Liberté intellectuelle dans les bibliothèques : des livres à l’IA #CFLAFCAB2018

J’ai été invitée à participer à une table ronde sur la liberté intellectuelle avec une brochette de remarquables panélistes et modérateur (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) à la conference de la Fédération canadienne des associations de bibliothèque (CFLA-FCAB) à Régina. C’est Vickery Bowles de la Toronto Public Library (ayant courageusement négocié avec ce enjeu il y a peu de temps) qui a initialement proposé ce format de présentation en trois parties: les problèmes vécus, quelques réflexions sur cette question et pourquoi devrions-nous nous préoccuper encore de la liberté intellectuelle ?

1. Mes expériences avec la liberté intellectuelle (Comment j’abordé cet enjeu à partir de mon activité de blogueuse)

En faisant un retour sur mon engagement en matière de liberté intellectuelle au cours de mon parcours professionnel, j’ai identifié trois jalons. C’est un exercice que j’ai mené en inventoriant principalement les sujets abordés dans différents billets de blogue que j’ai écrit depuis 2009, et en examinant l’évolution des thèmes et des préoccupations qui émergent.

La liberté intellectuelle dans la perspective des livres

Mais, avant le temps des blogues, j’ai connu une époque, pas si lointaine, où l’on abordait essentiellement la liberté intellectuelle à travers les collections et les livres. En 2007, mon projet de stage à l’EBSI  consistait à développer une collection pour les enfants traitant de sujets sensibles. Ces livres, tous excellents, s’avéraient de très bons candidats pour la censure et, au lieu de les cacher, ou de faire en sorte de ne pas trop les montrer, nous avions choisi d’inviter les écoles du quartier et de leur offrir un espace sécuritaire pour discuter de la violence, du racisme, de la guerre, de l’exclusion, etc.

Nous pratiquions aussi, comme cela se fait encore aujourd’hui, la valorisation indirecte avec des présentoirs de livres contestés ou censurés élaborés à l’aide des listes proposées sur le site de la Semaine de la liberté d’expression / Freedom to read week

La liberté intellectuelle dans la perspective des blogues

À la fin de la première décennie du millénaire, la liberté de lire est devenue aussi une liberté d’écrire, pour nous tou.te.s, à travers les blogues et les autres pratiques d’écritures numériques – et non numériques. Ce sont aussi de nouvelles façons de défendre la liberté intellectuelle qui ont alors vu le jour pour les bibliothécaires. Le tout premier billet de blogue que j’ai rédigé pour les bibliothèques de Montréal était consacré à la liberté d’expression et à la censure. Le meilleur moment de ce billet résidait dans cette citation de Stanley Fish: « it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position.” C‘est un point de vue que je n’ai pas cessé de revendiquer, c’est-à-dire cette idée que la bibliothèque est un endroit singulier où les gens peuvent échanger et débattre, et que nous devons nous-mêmes, en tant que bibliothécaires, prendre position pour la défendre à ce titre.

En 2010, avec quelques collègues, nous avions aussi créé un blogue collaboratif dans lequel nous avons publié des selfies avec nos livres censurés favoris. Plusieurs milliers de visiteurs sont venus y jeter un coup de d’oeil – ce qui nous avait passablement surpris et amusés.

La liberté intellectuelle dans la perspective de l’internet

Au fil des ans, la liberté intellectuelle a étendu sa signification, non seulement en prenant en compte de nouvelles façons de lire, d’écrire et de publier, mais aussi en incarnant des enjeux qui débordent sur le Web et l’Internet – qui rendent possible ces pratiques. Depuis quelques années déjà, pour plusieurs et pour moi aussi, défendre la liberté intellectuelle n’a de sens que si nous nous engageons et nous prenons position concernant divers enjeux liés aux libertés numériques telles que :

Des livres à l’intelligence artificielle, les référentiels du monde des bibliothèques ont été sérieusement bousculés en moins d’une décennie.  Je crois qu’il nous faut prendre la mesure de cette signification élargie de la liberté intellectuelle ainsi que du rôle que nous voulons ou nous devons y jouer dans la transition numérique.

2 . Quelques réflexions sur cette question

Je pense que le rôle éthique des bibliothèques s’accentue  de plus en plus en s’appuyant sur le concept de justice sociale. Or, la liberté intellectuelle fait partie d’une théorie de la justice où l’on assume des libertés égales pour tous : Tous ont des droits égaux à l’égard de la liberté intellectuelle. Si l’on adopte, en revanche, le point de vue de la justice sociale, on considère que tou.te.s doivent avoir des possibilités égales et que la liberté intellectuelle est une capabilité fondamentale, ainsi que le dirait, par exemple, Martha Nussbaum  :

les sens, l’imagination et la pensée : être capable d’utiliser ses sens (en bénéficiant entre autres de la liberté d’expression), d’imaginer (y compris de créer dans le domaine des arts), de penser, de raisonner et de le faire de façon humaine (y compris en s’amusant et en ne craignant pas les peines inutiles), à l’aide d’une éducation non seulement de base (mathématiques, langue, etc.), mais aussi dans les humanités, en sciences et dans d’autres domaines.


Où cela nous mène-t-il ?

La liberté intellectuelle en tant que capabilité

Nous sommes passés d’un discours sur le droit à la liberté intellectuelle à un discours sur la possibilité d’exercer sa liberté intellectuelle dans une perspective de justice sociale. Ce point de vue nous amène à penser, considérant les défis numériques actuels – même si ce ne sont pas les seuls défis auxquels nous sommes confrontés, mais ils sont significatifs -, que nous devrons faire un pont entre la liberté intellectuelle et la littératie numérique, de même qu’un pont entre la liberté intellectuelle et les communs numériques.

Dans un article qui figure dans une des dernières éditions du magazine Public Libraries., Amita Lonial soutient que la justice numérique dépend de la littératie numérique. Et pour un véritable impact sur la littératie numérique, travailler sur les questions d’accès ne suffit pas; travailler sur les compétences numériques (digital skills) ne suffit non plus à réduire les inégalités. L’essentiel, ce sont les partenariats et les initiatives de codesign avec les communautés et les parties prenantes.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.
La liberté intellectuelle et la littératie numérique par le codesign

Alors pourquoi la littératie numérique en tant que capacité spécifique de la liberté intellectuelle reposerait-t-elle sur le codesign ?

  • Parce que ceci nous permet de prendre en compte le contexte social et culturel, les barrières systémiques, les biais institutionnels, et d’agir de manière critique sur la diversité et la «distance sociale».
  • Plus simplement, puisqu’il s’agit de besoins (fondamentaux) des utilisateurs, ceux-ci et celles-ci devraient être invité.e.s à participer à la conception de la « solution »; ce qui s’applique aussi bien aux outils qu’aux politiques publiques.
  • Et aussi, parce que cette approche est susceptible de faciliter l’exploration d’une diversité de manière de soutenir l’accès, d’utiliser, de créer, de promouvoir et de défendre les connaissances, la culture et les communs numériques.

3. Pourquoi la liberté intellectuelle est-elle toujours un enjeu important pour nous ?

Parce que c’est un enjeu moral central pour nous tou.t.e.s, et parce que c’est notre rôle de s’en soucier.

Mais comment?

Peut-être devrions-nous penser à :

1. Actualiser notre approche de la liberté intellectuelle dans notre mission et nos politiques – en dehors du développement de collection et de la politique d’internet.

2. Clarifier le cadre éthique des bibliothèques à l’égard de la justice sociale.

3. Faire de la littératie numérique une priorité stratégique à tous les niveaux : local, national et global. (Je pense, à cet égard, que l’initiative récente du CBUC pour un programme national de littératie numérique est une excellente idée en vue d’y parvenir; et que le travail de l’IFLA est aussi inspirant).

4. Être plus exigeant.e.s envers nous-mêmes (Expect more comme le dirait R. David Lankes) quand il s’agit de « représenter la voix de la communauté dans le discours public»  en matière de sécurité intellectuelle.

5. Pratiquer le codesign :

  • Travailler avec les organisations impliquées dans la protection et la défense des libertés civiles numériques : Mozilla, OpenMedia, Open Knowledge Foundation, Electronic Frontier Foundation, la Quadrature du netFree Software Foundation, etc.
  • Organiser des cafés citoyens afin de discuter les stratégies numériques nationales et locales, et demander aux citoyens ce qu’ils veulent, de même que ce qu’ils et elles attendent de nous.
  • Approfondir notre approche dirigée par la communauté (community-led approach) et raffiner nos outils de développement communautaire/codesign pour la littéracie numérique, voire même pour la participation démocratique.
Un cas :  le codesign de l’IA dans les bibliothèques publiques

Au début de 2018, des cafés citoyens sur l’intelligence artificielle se sont déroulés dans les bibliothèques publiques du Québec. Nous avons demandé aux citoyens de réfléchir collectivement au développement responsible de l’IA. Des organisations à but non lucratif ont aussi été sollicitées. Que la discussion porte sur la santé, l’éducation, les villes intelligentes, la justice, les fausses nouvelles, la propagande, la protection des données personnelles ou leur manipulation, la littératie numérique est apparue comme un élément clé.

Nous sommes sur le point de faire des recommandations éthiques, et alors que les bibliothèques ont souvent été conçues comme des actrices susceptibles de jouer un rôle déterminant dans ce contexte, je pense que, au nom de la liberté intellectuelle, de la défense des libertés numériques et de la littératie numérique (incluant la littératie algorithmique), elles devraient, en effet, compter au nombre des parties prenantes de ce projet de société.

 

Intellectual Freedom in Libraries : from books to AI #CFLAFCAB2018

I was invited to the CFLA-FCAB conference in Regina to discuss with great panelists and moderator (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) about intellectual freedom. Initially Vickery Bowles from Toronto Public Library (who courageously dealt with this issue recently) proposed this structure for the presentation in 3 parts : Issues that have been experienced, thoughts on these issues, why do we need to pay attention to intellectual freedom.

1. Issues that I have experienced (How I got involved in that issue through blogging)

What I did, at first, is to look back at how I got involved in this issue. This is an exercise I did mainly by paying attention to the topics I have discussed in some of the blog posts that I have written since 2009 and by looking at the evolution of the concerns I had by this time

IF by the books

Before the blogs, intellectual freedom was conceived, as we know, mainly through the collections and the book’s perspective. For, example, in 2007, my final project at EBSI was a project,  to develop a collection for children that dealt with sensitive topics. Frankly these books were pretty good candidates to arouse censorship. They were all excellent works, and instead of hiding them, or not showing too much, we decided to invite the neighborhood schools and to provide a safe space to discuss about violence, racism, war, exclusion, and so on.

And of course this time was also the time when, as we still do today at the end of February, we were setting up a special shelf with banned books for the Freedom to read week celebration.

IF by the blogs

Now, by 2009, the freedom to read also became a freedom to write, for all of us, with blogs and all sorts digital writing – and even non-digital. It also brought, for librarians, new ways to defend intellectual freedom. And the very first blog post I did for the Montreal Libraries was dedicated to free speech and censorship. The best part of that post was really this quote, from Stanley Fish: it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position. And this is something that I kept in mind, I mean, the idea that library is this special place out there where people can argue and debate, and the idea that we have ourselves, as librarians, to go out there to defend this place as such.

In 2010 also, with a few colleagues, we created a collaborative blog in which we published selfies with our favourite banned books. We got the attention of several thousand visitors which really surprised us and we had a lot of fun.

IF by the Internet

Now over the years, after that, intellectual freedom extends its meaning not only by taking into account new ways of reading, writing and publishing, but also by being concerned by the web and the Internet that make all these possible. So, since 2011, defending intellectual freedom also became, if not mostly, for me, taking a stance on various digital issues and digital liberties like these :

Thus, from books to artificial intelligence, things have changed a lot. And I think that we really have to assume this new extended meaning of intellectual freedom in the digital transition.

2. Thoughts on these issues

So, I think  that…

The ethical role of libraries

The ethical role of libraries is getting more and more prominent along with the concept of social justice these days. And as we know, Intellectual freedom is part of a theory of justice that assumes equal freedoms for all: All have equal rights to intellectual freedom.

But if we adopt the point of view of social justice, we will consider that all must have equal possibilities to the human realm of senses, imagination and thought, and as such, intellectual freedom is a central capability as Martha Nussbaum would say : 

the senses, the imagination and the thought: to be able to use its senses (benefiting inter alia from freedom of expression), to imagine  (including to create in the field of the arts), to think, to reason and to do so in a humane way (including having fun and not fearing unnecessary punishment), with the help of not only basic education (mathematics, language, etc.), but also in the humanities, sciences and other fields. (Creating Capabilities, 2011)

Where does that lead us ?

Intellectual freedom as a capability.

We have been through a discourse about the right to intellectual freedom towards a discourse about the possibility to achieve intellectual freedom from a social justice perspective. And this will probably mean, given today’s digital challenge – even though these are not the only challenges that we face, but they are significant -, that we have to  make a bridge between intellectual freedom and digital literacy. And even a bridge between Intellectual freedom and digital commons.

There is a text by Amita Lonial in one of the latest editions of the magazine Public Libraries. And there, she argues that digital justice depends upon digital literacy. And for a true impact on digital literacy, working on access is not enough. Working on digital skills is not enough to reduce inequities. What is critical is partnerships and codesign initiatives with communities and stakeholders.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.

Intellectual freedom and digital literacy by codesign

Then why should digital literacy as specific capability for intellectual freedom rely on codesign?

  •    Because it allows us to take into account the social and cultural context, the systemic barriers, the institutional biases, and to act critically on diversity and the  “social distance ».
  •    And even more simply, because since this is about the (fundamentals) needs of users, they should be invite to participate in the design of the “solution”, which applies to the tools as well as to public policies.
  •    And also, because it facilitates exploration of a diversity of ways to give access, use, create, promote, and defend knowledge, culture and digital commons.

3. Why do we need to pay attention to intellectual freedom?

Because we care. Because it is a critical issue now for all of us and because it is our job to care about it. 

But how?

Maybe we should think to :

  • Update our approach to intellectual freedom in our mission and our policies—outside the realm of material selection and internet policy.
  •  Clarify the ethical framework of libraries in terms of social justice.
  •  Make digital literacy a strategic priority at every level: local, national, global (I think the recent initiative of the CULC for a transnational program on digital literacy is a great idea to achieve this and the work done by IFLA is also inspiring)
  • May be we should Expect more, as Lankes, from ourselves when it goes to «represent the voice of the community » when it is about intellectual safety.
  • May be we should codesign with intellectual freedom in mind and :

A case: Codesign IA in public libraries

At the beginning of this year, we started citizen cafes on AI  in Quebec public libraries. We asked citizens to codesign the kind of responsible development is needed for AI. We also worked with non-profit organizations. No matter whether we were discussing health, education, smart cities, justice, deep fake news, propaganda, privacy, data manipulation, it appeared that digital literacy ( take it also as algorithm literacy) was seen as a key component.

Now we are about to make ethical recommendations and libraries were often seen as stakeholders in this game. I do really believed that it is the case, at least in the name of intellectual freedom, digital civil rights and digital literacy.