.o.: Deux pouces levés !

Note : j’ai parcouru quelques forums de discussion consacrés à la traduction de l’expression appréciative Two Thumbs Up, et j’avoue que ce n’est pas génial mais j’ai choisi la voie littérale considérant le contexte américain.

Dans la catégorie des meilleurs films :

2. The Descendants

L’oeuvre à la source du film du même nom, réalisé par Alexander Payne, a créé un effet de surprise notamment parce que l’auteure,  Kaui Hart Hemmings, a choisi d’explorer l’univers d’un narrateur masculin. On connaît les protagonistes des romans de Philipp Roth et cie qui se sont investis dans l’analyse psychologique de l’homme américain, débordante de narcissisme et d’obsessions sexuelles, mais peu d’auteures ont jusqu’ici contribué à cette quête. Elle le fait avec aplomb et plus de générosité que les autres. Elle ose aussi l’humour qu’elle pratique habilement. Et puis, on ressent, à la lecture, une fascination à découvrir ce paradis de carte postale qu’est Hawaï à travers les lunette, sans teintes, de l’enfer. Le nom de l’auteure figure sur le générique ce qui donne à penser que cette dernière fait une apparition dans le film. Littérature transgenre. On peut lire ici la critique du New York. TimesLu en v.o.: Deux pouces levés !

3. The Help

Le film The Help, réalisé par Tate Taylor (en français La couleur des sentiments), est basé sur le roman du même nom écrit par Kathryn Stockett. Ce roman, qui raconte l’histoire de servantes afro-américaines, a figuré pendant 100 semaines sur la liste des Best Sellers du New York Times. Le manuscrit de Stockett a été refusé entre 45 et 60 fois ( les témoignages ne concordent pas) avant de trouver preneur. On peut lire et entendre une entrevue du Daily Telegraph ici. Cela dit, il semble que le roman comme le film soient terribles et ne méritent pas les honneurs et l’attention qu’on leur accorde. Selon une critique, le roman serait surtout pétri de clichés, mélodramatique, avec ce que peut avoir de douteux, un exercice de réhabilitation raciale à travers les yeux d’une blanche du Sud. Je ne l’ai pas lu et je ne le lirai pas, je crois.

4. Hugo

Le livre est un cadeau et le film réalisé par Martin Scorsese en 3-D aussi. L’oeuvre de Brian Selznick,  intitulé The Invention of Hugo Cabret (en français L’invention d’Hugo Cabret), est inspiré de la vie de Georges Méliès, le pionnier du cinéma français. Le livre a remporté le prestigieux prix Caldecott en 2008.   Difficile à classer : sur 533 pages, 284 sont  des dessins, qui sont magnifiques, en noir et blanc. L’auteur lui-même hésite quant à son identité :  «not exactly a novel, not quite a picture book, not really a graphic novel, or a flip book or a movie, but a combination of all these things». Littérature transcatégorielle, livre-objet et littérature transgénérationnelle : je l’ai prêté à des enfants comme à des adultes. Lu en v.o. et traduit: Deux pouces levés !

5. Money Ball

Benett Miller a réalisé ce film de sport biographique basé sur un roman de sport biographique, qui porte le même nom, écrit par Michael Lewis, en 2003, et  qui a immortalisé les accomplissements théoriques et pratiques de Billy Beane, gérant général des Oakland’s A. Les deux oeuvres, le film et le livre, défendent la thèse selon laquelle l’approche sabermétrique, fondée sur une utilisation astucieuse des  statistiques, permet de bâtir des équipes de façon scientifique et gagnante (zeugme). Du point de vue empirique, c’est très convaincant surtout avec Brad Pitt comme pitcher. Je parle du film que j’ai vu ( et aimé! ) parce que je n’ai pas lu le livre…Comme je suis de ceux/celles qui pense que le baseball est une erreur de la culture, il n’existe aucun monde possible où je pourrais le lire. Mais j’adore le sous-titre : The Art of Wining an Unfair Game et comme les critiques sont bonnes et pour ne pas décevoir ceux de l’autre équipe, on peut sans doute s’entendre pour un pouce levé.

6. War Horse

War Horse est la démonstration qu’il nous faut avoir recours à un concept de super oeuvre pour réunir toutes les expressions qui partagent un contenu ou une essence  artistique en commun. Dit, plus simplement, l’oeuvre War Horse existe en tant que roman et c’est aussi une pièce de théâtre puis un film. Le réalisateur Steven Spielberg a adapté le roman pour enfants qui raconte, à l’aide une narration à la première personne, l’histoire d’un cheval pendant la première guerre mondiale. War Horse n’est pas écrit par le cheval lui-même mais par Michael Morpurgo, un des plus grands écrivains pour la jeunesse anglais. (Faisons un peu people tant qu’à être dans l’ambiance du Kodak Theater : Morpurgo a épousé la fille du fondateur de la maison d’édition Penguins, OMG…)

Toutefois, ce qui doit nous éblouir ici, au-delà du talent incontestable de l’auteur, c’est de voir avec quelle complicité notre cerveau littéraire accepte de croire au récit des animaux qui parlent. Bien sûr, on peut encore lire les fables pour jouir de cette expérience singulière qui en dit long sur l’imagination humaine, mais les productions contemporaines sont plus rares, me semble-t-il, même si les adeptes de PETA se multiplient: le roman d’un manteau de fourrure ferait sûrement un bon film pour la cause. Lu en traduction: Deux pouces levés !

On remarque que si tous les films sont associés à des réalisateurs masculins, la moitié des oeuvres littéraires qui les ont inspirés et qui sont présentées ici sont écrites par des femmes. Un bilan mitigé.

D’autres articles sur les livres qui font les films de cette année :

Ces livres sont disponibles dans une bibliothèque publique près de chez vous. Ces temps-ci, il vaut mieux réserver car on se les arrache.
| L’image est tirée du livre L’invention d’Hugo Cabret par Bian Selznick |

Les Chroniques de Jérusalem et la bibliothèque de Guy Delisle

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Guy Delisle a remporté le Fauve d’or d’Angoulême avec les Chroniques de Jérusalem. C’est Art Spiegelmam, président du jury, qui lui a remis le prix du meilleur album de bande dessinée 2011. Delisle rejoint le panthéon des grands bédéistes de la guerre comme Joe Sacco, Marjane Satrapi, Joe Kubert, Keiji Nakazawa, Emmmanuel Guibert et Didier Lefèvre. Joe Sacco figure d’ailleurs en bonne place dans la bibliothèque de Guy Delisle : on peut accéder sur son blogue aux lectures qui l’ont accompagné pendant la création des Chroniques de Jérusalem.

Ce n’est pas la voix du journaliste et la trame de l’enquête, à la manière d’un Sacco, que l’on côtoie mais l’étonnement du voyageur qui ouvre son carnet et son regard, jauge ses croyances, ses différences:

Je préfère être dans une voie médiane : le reportage soft que je mélange à mon petit quotidien. Avec les moyens de la BD et de la chronique, c’est fait d’une façon peut-être un peu plus littéraire. Mon dessin reste simple parce que le texte l’est aussi. Je veux qu’ils soient au même niveau de lecture pour que l’ensemble soit fluide. Dans Shenzhen, je me permets des phrases un peu plus littéraires, mais, avec l’âge, j’ai compris que ça ne me correspondait pas.  (Source: Rue 89)

On ne verra pas de caricatures de Mahomet, ni d’aucun autre de ses collègues. Mais, derrière la candeur du visiteur d’une année en Terre Sainte, on entend bien le commentaire perplexe de l’athée sur les excès tragiques des conflits religieux.

L’ambiance graphique et sa palette dans les neutres appuient le naturel et la densité de sa chronologie intimiste  :

“Je voulais que ça ait un peu une ambiance de carnet de croquis. Je n’imaginais pas un truc avec beaucoup de couleurs. Et à Jérusalem-Est, c’est de la pierre : c’est sec, il y a le désert un peu plus bas. Je voulais qu’on ressente un peu ce climat. ” (Source : Rue 89)

Et ne sommes-nous pas, sur ces terres, face à un horizon incolore, dans un désert de sens hanté par des dieux toujours trop vivants ?

On peut prolonger la découverte de cette oeuvre en allant découvrir les nombreux croquis sur son blogue.

Voici la liste des bandes dessinées de la bibliothèque de Guy Delisle qui font partie du contexte de production des Chroniques de Jérusalem :

  1. Gaza 1956, Joe Sacco, Ed : Futuropolis
  2. Palestine,Joe Sacco, Ed : Rackham
  3. Faire le mur, Maximilien Leroy, Ed : Casterman
  4. Les Amandes vertes, Anaële & Delphine Hermans, Ed : Warum
  5. Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins), Sarah Glidden, Ed : Steinkis
  6. Jobnik, Miriam Libicki, Ed : Real gone girl
  7. Exit Wounds, Rutu Modan, Ed : Actes Sud

Les oeuvres de Guy Delisle, et presque tous les titres suggérés ici, sont accessibles dans une bibliothèque publique près de chez vous.

Si vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être :

Une semaine pour mourir et puis exister sur le web

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les femmes sont discrètes en littérature même lorsqu’elles crient. Sur le web aussi : cet espace public de conversations négocient avec son système de valeurs, de statuts, de leaders, et ses mécanismes préférentiels plus favorables aux uns. Ne pas exister sur le web, c’est mourir, et même pas à petits feux, l’autodafé est rapide. Quand elle est morte la poète, Marie Savard (1935-2012), je l’ai cherchée pour la faire remonter à la surface des préférences littéraires, technologiques, identitaires. À la surface de la mémoire.

C’est à la portée de tous. Être un lecteur, une lectrice au temps de la culture numérique, c’est s’engager dans un programme d’actions qui dépassent largement le parcours et l’interprétation d’un texte. La lecture se transforme en enquête et en construction de balises.  Y a-t-il des points d’accès, des traces pour cette parole ? Et si cette présence n’existe pas, on peut créer des liens et des ponts, un contexte, une médiation. Chasser l’oubli, ouvrir l’oeuvre. Récit d’une semaine du côté de l’accès entre les territoires physiques et numériques des textes. Pour celles qui n’en finissent plus de mourir.

V 20 janvier 2012

Sur Facebook, la poète Diane Régimbald fait circuler l’annonce du décès de Marie Savard…Marie Savard ? La fondatrice des Éditions de la Pleine Lune ? Le site de l’UNEQ confirme. Je partage cette nouvelle sur Twitter, reprise par Michel Dumais, entre autres. Je vais voir sur l’Île pour avoir plus d’informations car je constate que celle qui a joué un rôle significatif dans la lignée de la littérature féministe québécoise n’a pas encore de page Wikipédia (à inscrire dans ma To do liste).

S 21 janvier 2012

Je trouve un article dans Le Devoir. Je décide de passer chez mes libraires, le petit et le gros, juste pour dire/rire, pour la lire. Rien. Deux ou trois titres peuvent être commandés en ligne; Amazon n’est pas plus riche. Pour une oeuvre qui comprend une bonne dizaine de titres…bonjour la longue traîne ! Je fais une recherche dans les catalogues des bibliothèques de Montréal et de BAnQ : bien sûr que l’on peut toujours compter sur les gardiennes. Je note un titre à la bibliothèque d’Outremont.

D 22 janvier

Bibliothèque Robert-Bourassa. Le livre est perdu pour le moment, me dit-on, mais on me le réserve. La gardienne a failli…Note à moi-même : les livres numériques ne seront plus perdus de cette manière.

Ma 24 janvier

Je reçois un courriel de la bibliothèque : le livre égaré a été retrouvé. J’arrive juste avant la fermeture pour ramasser Sur l’air d’Iphigénie (Éditions de la pleine lune, 1984) que je lis le soir. « Les voyageuses solitaires, debouttes au bout du train, regardent s’enfuir les dormants. De vieux tics de culture circulent encore à l’aise à travers les poussières de leurs premiers baisers. »

Me 25 janvier

Je me rends plus tôt à la Grande bibliothèque, où j’ai une réunion, pour prendre le seul titre encore disponible à l’emprunt sous le nom de l’auteure. Les coins de l’Ove est un livre-objet fascinant, le premier publié par Marie Savard en 1965. Il est écrit à la main, puis reproduit. On y observe sa calligraphie singulière : ce n’est pas une notation, dirait Nelson Goodman, pas d’indifférence de caractère, pas de disjointure, certains p ressemblent à des b qui ressemblent à des a… chaque lettre y est unique. Ce sont des signes qui fonctionnent comme des images, qui les densifient.

J 26 janvier

Je constate que quelqu’un a créé la page Wikipédia mais sans lien actif vers les éditions de la Pleine Lune. La section Biographie indique « Cette section est vide, insuffisamment détaillée ou incomplète. Votre aide est la bienvenue ! »

V 27 janvier

Je cherche si les oeuvres de Marie Savard sont numérisées quelque part. Rien trouvé. Je fouille aussi du côté des catalogues des libraires de livres anciens. Je note que Le chercheur de trésors possède deux exemplaires de Les Coins de l’Ove (Référence 1285 et ?). Je me transforme en louve-garou-biblophile, une ou deux fois par année et je finis souvent chez Le chercheur de trésors. Pleine Lune.

S 28 janvier

J’appelle le chercheur de trésors à 12h qui est l’heure d’ouverture affichée sur son site. Pas de réponse. Je vais au café de Prague en attendant. Il est 14h, je suis en train de m’étouffer avec un macchiato trop serré lorsqu’il répond : les heures d’ouverture ont changé mais le site n’est pas à jour, m’avoue-t-il. Il n’y a plus qu’un exemplaire, mais celui qui reste contient un autographe, je lui demande de me le garder. Je pars aussitôt pour le far est (rue Ontario, coin Panais). Sur place, il me propose un autre titre, Les chronique d’une seconde à l’autre (Éditions de la Pleine Lune), signé par elle, que je prends aussi. Puis, je lui annonce qu’elle est décédée la semaine dernière. Il ne le savait pas…C’est sûr que je n’étais pas pour lui dire avant de payer. Il prend son dictionnaire des auteurs et il l’annote. Je lui dit que Wikipédia est plus à jour que son dictionnaire…

(Avant de sortir, j’en profite pour lui demander s’il a déjà vu passer des Playboys des années 50 – un autre discussion/pari bibliophilique entre amis à propos de Marilyn Monroe -. Il s’étonne que je lui demande d’une main une auteure féministe et de l’autre, des Playboys et répond, parce qu’il sait vraiment beaucoup de choses, que les exemplaires de la première décennie sont très rares  et que le prix devrait tourner autour de 100$ l’exemplaire – celui avec Marilyne Monroe (1953) est probablement beaucoup beaucoup plus cher. C’est bon, merci).

D 29 janvier

Je tourne lentement les pages de Les coins de l’ove. J’accroche sur ce vers qui parle d’une « marche à l’amour » que l’on retrouve aussi chez Gaston Miron. Les marches à l’amour, ce devait être un mème de l’époque.

L 30 janvier

Je numérise des extraits de Les coins de l’Ove. Je me pose des questions sur les droits d’auteur. Cette oeuvre n’est plus disponible. Comme on donne son corps à la science, les créateurs devraient pouvoir se prémunir d’une close autorisant le don de leur oeuvre au domaine public au moment de leur décès.

Je suppose que la numérisation et le partage, sans bénéfice commercial, de l’extrait d’un poème, comme j’envisage de le faire, doit être kasher. Je me dis aussi que si plusieurs personnes en numérisent des bouts, l’ensemble de l’oeuvre pourrait être disponible en fragments que l’on pourrait relier par des liens sur une page web…Les bibliothèques pourraient aussi revendiquer une exception…Ce sont beaucoup de mauvaises pensées, je le sais.

Ma 31 janvier

Je procède à quelques modifications sur sa page Wikipédia. J’ajoute les trois livres que j’ai lus dans ma bibliothèque sur Librarything et j’ai désambigüé « Marie Savard » (une autre auteure qui porte ce nom fait des guides pour maigrir en anglais). J’ai rassemblé une collection de liens dans Delicious. Je finis ma lecture en écrivant un article sur mon blogue. Comme on lance une balle. Un chant pour taire le silence.

Littérature numérique canadienne / Canadian Digital Literature : Kate Pullinger

Dans la narration canadienne, il y a le mythe des deux solitudes – qui est assez éculé à la fin. Et puis, je me suis toujours demandé qui des deux étaient la plus seule sans vouloir entendre la réponse…ou alors, est-ce que nous n’avons pas tous et chacun plusieurs manteaux de solitude dans notre garde-robe ? Anyway, pour revenir au récit fondateur, les écrivaines canadiennes m’ont parfois fait sentir moins seule vis-à-vis l’autre littérature. Par exemple, je suis une très grande fan d‘Alice Munro. Or, jeudi dernier, au Festival Metropolis Bleu, je suis allée entendre l’invité des amis de la Bibliothèque de McGil, Kate Pullinger, canadian writer, récipiendaire du Prix du Gouverneur Général 2009 pour  The Mistress of Nothing : un roman historique, une prose lumineuse, vive, sans détour. Pullinger est l’auteure sur papier de 6 romans, 2 recueils de nouvelles et elle a co-scénarisé le film  The Piano avec Jane Campion.
Lire la suite « Littérature numérique canadienne / Canadian Digital Literature : Kate Pullinger »

Manifeste pour un pluralisme littéraire

La question du pluralisme est au goût du jour. Le Manifeste pour un Québec pluraliste circule de mains en mains en signatures sur le web et à travers les médias sociaux. Je l’ai signé et, en posant le geste, la saveur de cette question en littérature m’est revenue. Les enjeux de cette question ne sont pas sans conséquence, selon que l’on affirme cette thèse, ou la nie, ou la module avec une thèse relativiste, on peut être tenté de défendre des positions politiques dérivées. Le pluralisme littéraire combiné au relativisme, par exemple, pourrait nous servir d’appui pour affirmer qu’il n’est pas nécessaire d’améliorer la littéracie si les textes n’ont pas de statut privilégié par rapport à d’autres formes de littérature comme le conte oralisé ou la chanson. Délicat.

Le pluralisme s’oppose au monisme littéraire qui veut que la littérature soit constituée d’une seule sorte de chose. Par exemple dans la communauté de l’esthétique anglo-américaine (Goodman, Levinson, Davies) que je connais mieux, mais c’est probablement aussi le cas du côté continental – sauf Genette peut-être à un moment donné-, la littérature a été approchée comme un phénomène essentiellement textuel. Le pluralisme auquel je réfère ici rejette, en particulier, le projet de réduire l’ontologie de l’œuvre littéraire à la conception uniforme du texte. On définit simplement un texte comme une séquence de caractères avec des espaces et des marques de ponctuation.

Naturellement, on peut fournir des raisons internes pour expliquer le fait que la quête de l’œuvre littéraire ait été circonscrite aux frontières du texte dans la communauté analytique, des raisons qui ne sont pas simplement liées à un biais textualiste qui se retrouve de toute façon répandu bien au-delà de cette dernière dans notre culture de l’écrit/imprimé. Le fait est que la catégorie du texte que l’on peut appréhender syntaxiquement, en tant que séquence de caractères, a le mérite d’offrir une base solide, fixe, bien délimitée pour établir l’identité de l’œuvre et qui est compatible avec les présupposés théoriques et méthodologiques caractéristiques de cette tradition et qui lui permettait ainsi d’éviter les dérives du psychologisme.

Mais le fait est que la solution du texte a ses limites et ne peut pas être mise à contribution pour de nombreuses productions littéraires. Aussi, en vue de nourrir ce soupçon contre le courant textualiste,  je vais explorer  un ensemble de productions littéraires qui ne sont pas de l’ordre du texte-type, à commencer par une forme que j’affectionne : l’oeuvre orale. Ce faisant, j’espère donner un peu de corps et de conviction à une conception de l’œuvre littéraire comme entité plurielle.

L’oeuvre orale, comme le conte par exemple, n’est pas identique à un texte même si on pourrait être tenté de recueillir un Mqidec kabyle sous le mode d’un ou de plusieurs textes. Mais le dispositif est fondamentalement différent. Certaines œuvres orales, la Chanson de Roland, l’Illiade, la Chasse-galerie, se sont transmises pendant des plusieurs générations, on parle de millénaires pour quelques unes, sans autre support que la mémoire humaine. À côté de cela, notre culture de l’écrit nous contraint à l’usage d’un ou deux agendas, même d’un compte Delicious, d’un agrégateur, des archives et des BD personnels, etc., pour suivre le fil de nos activités quotidiennes : Qu’est-ce que j’ai fait déjà hier ou lu la semaine passée ?  Mais penser l’œuvre orale nous demande un changement de perspective par rapport à ces repères habituels, une mise à distance de nos schèmes de pensée modelés par l’imprimé. En abordant l’œuvre orale, il faut se réhabituer à concevoir d’autres supports pour l’œuvre que le texte, comme la mémoire humaine par exemple. Cela implique aussi de renoncer à la recherche d’un original , et même d’un auteur, et consentir à accepter d’autres critères d’identité plus souples.

C’est ce que soutiennent ceux qui travaillent sur l’oralité, comme Albert Lord ou David C. Rubin, qui diront que les conteurs ou les chanteurs qui appartiennent à des cultures oralisés n’écrivent pas leurs oeuvres, que celles-ci ne sont pas mémorisées mot à mot, que les conteurs composent en temps réel à partir d’un thème ou un schéma. Ces ensembles d’idées forment le patron d’un récit inscrit dans une couche de réminescences et qui peut, selon les performances, être assemblé de différentes manières. La préservation de l’identité de l’œuvre orale, comme ses possibilités de transmission, repose sur cette capacité de la mémoire à former un schéma à partir des chansons et des contes entendus dans le passé. Ce schéma-type, qui donne à l’œuvre ses contours, son organisation, résulte d’une abstraction des données sémantiques, narratives et sonores accumulées à partir d’un ensemble de versions ou de performances. L’oeuvre orale est un morceau de mémoire et c’est ce qui tient lieu de relais identitaire dans la chaîne de la transmission.

Des traditions orales, de l’Afrique à l’Amérique indienne, de la poésie médiévale aux épopées, en passant par la littérature pour enfants, ou encore par les calligrammes dont la pratique actuelle a des racines qui remonte à l’Antiquité, ces productions se voient disqualifiés par une politique du texte sise en ontologie de l’oeuvre littéraire.  Du plus ancien, au plus lointain comme au plus récent, la conception de la littérature comme texte ne convient pas non plus aux créations numériques émergentes, j’y reviendrai dans un autre billet.

Où je veux en venir pour le moment avec le pluralisme littéraire et l’oeuvre orale? Et bien, la semaine dernière, c’était le Festival Voix d’Amériques que je fréquente assez souvent. Or cette semaine, mon horaire ridiculement surchargé ne m’a pas permis d’y assister. Je voulais donc ce weekend visionner certaines des performances. J’ai cherché à gauche, à droite mais je n’ai rien trouvé, pas de traces, pas de documents, pas de captations vidéos, même en ce qui concerne les années antérieures. Rien sur YouTube, me semble-t-il, et même si j’étais passé à côté, un constat s’impose : Les documents sont ou bien inexistants ou bien rares, épars et laissés pour compte.  Il y a un défi ici qui consiste à documenter numériquement des formes de littératures qui ne sont pas textuelles et à les rassembler en collection. Et ce défi commence à la source, du côté de ceux qui définissent les frontières conceptuelles entre ce qui est ou n’est pas, qui représentent le monde comme un ou pluriel. Cela dit, et dans cette foulée, les projets de bibliothèques numériques, au-delà des programmes de numérisation, devraient aussi développer le souci de réunir, d’organiser, de rendre accessibles, de valoriser des documents associés à ces pratiques marginalisées et, ce faisant, de contribuer à susciter un intérêt quant à leur statut documentaire en vue de favoriser leur patrimonialisation, c’est-à-dire en vue de les établir comme objets patrimoniaux, comme marqueurs culturels et identitaires. J’imagine qu’il y a de cela dans cette nouvelle qui provient d’Haïti et qui témoigne d’une préoccupation pour son patrimoine immatériel : combien de conteurs, de contes, d’histoires, de chansons, se sont envolés en poussière, à quel point la transmission a-t-elle été compromise ?

En revanche, par recoupement, à partir du programme du Festival Voix d’Amériques, j’ai repéré ce participant conteur-chanteur-slammeur dont une performance, réalisée dans un autre contexte, est accessible sur le web. Mathieu Lippé a remporté la médaille d’or du conte aux Jeux de la francophonie à l’automne dernier.

Maintenant que j’ai essayé de défendre le pluralisme littéraire à des fins de patrimonialisation des productions oralisées, est-ce que j’irais jusqu’à dire que les textes n’ont pas de statut privilégié par rapport à d’autres formes de littérature…? C’est une question qui se pose, mais pour le moment j’ai été neutre sur cet aspect. Il faudrait apporter d’autres éléments d’argumentation selon qu’on voudrait ou pas adhérer à cette thèse et à ses implications. Une autre fois encore.