Le design du « care » en bibliothèque : du tiers lieu au lieu d’inclusion

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Journée de codesign dans l’arrondissement de Ville-Marie, le 5 juin 2015

 Je partage un texte qui m’a été demandé à quelques reprises récemment et qui est accessible ici

Martel, M. (2017). Le design du « care » en bibliothèque : du tiers lieu au lieu d’inclusion sociale. I2D – Information, données & documents, volume 54,(1), 52-54. https://www.cairn.info/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2017-1-page-52.htm.

« Bad Libraries build collections. Good libraries build services. Great libraries build communities » – David Lankes

Les bibliothèques publiques ont évolué en accéléré depuis l’apparition du modèle de la bibliothèque tiers lieu. La première génération de bibliothèque tiers lieu s’inspirait des cafés pour mettre en place un dispositif de convivialité et de conversation démocratique en rupture avec l’image traditionnelle de « l’entrepôt de livres ». La seconde génération correspond au modèle de la bibliothèque communautaire (« community-led-library »). Cette vision à échelle humaine trouve sa réalisation dans les bibliothèques de quartier où l’on multiplie les espaces sociaux : salle communautaire, salle d’activités ou de travail collaboratif. Ces bibliothèques repoussent les limites de la participation des usagers en intégrant des laboratoires de créativité (« fab lab », « medialab », « makerspace », etc.).

Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de proposer des espaces de créativité, mais d’engager les citoyens dans des démarches participatives visant à co-créer de nouvelles bibliothèques, de nouveaux espaces ou services.

Des projets inspirés de l’approche design

Alors que peu d’appels aux citoyens ou de consultations avaient eu lieu au cours de la programmation des premières bibliothèques issues du programme RAC (Rénovation, agrandissement et constructions de bibliothèques) mis en place par la Ville de Montréal en 2008, un virage s’opère à partir de 2013. Plus d’une dizaine de projets participatifs inspirés de l’approche design (« design thinking ») se succèdent entre 2014 et 2016, échelonnés souvent sur plusieurs mois, avec la participation de plus de 500 citoyens dans dix arrondissements [1] La démarche menée à l’été 2016 pour concevoir avec les usagers le projet de la nouvelle bibliothèque St-Sulpice s’ajoute à ce tableau. D’autres initiatives sont prévues pour l’année 2017.

Le plan stratégique 2016-2019 des Bibliothèques de Montréal soutient désormais explicitement l’innovation par le biais de l’approche design, tout comme le plan d’action « Montréal, ville intelligente et numérique » qui veut faciliter la mise en place de laboratoires d’innovation publique en bibliothèque.

Changer le monde, une bibliothèque à la fois

Comment en est-on arrivé là ? La réponse mériterait à elle seule un article… Contentons-nous de dire qu’il fallait changer nos manières de faire pour construire les nouvelles bibliothèques du XXIe siècle. Ce point de vue était généralement partagé au Canada depuis 2007 et le choc du rapport Working Together (WT, en français : « Planification en collaboration avec la communauté »), l’un des premiers référentiels sur la participation dans le milieu des bibliothèques [2] L’approche design a alors été sollicitée de différentes manières dans les bibliothèques de Montréal (laboratoires vivants, cercles d’apprentissage, etc.), mais c’est dans les avant-projets des nouvelles bibliothèques que son impact a été le plus significatif. L’enjeu de l’acceptabilité sociale est un motif explicitement invoqué dans les chartes de projet, dans le discours des équipes projet comme dans celui de l’administration.

Les méthodes de codesign, avec l’accompagnement de praticiens et de chercheurs en innovation sociale, sont devenues les ressorts les plus puissants des avant-projets des nouvelles bibliothèques. Elles permettent d’ouvrir, d’activer et de « bousculer » un système typiquement bibliocentré.

Les ateliers participatifs associant personnel et usagers contribuent à trouver un point d’équilibre entre innovation et gestion du changement. Ils visent également à améliorer l’expérience usager, à intervenir collectivement sur les problématiques sociales en lien avec la littératie, le décrochage scolaire, le chômage, l’environnement, et à offrir des critères de design et de validation pour les principales fonctions participatives (apprentissage, sociabilité, créativité). À la façon d’un révélateur identitaire, elles explorent aussi avec une acuité particulière les conditions susceptibles de favoriser un sentiment d’appartenance.

Les obstacles systémiques qui freinent l’accès à la bibliothèque sont mis en évidence afin de favoriser non seulement la participation créative des citoyens, mais aussi leur inclusion sociale. La création de biens communs fait l’objet d’une attention particulière en lien avec les projets de laboratoires tels que les fab labs, médialabs, makerspaces, ruches d’art, etc. en bibliothèque. Ces scénarios s’ajoutent aux réflexions sur l’exclusion/inclusion en abordant la gouvernance dans une perspective critique.

De l’approche design au design du « care »

Jusqu’ici, nous avons évoqué « l’approche design » des bibliothèques de Montréal en suggérant que ce terme était une traduction de « design thinking » mais les sources d’inspiration sont multiples et plus vastes : le design thinking d’Ideo, mais aussi le design des politiques publiques de La 27e région (notamment le travail réalisé pour la médiathèque de Lezoux), l’approche Art of Hosting appliquée par Percolab et Communautique, l’approche Living Lab d’Ennoll pour n’en citer que quelques-unes.

La plupart des démarches ont été conduites dans le giron du laboratoire Design et société de l’université de Montréal, spécialisé dans le design social. Stéphane Vial propose de définir le design social comme « la branche du design concernée par le développement de produits et de services visant à résoudre des problèmes sociaux, par exemple, le chômage, le décrochage scolaire, les tensions interculturelles, l’obésité, ou le changement climatique » [3]Avec cet accent mis sur les problématiques sociales et sur l’intérêt général, le design social rejoint l’approche canadienne WT.

Les démarches participatives recherchent toujours des moyens pour aborder les enjeux de l’exclusion et de la vulnérabilité. Le design social présente l’avantage d’aller au-delà du simple diagnostic en invitant les citoyens à imaginer eux-mêmes des solutions. Il partage avec l’approche WT un souci pour autrui, une réflexion sur la responsabilité et la compétence à assumer à l’égard de ces enjeux, et la recherche d’une réponse adaptée. Ces caractéristiques les relient à l’éthique du « care » qui se fonde sur la capacité humaine à prendre soin, à travailler avec les autres, à valoriser les relations à travers des pratiques qui favorisent l’attention, la responsabilité, l’exercice d’une compétence appropriée, la recherche d’une réponse adaptée à la situation d’autrui, l’entraide [4]

Une trousse à outils pour le design du care

Le design du « care » est un croisement entre le développement communautaire issu de WT et le design social qui met l’accent sur les enjeux liés à l’exclusion et à la vulnérabilité. Le travail réalisé à Montréal a permis de constituer les bases d’une méthodologie pour le design du care qui s’est développée à l’épreuve du terrain. […]

On peut lire la suite en ligne.
Notes
[1] L’ensemble des rapports issus de ces démarches sont disponibles sur le site des Bibliothèques de Montréal à cette adresse : https://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=4276,118637577&_dad=portal&_schema=PORTAL
[2] Working Together Project, www.librariesincommunities.ca
[3]E. Ernst, N. Tromp, cités par Stéphane Vial. Le Design. PUF, 2014
[4] J. Tronto. Un monde vulnérable. Pour une politique du care. La Découverte, 2009

Occupons la créativité à Montréal

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C’est la saison de la créativité immersive. L’événement immersif C2MTL s’apprête à faire appel tant au côté droit de votre cerveau qu’au côté gauche, comme on peut le lire sur le site, et beaucoup à votre porte-feuille, si l’on se fie au coût d’inscription. Jaillissement de nouvelles idées, connaissances inédites, expérimentations, projets en ébullition, rencontres avec « les plus illustres créateurs de la planète », avec « la crème des influenceurs » et autant de personnes d’exception, voilà tout un programme « pour trouver des réponses créatives aux questions fondamentales commerciales » et stimuler les gestionnaires visionnaires.

Ce n’est pas grave si la théorie de la spécialisation gauche-droite des hémisphères cérébraux est une quasi-légende urbaine, ce sera une expérience immersive, et toutes les parties de tous les cerveaux ne feront vraisemblablement plus qu’un au sortir de cette grande messe. Une grande messe célébrée «entre le génie et la folie » où l’on promet aux gestionnaires-visionnaires participants qu’ils repartiront avec les « valises chargées de révélations » et de solutions d’affaires. Alors que font, pendant ce temps, les 99% qui n’ont pas accès à cette communauté, non seulement immersive, mais aussi exclusive, en tant que ce «village d’innovation conçu exclusivement par et pour C2MTL » ? Ils/ elles occupent l’imaginaire et la créativité autrement, par exemple en se questionnant sur l’immersion commerciale de l’imaginaire et de la créativité et sur la récupération de la pensée design, dans une perspective sociale.

Pour réfléchir à ces questions, l’événement Design et démocratie @ Montréal, qui se tiendra lundi le 26 mai à 20h00 et auquel je participerai, propose une soirée-débat au café-bar de la Cinémathèque québécoise qui s’ouvre en ces termes :

À l’heure de la créativité commerciale et du design mondialisé, le capitalisme aurait réussi à domestiquer les critiques sociale et artiste pour en faire un moteur très efficace de son propre déploiement. Mais ce « capitalisme créatif » épuise-t-il pour autant ces critiques, leur pouvoir utopique et poïétique, leur faculté à nous faire imaginer et expérimenter d’autres mondes à travers des associations, des ré-agencements et des recombinaisons étonnantes ? Autrement dit, l’horizon contemporain du design est il exclusivement commercial ou est-il aussi démocratique ?

Partant du postulat que le design peut aussi être social et que la critique artiste peut réenchanter le vivre-ensemble, cette soirée débutera par une série de courtes présentations de designers, de militants et de chercheurs qui témoigneront de leur expérience et de leur vision du design social (sur les « bibliolabs », les données ouvertes, l’enseignement du design social et participatif, le mouvement du « critical design », les laboratoire de créativité citoyenne…), et se poursuivra par un débat citoyen et convivial…

L’événement promet d’être un tantinet subversif à défaut d’être totalement immersif.

L’entrée est gratuite et ouverte pour tous.

VEILLE EN ARCHITECTURE ET AMÉNAGEMENT DE BIBLIOTHÈQUES : FÉVRIER 2014

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Ce billet est d’abord paru sur Espace B, le blogue des bibliothèques de la Ville de Montréal.

Bibliothèque et Libraries By Design : 82e Congrès annuel de l’ABQLA (2014). Réservez la date : 8 mai 2014. Les inscriptions sont possibles dès le 21 février. L’événement a lieu au Centre de Conférence Gelber à Montréal. Au programme, les programmateurs de la célèbre bibliothèque de Delft aux Pays-Bas. Le mot-dièse Twitter du congrès est #abqla14

La Bibliothèque Laure-Conan récompensée. Le Congrès des milieux documentaires du Québec a décerné l’automne dernier le prix Architecture 2013 de bibliothèques et de centre d’archives du Québec à la bibliothèque Laure-Conan de La Malbaie. Ce projet a été conçu par le consortium formé par Bisson associés architectes, ACDF et Normand Desgagnés architecte en 2011.

Canada: Halifax’s New Central Library Earns Praise, Makes CNN’s Top-10 List of Eye-Popping New Buildings of 2014. La nouvelle bibliothèque centrale de Halifax qui ouvrira ses portes en 2014 fait partie du palmarès des 10 projets à surveiller dans le monde de l’architecture cette année, selon CNN.

Une bibliothèque qui a tout d’une librairie aux Pays-BasLa bibliothèque de la ville d’Almere aux Pays-Bas a été réalisée sur le modèle d’une librairie : marchandisation, effet boutique, classement par thématiques, mise en valeur frontale des documents, rayonnage organique, matériaux et couleurs attrayantes. On peut voir d’autres images sur le site des architectes qui ont créé le concept.

Model Program for Public Libraries. Le programme de modélisation pour les bibliothèques publiques offre un catalogue et des outils pour communiquer les nouvelles connaissances et les meilleures pratiques ainsi que pour aider ceux qui réalisent le programme d’une nouvelle bibliothèque à conceptualiser les relations entre les espaces et les fonctions tout en les inspirant. Ce projet a été lancé et financé par l’Agence danoise pour la culture et Realdania.

Make. Play. Learn. Connect. Share. Digital Innovation Hubs. À la bibliothèque publique de Toronto, des technologies et de la formation sont offertes dans des nouveaux espaces de travail et d’apprentissage numérique: ateliers de design et d’impression 3D, offre de postes de travail pour l’édition audio / vidéo, la numérisation 3D, la conversion vidéo analogique, la conception, le codage et la programmation web/graphique/3D, le prêt de Chromebooks, iPads, MacBooks, Microsoft Surface, Samsung Galaxy Note, caméras numériques HD, outils de production audio et vidéo, Arduinos ou Raspberry Pis.

New Report from CLIR: “Participatory Design in Academic Libraries: New Reports and Findings”. Ce rapport examine la façon dont le design participatif a amélioré la compréhension des usages des étudiants et des professeurs, et comment ces résultats ont servi à améliorer les technologies dans la bibliothèque, l’espace et les services.

Pour aller plus loin :

| Photo : Rayonnages – De nieuwe bibliotheek, Almere, Pays-Bas, source : Flickr, Galerie de Milieux_documentaires |

Carnet de notes : des films sur l’architecture, le design et la photo

Le Festival international des films sur l’art (FIFA) s’est achevé dimanche et la saison des prix a été généreuse. Une surprise, le film sur Duane Michals, The Man who Invented Himself, qui a remporté une mention spéciale, décevant à  mon avis, et que j’aurais volontiers transformé en prix de complaisance. Même s’ils n’ont pas figuré au palmarès, j’ai envie de revenir sur quatre films célébrant l’architecture et le design qui ont été, pour moi, des moments jubilatoires. En bonus, un autre film sur la photo.

Ce sont les notes de mon inséparable carnet Moleskine, qui est mon espace de traces et de sens, celui qui soutient et prolonge mes efforts de contre-consommation de la culture.

1. The Practice of Architecture: Visiting Peter Zumthor | États-Unis | Michael Blackwood | 2012 | 58 min | Anglais

Le documentaire présente un long entretien entre l’architecte Peter Zumthor et le critique d’architecture Kenneth Frampton. Peter Zumthor appartient à une espèce d’architecte plus grand que nature, mais d’une nature en voie de disparition. Lauréat du prix Pritzker en 2009, il incarne cette tension entre la tradition et la modernité, oscillant entre l’attrait pour le naturel et celui pour le socialisé. Obsédé aussi par les rapports entre les ombres et la lumière, Zumthor aspire à créer des paysages habités par des installations existant comme si elles avaient toujours été là. Recherchant des effets de réduction dans un projet tantôt minimaliste tantôt heideggerien, Zumthor vise la chose, l’essentiel, le choc de la pierre, porté par le désir d’être enraciné en un lieu, dans cet interstice entre le sol et la terre. «Thrust the stone». Il signe des oeuvres qui sont monumentales, quelque soit leur dimension, comme The Memorial of the Burning Witches (avec Louise Bourgeois), Bruder Klaus Field ChapelThe Therme ValsThe Kolumba Museum.

Note : Peter Zumthor vient de remporter la médaille d’or du RIBA. À ce sujet, un article récent paru dans The Guardian complète ce portrait qui dévoile un peu plus ce créateur que l’on dit mystérieux. La traduction française de cet article est disponible sur Le Courrier de l’architecte.

2. Life Architecturally | Australie | Britt Arthur | 2012 | 52 min | Anglais

Ce documentaire suit le couple australien de starchitectesRobert McBride et Debbie Ryan. On les connaît surtout pour The Klein Bottle House, récipiendaire de nombreux prix prestigieux. Cette maison d’été près de Melbourne a été créé d’après le modèle mathématique de la bouteille de Klein et son design, est-ce un origami et un coquillage ?, joue sur le motif très contemporain de l’amalgame entre l’intériorité et l’extériorité. La maison en forme de nuage adopte aussi ce vocabulaire ludique qui développe une continuité déroutante entre les murs et le sol. Le couple a ceci de fascinant que leur pratique collaborative est à ce point fusionnelle qu’on les décrit comme un seul auteur. En revanche, mais ceci explique peut-être cela, Debbie Ryan discute du sexisme structurel existant dans le monde de l’architecture. En contraste avec la haute architecture de Zumthor, McBride et Ryan sont engagés dans un projet d’usages ambitieux, mais à échelle humaine.  Leurs écoles sont enthousiasmantes. Par exemple, la Pegs Senior retient la forme de l’infini pour créer une métaphore de l’apprentissage comme cheminement infini. Le concept géométrique qui est d’une grande poésie visuelle place à l’intersection des courbes, à la croisée des savoirs : la bibliothèque.  Il faut voir aussi la Fitzroy Highschool qui intègre les nouvelles approches éducatives modulant l’apprentissage ouvert et les collaborations plus intimes.

3. Scandinavian Design Danemark, Norvège, Suède | Lone Krüger Bodholdt | 2012 | 28 min | Danois, sous-titre anglais.

Pas si génial, on en convient, ce documentaire réalisé pour la télévision suédoise fait partie d’une série. L’exercice visait, entre autres, à explorer les raisons expliquant la connection entre ces formes adulées et la région du monde qui les a vues naître. Mais, l’explication n’est jamais venue. Quoiqu’il en soit, les amateurs nostalgiques de design mid-century et autres fervents de la vague rétro ont pu s’en donner à coeur joie à travers les salles à manger scandinaves, les chaises, les lampes, la vaisselle, les tables, toutes ces choses affolantes conçues par les Alvar Aalto, Hans Wegner et leurs héritiers. Un pur condensé de simplicité, de minimalisme, d’expressivité. Intéressant de voir que la version technologique des nouveaux maîtres a ses contraintes propres. Entre la vente sur internet et la livraison d’un modèle en trois morceaux pour un acheteur qu’on ne verra jamais et qui doit réussir sa chaise du premier coup, il faut surpasser rien de moins que IKEA sur le territoire du design démocratique.

4. Janette la pionnière France | Danielle Schirman | 2011 | 59 min

Quel privilège que de rencontrer Janette Laverrière, designer et architecte, quelques temps avant sa mort en 2011 à l’âge de 101 ans. Ici encore, on dirait bien que dans le monde des objets, les femmes sont souvent plus à l’égal de ceux-ci (les objets) que de leurs confrères. Du coup, le projet esthétique de Janette Laverrière est resté assez confidentiel. Cette créatrice méconnue a exploré une approche du design qui solutionne autant de problèmes qu’il ne pose de questions. Entendu que le design ce n’est pas de la décoration, ses miroirs sont des oeuvres qui nous entraînent de l’autre côté, aspirant nos images et nous retournant une vision réinventée de notre être. Ses «évocations» comme elle les désigne, souvent conçues en hommage avec des référents illustres, suggèrent une interprétation de nous-mêmes à travers le projet de transfiguration de l’art. Il faut voir le miroir La commune, un hommage à Louise-Michel ou le miroir L’origine du monde en hommage à Courbet, connu pour avoir appartenu à Lacan.

Alors qu’il est de plus en plus rare ne pas être désigné dans la grande encyclopédie libre, une des conséquences de cette consécration à voix basse, c’est que Janette Laverrière ne possède possédait possède pas encore de page Wikipédia jusqu’à maintenant (car le début de page a été supprimé par un robot). À suivre.

5. La nouvelle objectivité allemande | France | 2012 | 20 min | Français

La qualité pédagogique de ce documentaire est exceptionnelle. Réalisé par Stan Neumann, ce film de la collection PHOTO est consacré à la « Nouvelle objectivité allemande ». Dans les années trente, c’est encore ici l’aventure d’un couple, allemand cette fois Bernd et Hilla Becher, engagé dans l’inventaire photographique de bâtiments industriels, ces chefs d’oeuvre en ruine : châteaux d’eaux, silos, haut fourneaux. Le protocole de leur démarche archivistique est stricte : un point de vue frontal, le cadrage au centre, respect du parallélisme, et le sujet qui est capturé par temps gris, mais sans nuages qui enjolivent la scène. Aucune anecdote, ni composition pittoresque qui pourraient compromettre la rigueur documentaire découlant des « typologies » qui en résultent. Cette pratique photographique inspirée par Eugene Atget et August Sander développe aussi une esthétique empruntée aux images d’identité judiciaire dont la recette est appliquée aux artefacts condamnés de l’ère industriel. Pas de subjectivité, mais une attitude qui a donné naissance à l’École de Düsseldorf. L’élève illustre des Becher, Andréas Gursky, a vendu l’une de ses photographies, intitulée « 99 cents », pour la modique somme de 3 millions de dollars en 2001 (et même un peu plus). Il vaut voir aussi son interprétation actuelle de l’objectivité à travers le viseur de la photographie numérique où Gursky a renoncé à capturer la réalité du monde pour lui préférer la réalité pixelisée de l’image.

Un regret, celui ne pas avoir vu « Dans un océan d’images », mais il y aura d’autres occasions. Vivement le FIFA 2014!

Construire et rénover des bibliothèques en Amérique en 2012 : ça prend une communauté


Les bibliothèques, derniers refuges de la gratuité et du laisser-vivre, sont aussi les nouveaux pivots du développement durable. Elles occupent une position unique pour aider les communautés à comprendre la signification d’un  bâtiment vert. Tout en soulignant certains exemples de constructions et de rénovations récentes qui se sont distingués, c’est la thèse que défend Jacquelyn Marie Erdman, du U.S. Green Building Council dans l’État des bibliothèques américaines 2012 :

As focal centers of our neighborhoods and towns, libraries are uniquely positioned to take the lead in helping communities learn and understand what green buildings and LEED mean for them…Green building initiatives go beyond the construction of the singular building and consider how the structure will integrate into the landscape and neighborhoods by encouraging participation in building healthier environments in which we live and work.

1. La certification LEED. On souligne la construction de la Mountain View Anchorage Public Library qui est le premier bâtiment certifié LEED-Or en Alaska. D’autres bâtiments durables qui se sont démarqués avec leur toits verts, leurs panneaux solaire, leur gestion des eaux de pluie, leur système de  géothermie, etc., sont présentés ici.

2. La mutualisation des services. Certains projets revendiquent des programmations étendues et  originales. Par exemple,   la bibliothèque de Kendall Neighborhood, Houston (Tex.) Public Library, s’insère dans un centre communautaire.  L’intérêt de cette démarche réside dans la mutualisation des services culturels et communautaires. Cette approche qui consiste à décloisonner les services de manière à créer un pôle citoyen n’est pas récente, mais elle tend à se répandre pour les bonnes raisons.

3. Le recyclage.  La présence de nombreux projets de bibliothèques émergent dans des bâtiments publiques recyclés, cela va des lieux commerciaux, jusqu’aux églises en passant par les édifices historiques ou les fermes.

Mais, ces observations ne soulignent pas assez que la construction d’un bâtiment certifié LEED ne représente  qu’une des manifestations d’un projet territorial et socio-responsable bien plus vaste et ambitieux, installé au cœur de la communauté, par et pour elle.  Un projet de tiers lieu durable, par exemple, devrait mettre autant d’emphase sur le  processus communautaire que sur le produit bâti. Deux méthodologies mériteraient de figurer au palmarès des meilleures pratiques favorisant la participation citoyenne, qui est un des domaines d’intervention de l’agenda 21 et du développement durable, visant à créer des lieux et des communautés durables.

1. Le design intégré. Cette approche permet de structurer l’ensemble du projet de façon rigoureuse en  réunissant des usagers et des professionnels de différents horizons incitant tous les participants à chercher des solutions en mode collaboratif, à sortir de sa zone de confort, à se requestionner, à expérimenter, de manière à favoriser l’innovation et l’atteinte de meilleures performances. À la façon du projet deliving lab SaT/CHU Sainte-Justine, les nouvelles bibliothèques gagneraient à passer d’un modèle centré sur l’usager (user-centric model) à un modèle dirigé par l’usager (user-driven model). D’une façon générale, toute bibliothèque constitue un living lab potentiel qui pourrait s’inscrire dans l’exploration de nouveaux usages socio-documentaires.

2. Une approche orientée sur le développement communautaire à la façon du modèle « Community-Led Libraries: Working Together With Your Community ». Working Together vise à changer la relation que la bibliothèque entretient avec toute la communauté et pas seulement les abonnés actuels qui sont généralement des citoyens satisfaits et fonctionnels. Cette approche permet de rejoindre et de comprendre les besoins des citoyens socialement exclus de manière à bâtir une bibliothèque inclusive.

Notons que l’approche Working Together, qui est probablement une des méthodologies les plus remarquables mise au point dans le monde bibliothéconomique, depuis quelques années, peut être adoptée par une bibliothèque indépendamment d’un projet de mise à niveau de ces équipements. 

Et, dans un contexte de construction d’une bibliothèque, cette initiative serait particulièrement opportune dans un contexte de défavorisation et de précarité sociale, notamment lors des phases de la cueillette des données et de la formulation des besoins au moment de l’avant-projet.

Le design intégré et l’approche Working Together sont des exemples d’interventions qui favorisent une médiation créative entre les citoyens, la communauté, les experts et les décideurs. Ces échanges permettent l’expression des besoins de façon plus granulaire aux différentes étapes d’un projet tout en contribuant à assurer une réappropriation des services et des espaces par les futurs utilisateurs.

La nouvelle bibliothèque de Halifax a été partenaire d’un projet de type Working Together avec un slogan éloquent qui disait : It takes a Community to Create a Library : ça prend une communauté pour créer une bibliothèque.

| La photo Guerrilla knitting in Halifax par seniwati est sous licence cc-by-sa source : Flickr. Cette image rappelle la manière créative utilisée afin d’inviter les citoyens à la première consultation publique pour la nouvelle bibliothèque centrale de Halifax. L’arbre était situé à proximité de la localisation du projet.|