Qui a peur des communs du savoir et de la culture ?

Jean-François Nadeau s’est déplacé pour voir l’exposition sur Conrad Poirier, photoreporter : Valoriser les communs du domaine public et s’il a apprécié le contenu, il n’en a pas moins exprimé certaines réserves par rapport au projet curatorial. Lorsque nous avions échangé au téléphone, j’ai pourtant tenté de lui expliquer notre démarche en soulignant notre intention de célébrer les trésors du domaine public incarnés ici à travers l’oeuvre de ce grand photographe montréalais mort en 1968. Le journaliste-historien m’a répondu, et comme on peut le lire dans son article, que le « vrai trésor » de cette exposition résidait dans l’histoire, et que nous aurions dû faire un effort de contextualisation et de médiation qui aurait eu l’effet d’un « révélateur » historique pour une meilleure compréhension du sujet des photographies. Je lui concède ce commentaire  – et j’espère que les curateurs et curatrices qui prendront éventuellement la relève de ce projet enrichiront la proposition en ce sens. Cette exposition, qui se termine cette semaine, a été elle-même  placée sous la licence CC0 en tant que création libre et quelques institutions ont manifesté le désir de la reprendre.

Une exposition sous licence CC0

Mais je voudrais néanmoins revenir à la charge en tentant à nouveau d’expliquer pourquoi cette exposition est aussi un projet politique visant à ouvrir un espace de dialogue sur notre rapport au domaine public et plus généralement à l’accès, à l’usage et à la réutilisation de la culture et du savoir. L’exposition, et particulièrement le sous-titre sur lequel je voudrais attirer l’attention, s’intitule Valoriser les communs du domaine public . Conrad Poirier y est célébré  à titre de représentant des entrants 2019 dans le domaine public canadien. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Où voulait-on aller avec ce concept ? Je reproduis ici le texte de l’exposition que j’ai rédigé en vue de communiquer l’intention portée par le projet:

Le domaine public rassemble les oeuvres de l’esprit pour lesquelles les droits d’auteur.e sont expirés. Les oeuvres sont alors librement accessibles en tant que communs. Il est possible de les recréer, copier, modifier et distribuer sans demander d’autorisation ou payer des droits; un contexte qui crée des conditions favorables à l’accès, aux usages éducatifs et culturels, à l’innovation.

Jusqu’à ce jour, et suivant sa législation, le Canada appartient à la catégorie des pays dits «vie+50» où les droits expirent 50 ans après la mort de l’auteur.e.  Le 1er janvier de chaque année, les œuvres de ces pays dont les créateurs et créatrices sont mort.e.s il y a 50 ans entrent dans le domaine public – sauf exception.  Depuis le 1er janvier 2019, l’oeuvre de Conrad Poirier est entrée dans le domaine public comme celles de nombreuses autres entrants et entrantes.

Le défi est de repérer ces entrants et entrantes et leurs oeuvres, de les valider, de les valoriser, d’en faire la médiation, de les réintégrer dans la fabrique des idées et de la création, dans l’intertexte de la grande bibliothèque des communs, à travers des initiatives, qu’elles soient citoyennes, communautaires, commerciales ou qu’elles soient prises en charge par les institutions; comme BAnQ le pratique dans le cadre de son projet GLAM (https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:BAnQ), et plus particulièrement de son projet Poirier.

Cependant, selon les dispositions du nouvel accord commercial États-Unis-Mexique-Canada, le Canada pourrait bientôt rejoindre la catégorie des pays «vie+70». Cette situation serait susceptible de compromettre l’équilibre du droit d’auteur au Canada au détriment des usagers et de l’élargissement du territoire des communs du domaine public.

Cette exposition se voulait d’abord et avant tout une occasion d’échanger mais aussi de désigner du doigt une situation qui nous guette, dissimulée en creux dans cette entente commerciale, l’ACEUM. Celle-ci prévoit en effet qu’il n’y aura désormais plus d’expiration de masse du droit d’auteur avant 20 ans – à la façon des oeuvres de Conrad Poirier, Germaine Guèvremont,  André Laurendeau, etc. arrivées dans le domaine public en 2019 – et que le régime de protection légale sera prolongé jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur.e. 

L’exploitation des archives et des oeuvres  sous le mode de remix ainsi que Simon Côté-Lapointe l’a pratiquée en réalisant une  série de productions originales à partir de l’oeuvre de Conrad Poirier – et qui font aussi partie du propos de l’exposition  –  ne seront plus possibles avec de nouveaux entrants avant 20 ans. On ne pourra plus ajouter de nouveaux corpus d’oeuvres suivant les conditions actuelles, par l’extraction des collections dans Wikimedia Commons, ou des textes dans Wikisource ou dans la bibliothèque des Classiques des sciences sociales, pour prendre ces exemples de plates-formes éducatives, en raison de cette mesure entraînant des restrictions non nécessaires qui freinent l’accès, l’usage et la ré-utilisation des contenus de la culture et du savoir.

Il est sidérant de constater que cette décision complaisante n’a suscité que peu ou pas de réactions. Pourtant, les États-Unis, qui viennent de traverser vingt ans de cette fracture du domaine public, ont célébré la nouvelle avec éclat dans les plus grands journaux. Il est plutôt paradoxal d’apprendre au même moment que les Canadiens devront subir le même sort :

« Pour les américains, 2019 marque la première année depuis deux décennies qu’un grand nombre d’oeuvres protégées par le droit d’auteur gagnent le domaine public et perdent leur statut de protection, une situation nouvelle qui bénéficiera aux lecteurs et aux lectrices: “une aubaine pour les lecteurs, qui auront le choix d’un plus grand nombre d’éditions, et pour les écrivains et autres artistes pouvant créer de nouvelles oeuvres basées sur des histoires classiques sans se voir infliger un procès en propriété intellectuelle. » – Alexandra Alder, New York Times, 29 décembre 2018 (ma traduction)

De grands éditeurs comme Penguins se sont réjouis et ont insisté sur l’effet tonique de l’accès à ces oeuvres anciennes pour l’édition et le marché : « Avoir plusieurs éditions de ces oeuvres en plus d’une énergie éditoriale renouvelée derrière celles-ci élargit le marché plutôt que de le cannibaliser, (…) C’est l’occasion de donner un nouveau souffle à ces oeuvres. »

Cette suggestion est vérifiée par des études montrant que l’extension du droit d’auteur aurait un impact négatif sur les ventes et la disponibilité des livres. Entre la mort de l’auteur et l’entrée dans le domaine public, les oeuvres s’abîment dans l’antichambre de l’oubli. La journaliste du NYTimes s’appuie sur une étude conduite à l’Université de l’Illinois, et utilisant un logiciel d’échantillonnage aléatoire de livres disponibles sur Amazon, qui aurait permis de montrer que :

« Il y avait plus de nouvelles éditions de livres publiées dans les années 1910 [parce que les droit d’auteur de ces oeuvres étaient périmés] que de titres publiés dans les années 2000. Les éditeurs arrêtent souvent d’imprimer des livres qui ne sont pas vendus, mais conservent le droit d’auteur, de sorte que personne ne peut publier de nouvelles éditions. Une fois que les livres entrent dans le domaine public, une plus grande variété de nouvelles éditions redevient disponible, comblant ainsi un trou dans les archives publiques et culturelles. »

Si les journalistes ne se sont pas préoccupés de cette question, il semble que cette situation n’ait guère inquiété les juristes par ailleurs, à l’exception de Michael Geist (ma traduction):

« … le principal changement en matière de droit d’auteur pour le Canada est la prolongation de la durée du droit d’auteur au-delà du standard international de la vie de l’auteur plus 50 ans après le décès à plus de 70 ans après le décès. La durée du droit d’auteur ne pouvait pas empêcher un accord commercial majeur et le Canada avait accepté une prolongation dans le PTP initial. Cependant, le coût sera considérable, bloquant les oeuvres du domaine public pendant des décennies et augmentant potentiellement les coûts de l’éducation de plusieurs millions de dollars. Du point de vue de la politique intérieure, le changement devrait avoir une incidence sur le réexamen en cours du droit d’auteur, car la prolongation de la durée du contrat est l’une des principales demandes des titulaires de droits et des préoccupations des utilisateurs. La prolongation modifie l’équilibre du droit d’auteur au Canada et devrait être prise en compte dans les réformes futures, y compris concernant les avantages de l’extension de l’utilisation équitable afin de rétablir l’équilibre. »

Dans une  autre discussion à ce sujet avec un collègue versé dans les questions de droit, ce dernier suggérait que le gel de l’expiration du droit d’auteur n’était « pas grave » pour le milieu de la culture/création et de l’éducation. En effet, ces acteurs et les actrices disposaient désormais des exceptions au droit d’auteur leur garantissant des conditions si favorables pour l’exercice de leurs activités que cette nouvelle décision n’aurait, en définitive, que peu ou pas d’impact.

Je ne voudrais pas entrer dans un argument légaliste et contribuer à renforcer un discours qui fait que l’art, à l’aune de ces pratiques, devient soluble dans le droit qui lui-même est soluble dans la pensée néolibérale, mais je voudrais partager trois convictions, disons trois savoirs d’usage.

D’abord, il est troublant de constater que l’argument de mon collègue donne à penser que les exceptions éducatives au droit d’auteur deviennent une assise pour légitimer une perte de capacités et de libertés pour les usagers/usagères que représente la prolongation du droit d’auteur.

En outre, je voudrais faire valoir que, malheureusement, le cadre des exceptions n’est pas maîtrisé par les acteurs et les actrices du monde de la culture/création aussi bien que par ceux et celles de l’éducation. La complexité de l’appareil des exceptions n’est pas praticable ou utilisable pour reprendre un concept en design de l’expérience utilisateur. Et ces obstacles, en termes d’utilisabilité, induisent des comportements qui tendent à limiter des usages même légitimes. Les décisions des archivistes, des bibliothécaires, et autres gens de l’éducation ou de la création libre, lorsque vient le moment d’exploiter ces contenus, sont prises de manière à éviter toute formes de tracas au nom d’un  « principe de précaution ». La conférence de Annaëlle Winand lors d’une des activités de médiation sur l’exploitation artistique des archives a aussi souligné le rôle dissuasif de ce « principe de précaution ».

Un autre collègue et professeur de droit, Pierre Trudel, a proposé, au moment d’un échange à ce sujet lors de la Semaine de la liberté d’expression, que cette mesure était destinée à calmer le jeu auprès des créateurs et des créatrices que la transformation numérique afflige. Mais que gagnent réellement les personnes liées au domaine de la création avec une telle concession sur le domaine public sinon un placebo, un remède qui n’en est pas un ou qui les chloroforme à dessein ? Il n’en ressortira pas plus d’argent pour ceux et celles qui ne seront plus de ce monde, mais certainement une confortable avance sur l’oubli.

Pendant ce temps, les créatrices et les créateurs qui sont déjà moins de 10% aujourd’hui à vivre de leur activités – si on prend l’exemple des gens de lettres – ne sont pas accompagné.e.s dans une véritable réflexion sur la culture numérique, adéquatement informé.e.s quant aux moyens de contribuer aux nouvelles formes de productions culturelles et d’y trouver leur compte. À qui ces faux-semblants, l’emphase actuelle placée sur le régime du droit d’auteur, cette alliance d’intérêts rapportent-ils ? Aux ayants-droits qui sont le plus souvent des industries, aux compagnies comme Copibec qui gèrent, souvent de manière opaque, les droits, aux nouvelles compagnies qui développent des algorithmes pour retracer les usages illégaux, et aux avocats qui prendront la relève de ces dernières pour la poursuite – aux frais et aux dépens des créateurs et des créatrices ?

C’est vrai que l’on aurait pu faire mieux pour contextualiser l’histoire dans le cadre de l’exposition, mais il était aussi urgent de lever le voile sur des enjeux actuels touchant la sphère publique alors que l’on entrevoit l’étau se resserrer sur nos libertés en matière d’accès aux communs de la culture et du savoir et aux usages qui les fondent.

Ressources

Pour répondre aux questions touchant le domaine public canadien, un ensemble de ressources a été constitué. Elles peuvent être consultées et bonifiées grâce à l’apport de chacun.

  • D’abord, un glossaire du domaine public au Canada réunit les mots du vocabulaire parfois technique utilisé dans les discours actuels.
  • Ensuite, un cas pratique illustre simplement ce que les conditions et les termes du droit d’auteur, au carrefour de la création et du droit, peuvent représenter pour une créatrice canadienne fictive, et comment ceux-ci peuvent être mis en perspective sur une ligne du temps.
  • Enfin, une foire aux questions vise à faciliter la compréhension de ces enjeux et à offrir des pistes de réponse. Même si nous ne sommes pas juristes, nous avons essayé de rendre plus utilisables les termes du débat.

Exposition

L’exposition Conrad Poirier, photoreporter : Valoriser les communs du domaine public au Carrefour des arts et des sciences de l’Université de Montréal se terminera le 29 mars prochain.

Aujourd’hui, le 25 mars se tiendra la dernière activité de médiation autour de l’exposition qui portera sur Les usages de Wikicommons.

Pour aller plus loin

Image : Photographie de Conrad Poirier, domaine public

Organiser la participation aux communs avec Wikipédia : L’expérience de l’École d’été du numérique à Port-au-Prince

 

Je reviens de Port-au-Prince où j’ai participé avec des collègues à la seconde édition de l’École d’été du numérique principalement dédiée aux projets wikimédiens et OpenStreetMap. Cette initiative visait, telle que conçue avec les partenaires locaux, à mobiliser et à sensibiliser les participant.e.s, issu.e.s des milieux documentaires pour la plupart, aux communs numériques de même qu’à renforcer la présence d’Haïti dans les projets wikimédiens à travers la création d’un réseau de contribution.

Les défis n’ont pas manqué et la situation explosive, suite aux soulèvements provoqués par la hausse du prix de l’essence #gazmonte, a entraîné son lot de complications imprévues. Malgré tout, je n’avais pas eu l’occasion jusqu’à ce jour d’assister à un atelier contributif qui se soit avéré aussi productif dans le cadre d’une formation. Il est possible de consulter les résultats du tableau de bord, bien que ces données fournissent une évaluation exclusivement quantitative de l’activité, afin d’en apprécier les retombées.

L’équipe avait fait le choix d’arriver quelques jours avant le début de l’École dans le but d’entamer le dialogue interculturel nécessaire avec les principaux organisateurs locaux (Bibliothèque nationale d’Haïti, Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales/REJEBECCS, l’Université Unitech, Bibliothecom) et d’adapter le projet pédagogique aux intentions et à la situation locale.  

Tableau de bord de l’École d’été du numérique

Une quarantaine de participant.e.s étaient attendu.e.s à la Bibliothèque nationale d’Haïti qui accueillait l’événement : Plus de quatre-vingt-dix personnes sont venu.e.s. Les premières journées ont été consacrées à la contextualisation des apprentissages en termes de communs et de savoirs libres, notamment en bibliothèque, ainsi qu’aux projets Wikipédia (en français et en créole), Commons, Lingua Libre et OpenStreetMap. À la fin de la semaine, d’autres contenus liés aux questions d’archivage numérique et à Wikidata ont aussi été présentés.

Je vais revenir plus particulièrement sur le volet pratique de l’événement et le modèle de travail collaboratif qui a été expérimenté au moment de contribuer à Wikipédia. Car il a fallu trouver un dispositif qui tienne compte de contraintes assez sérieuses, soit un nombre considérablement plus élevé de participant.e.s que dans les ateliers contributifs habituels (avec une trentaine de personnes et moins) et un nombre réduit de formateurs disponibles, et puis le fait que tout ce beau monde était desservi par une connexion instable.

Cette expérience nous renvoie au problème de l’organisation de la participation dans les activités contributives wikimédiennes destinées aux nouveaux et aux nouvelles, ainsi qu’à leur impact réel. D’entrée de jeu, je serai tenté de dire que les wikimédien.e.s accordent assez peu d’attention au savoir-faire en matière de méthodes participatives assumant que ces configurations relèvent des soft skills qui sont jugées secondaires par rapport aux connaissances techniques liées aux plates-formes des projets.

Dans la même veine, l’importance que l’on devrait accorder à la contextualisation du projet encyclopédique wikipédien, en le comparant avec ceux qui sont portés par d’autres encyclopédies, qu’elles soient traditionnelles ou classiques, peut aussi faire l’objet de débats entre les responsables des formations; mais pour les fins de cet article, je n’insisterai pas sur cet aspect sinon pour affirmer ma conviction que cette mise en perspective horizontale et verticale n’est pas négligeable et qu’elle apporte une légitimation qui joue un rôle pédagogique stratégique.

Si on se concentre plutôt sur les configurations pédagogiques, notamment sur l’exemple des editathons qui constituent le modèle d’apprentissage wikimédien standardisé, il semble que les retombées effectives de celui-ci restent encore à être démontrées, comme le suggérait la communication de Andrew Lih et Ryan McGrady à Wikimania en 2017. Les editathons incarnent l’appareil le plus répandu pour rejoindre les nouveaux publics, avec des qualités indéniables pour assurer la mobilisation et le call to action; ils sont aussi relativement peu exigeants en termes de préparation, reposant sur un canevas bien ficelé, facile à reproduire , et ils sont suffisamment attrayants pour capter l’attention des médias. Mais les limites de ce qui est devenu le format canonique pour enseigner Wikipédia au public sont assez bien connues et, surtout, son impact n’est pas encore tout à fait « clair » :

there are well-known limitations to this model. Though successful for public relations, generating enthusiasm, gathering data about new users, and educating people about the site, the relative impact on Wikipedia — in contributing high-quality content or recruiting new active editors — is unclear. Similarly, the type and manner of contributions are necessarily constrained, with each individual encouraged to learn about Wikipedia and attempt direct contribution during a typically brief block of time — leaving out other types of contributions. (Andrew Lih et Ryan McGrady, « Edit-a-thons have emerged as the most popular form of Wikipedia outreach. But should they be? », Wikimania, 2017)

De fait, le plan de match pour la partie hands-on de cette École du numérique n’était pas précisément d’organiser un editathon, mais le format pressenti, typiquement individualiste, demeurait essentiellement le même. Selon l’hypothèse de départ, et à la suite des présentations d’usage, il était prévu que chaque participant.e travaillerait individuellement sur un sujet de son choix dans son propre espace brouillon, plutôt qu’en contribution directe, que ce soit sur Fr.wiki ou Ht.wiki. Le choix de travailler dans l’espace brouillon était motivé par l’intolérance croissante des patrouilles à l’égard des nouveaux et des nouvelles. Une liste d’articles portant sur Haïti existant déjà dans la version anglophone, mais qui n’étaient pas encore couverts dans la version Fr, ou dans la version Ht, avaient été identifiés préalablement et pouvaient servir de ressources pour la pige des sujets.

Malheureusement, ce type d’approche individuelle requiert un accompagnement aussi individualisé. On cherche alors, autant que possible, à s’approcher du modèle en binôme permettant un soutien one-on-one (un.e novice avec un.e wikimédien.ne plus expérimenté.e). Dans le cas de cette activité où deux formatrices seulement étaient vraisemblablement disponibles pour près de 75 participan.t.e.s — les deux autres conduisant une chasse photographique (Wikicommons) et une cartopartie (OpenStreetMap) avec le reste du groupe — l’approche individuelle semblait vouée à un échec mathématique. Par ailleurs, il fallait aussi éviter que l’ensemble du groupe soit connecté en même temps pour limiter la pression sur le réseau et ne pas risquer de compromettre l’expérience de contribution par des ralentissements ou des décrochages du côté d’Internet.

L’hypothèse a été de mettre à profit des techniques d’apprentissage/travail collaboratif, inspirées plus particulièrement de la composition des équipes mixtes en design thinking. Le pari a été de réunir des personnes issues des milieux variés et de répartir des rôles en fonction des expériences et des compétences.  Les différents rôles ont été proposé à titre suggestif, et on pouvait procéder à la répartition avec flexibilité (en excluant certaines propositions de rôle ou les combinant) :

  1. ÉCRIVAIN.E : Chargé.e. de la rédaction du contenu (en dehors de l’interface wikipédia).
  2. ÉDIT.EUR.RICE WIKI : Chargé.e d’intégrer le contenu dans l’interface wikipédia ainsi que des enjeux d’admissiblité.
  3. DOCUMENTALISTE 1 et 2  : Chargé.e.s de trouver les contenus précis et pertinents dans les ressources et d’identifier les sources.
  4. SOURC.EUR.EUSE : Chargé.e d’intégrer les références, les liens internes et externes dans l’interface d’édition.
  5. WIKIFICAT.EUR.TRICE : Chargé.e des portails, des catégories, des infobox.
  6. COMMONER : Chargé.e de la recherche d’images dans Commons (ou de la création si nécessaire).
  7. WIKIDATIEN.NE : Chargé de créer l’élément wikidata correspondant.
  8. COORDONNAT.EUR.RICE : Chargé.e d’animer et de faciliter la réalisation des actions.
  9. AIDE : Chargé.e de trouver les réponses aux questions et aux blocages. 

Il faut aussi savoir que les bibliothécaires de la Bibliothèque nationale d’Haïti ont agi, et de manière exemplaire, à titre de embedded librarians en fournissant aux équipes les ouvrages nécessaires pour conduire les recherches sur les contenus. Par conséquent, il convient d’ajouter aussi ce rôle – qui n’avait pas été explicitement désigné au moment de conduire l’activité – au sein de cet aréopage .

10. BIBLIOTHÉCAIRE : Chargé.e de trouver les ressources et les ouvrages nécessaires à la production de contenus.

L’avantage de cette configuration résidait, entre autres, dans le fait qu’un seul ordinateur par table était connecté sur le wifi et ouvert sur la page de l’article Wikipédia à modifier sur laquelle, et selon leurs rôles, les contributeurs et les contributrices se succédaient à leur tour.

Au lieu de s’en remettre à une liste de sujets générée automatiquement dont la pertinence n’était pas assurée, nous avons puisé des informations dans les propositions faites par les participant.e.s au moment du brise-glace. À cette étape initiale, nous avions demandé aux participant.e.s de prendre un moment, en mode introspectif, pour identifier des passions ou des intérêts susceptibles de les engager et de soutenir leur motivation à contribuer. La récolte avait été fort riche, et sa présentation sur un mur avait permis de percevoir et de reconnaître les envies de contribution et de valorisation des savoirs haïtiens de même que la portée de cette oeuvre collective. Les sujets étaient principalement associés à la culture populaire en lien avec la musique, la danse, le cinéma, la littérature, la cuisine, le sport incluant, de façon prévisible, le monde des bibliothèques. Ce sont des instances reliées à ces sujets qui ont été amenées pour créer ou modifier des articles dans chacune des équipes, par exemple : la soupe Joumou, l’écrivaine Kettly Mars, le Racing Club Haitienla Bibliothèque nationale d’Haïti, le Konpa dirèkPort-au-Prince/Pòtoprens, etc. 

La soupe joumou, Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons
Est-ce qu’on croyait vraiment que ça allait fonctionner ? Pas tout à fait, même si, à bien des égards, l’intensité de la formation avait largement dépassé le cadre habituel des ateliers contributifs. On espérait qu’un bon nombre d’équipes soient relativement opérationnelles… La vérité, c’est que toutes les équipes ont relevé le défi. Lors de la plénière qui a été ajoutée pour un partage public des projets, toutes les équipes ont présenté des contributions qui allaient au-delà de nos attentes et des résultats généralement rencontrés au sein des ateliers contributifs. La plupart des équipes ont investi la plateforme en créole, où les possibilités de contribution sont considérables, en choisissant du même coup de poser une action en faveur de la décolonisation de la culture haïtienne.

Mouvement de danse Kompa Par Lëa-Kim Châteauneuf [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, de Wikimedia Commons
Ce modèle de co-édition présente des affinités naturelles avec la philosophie des communs. On y retrouve le profil d’une communauté s’auto-organisant (à petite échelle), s’appuyant sur ses capacités et investie dans la création de communs qui ont une valeur significative pour elle. Cette pratique du travail en commun s’avérait aussi susceptible d’installer un souci et une responsabilité partagés pour la culture locale ainsi qu’un sentiment d’appartenance amplifiée par ces émotions sociales singulières qui accompagnent une création ou un projet collectif. Cette approche permet, par ailleurs, de rendre visible en live les bénéfices de l’intelligence collaborative, qui est un des référentiels épistémologiques fondamentaux de la wikiway, par le biais d’un dispositif permettant d’aller plus loin que l’action individuelle ne l’aurait permis. 

Elle permet enfin de distribuer l’effort, mais peut-être surtout d’explorer, en les incarnant, le registre assez étendu des compétences qui sont à maîtriser pour collaborer à Wikipédia en réalisant un accomplissement plus gratifiant puisqu’il rend possible de modifier ou de créer un article (si un.e des membres possède un compte depuis suffisamment de temps ou si cette intervention se déroule dans un espace wiki comme Ht.wiki) au lieu de se consacrer à la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, qui sont en voie de devenir les rares avenues accessibles aux nouveaux et nouvelles. Il y a des profils pour la correction des virgules ou des fautes d’orthographe, et ce n’est pas un jugement sur la valeur des contributions qui ont toutes, à leur façon, une importance capitale. Par contre, lorsque l’on fait la promotion des événements en prétendant que les actions feront une différence dans la valorisation du patrimoine et des savoirs locaux, et qu’on finit par faire de la révision linguistique, il y a un décalage et une promesse qui risque d’être déçue.

Wikipédia devient plus fiable, capable de résister aux fausses nouvelles grâce à ses règles qui sont appliquées avec une vigilance qui va en s’accentuant du côté des éditeurs et des éditrices; mais la contre-finalité de ce zèle est de créer un « obstacle à l’entrée » : « Il y a une politique stricte sur Wikipedia que les gens voient comme un véritable obstacle à l’entrée pour pouvoir commencer à éditer, parce qu’il y a une énorme phase d’apprentissage…Si tu sources un blog, un site personnel ou un truc du genre, cela va rapidement mordre la poussière. » (« Pourquoi Wikipedia reste fiable dans un monde de fausses informations », repéré par Robin Panfili, Slate.fr) « Mordre la poussière » n’est pas un dispositif d’accueil particulièrement engageant pour les apprenant.e.s. Or, il est difficile de voir comment il serait possible d’agir sur les règles, ou leur assouplissement, à l’ère du syndrome des fausses nouvelles. Quelles sont les options si on préoccupe des activités de outreach et de l’accompagnement des apprentissages des aspirant.e.s wikimédiennes ? L’expérience de l’atelier en co-édition de l’École du numérique de Port-au-Prince révèle qu’il y a encore des prototypes de participation organisée à expérimenter, des réflexions possibles à mener du côté du design des dispositifs pédagogiques des communs wikimédiens et des soft skills à cultiver pour la conception de ces nouvelles configurations. Il y a aussi, pour une activité de ce type comme pour d’autres en lien avec la littératie numérique en bibliothèque et dans lequel celle-ci s’insère, des outils d’évaluation de l’impact à élaborer pour soutenir le développement des communautés numériques.

Quelques remarques et informations complémentaires au sujet de cette initiative 

Rency Michel Inson, coordonnateur du REJEBECCS au moment de créer le Projet:Haïti

Le REJEBECCS, par l’entremise de son coordonnateur, Rency Michel Inson, a annoncé son intention de créer un groupe d’utilisateurs Wikimedia en vue de fonder à terme un chapitre Wikimedia Ayiti. La Bibliothèque nationale d’Haïti a indiqué son intention de poursuivre la collaboration avec les porteurs du projet REJEBECCS-Haïti. La nouvelle bibliothèque publique de Pétionville a aussi exprimé le souhait de collaborer et d’accueillir des cafés wiki au sein de son espace médiathèque. 

De très nombreux participant.e.s ont exprimé des besoins en matière de professionnalisation du métier tant du côté des bibliothèques que des archives; ce qui nous amène à réfléchir aux

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Avec Franceline Cadet Robas, directrice de la BNH (crédit photo : Jimmy Borgella)

moyens d’aborder les cours ou la formation continue dans une perspective globale de manière, en d’autres termes, à rendre accessibles les contenus pédagogiques aux étudiant.e.s et aux professionnel.le.s des Sud. Le sujet de la professionnalisation a fait l’objet d’une des revendications principales lors des Assises nationales des bibliothèques menées en 2017 en Haïti.

L’équipe de formation de l’École d’été du numérique, deuxième édition, était composée de Simon Villeneuve (Cégep de Chicoutimi), Lëa-Kim Châteauneuf (Wikimédia Canada), Marina Gallet (Cinémathèque québécoise), Pierre Choffet (OPenStreetMap) et moi-même (EBSI, Wikimédia Canada). Deux autres conférences se sont ajoutées au programme, l’une sur L’environnement et le numérique (à l’UNITECH) et une seconde sur Les enjeux et modèles du numérique dans une perspective philosophique (à Jacmel).  Une troisième conférence prévue a dû être annulée en raison des émeutes.

Des partenaires de WikiFranca (Wikimedia France, Wikimedia Suisse, Wikimedia Belgium) ont fait part cette semaine (le 23 juillet) de leur décision d’accepter la demande de micro-financement pour l’École du numérique.

D’autres liens  :

Dans les médias sociaux et les journaux :

 

 

 

Liberté intellectuelle dans les bibliothèques : des livres à l’IA #CFLAFCAB2018

J’ai été invitée à participer à une table ronde sur la liberté intellectuelle avec une brochette de remarquables panélistes et modérateur (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) à la conference de la Fédération canadienne des associations de bibliothèque (CFLA-FCAB) à Régina. C’est Vickery Bowles de la Toronto Public Library (ayant courageusement négocié avec ce enjeu il y a peu de temps) qui a initialement proposé ce format de présentation en trois parties: les problèmes vécus, quelques réflexions sur cette question et pourquoi devrions-nous nous préoccuper encore de la liberté intellectuelle ?

1. Mes expériences avec la liberté intellectuelle (Comment j’abordé cet enjeu à partir de mon activité de blogueuse)

En faisant un retour sur mon engagement en matière de liberté intellectuelle au cours de mon parcours professionnel, j’ai identifié trois jalons. C’est un exercice que j’ai mené en inventoriant principalement les sujets abordés dans différents billets de blogue que j’ai écrit depuis 2009, et en examinant l’évolution des thèmes et des préoccupations qui émergent.

La liberté intellectuelle dans la perspective des livres

Mais, avant le temps des blogues, j’ai connu une époque, pas si lointaine, où l’on abordait essentiellement la liberté intellectuelle à travers les collections et les livres. En 2007, mon projet de stage à l’EBSI  consistait à développer une collection pour les enfants traitant de sujets sensibles. Ces livres, tous excellents, s’avéraient de très bons candidats pour la censure et, au lieu de les cacher, ou de faire en sorte de ne pas trop les montrer, nous avions choisi d’inviter les écoles du quartier et de leur offrir un espace sécuritaire pour discuter de la violence, du racisme, de la guerre, de l’exclusion, etc.

Nous pratiquions aussi, comme cela se fait encore aujourd’hui, la valorisation indirecte avec des présentoirs de livres contestés ou censurés élaborés à l’aide des listes proposées sur le site de la Semaine de la liberté d’expression / Freedom to read week

La liberté intellectuelle dans la perspective des blogues

À la fin de la première décennie du millénaire, la liberté de lire est devenue aussi une liberté d’écrire, pour nous tou.te.s, à travers les blogues et les autres pratiques d’écritures numériques – et non numériques. Ce sont aussi de nouvelles façons de défendre la liberté intellectuelle qui ont alors vu le jour pour les bibliothécaires. Le tout premier billet de blogue que j’ai rédigé pour les bibliothèques de Montréal était consacré à la liberté d’expression et à la censure. Le meilleur moment de ce billet résidait dans cette citation de Stanley Fish: « it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position.” C‘est un point de vue que je n’ai pas cessé de revendiquer, c’est-à-dire cette idée que la bibliothèque est un endroit singulier où les gens peuvent échanger et débattre, et que nous devons nous-mêmes, en tant que bibliothécaires, prendre position pour la défendre à ce titre.

En 2010, avec quelques collègues, nous avions aussi créé un blogue collaboratif dans lequel nous avons publié des selfies avec nos livres censurés favoris. Plusieurs milliers de visiteurs sont venus y jeter un coup de d’oeil – ce qui nous avait passablement surpris et amusés.

La liberté intellectuelle dans la perspective de l’internet

Au fil des ans, la liberté intellectuelle a étendu sa signification, non seulement en prenant en compte de nouvelles façons de lire, d’écrire et de publier, mais aussi en incarnant des enjeux qui débordent sur le Web et l’Internet – qui rendent possible ces pratiques. Depuis quelques années déjà, pour plusieurs et pour moi aussi, défendre la liberté intellectuelle n’a de sens que si nous nous engageons et nous prenons position concernant divers enjeux liés aux libertés numériques telles que :

Des livres à l’intelligence artificielle, les référentiels du monde des bibliothèques ont été sérieusement bousculés en moins d’une décennie.  Je crois qu’il nous faut prendre la mesure de cette signification élargie de la liberté intellectuelle ainsi que du rôle que nous voulons ou nous devons y jouer dans la transition numérique.

2 . Quelques réflexions sur cette question

Je pense que le rôle éthique des bibliothèques s’accentue  de plus en plus en s’appuyant sur le concept de justice sociale. Or, la liberté intellectuelle fait partie d’une théorie de la justice où l’on assume des libertés égales pour tous : Tous ont des droits égaux à l’égard de la liberté intellectuelle. Si l’on adopte, en revanche, le point de vue de la justice sociale, on considère que tou.te.s doivent avoir des possibilités égales et que la liberté intellectuelle est une capabilité fondamentale, ainsi que le dirait, par exemple, Martha Nussbaum  :

les sens, l’imagination et la pensée : être capable d’utiliser ses sens (en bénéficiant entre autres de la liberté d’expression), d’imaginer (y compris de créer dans le domaine des arts), de penser, de raisonner et de le faire de façon humaine (y compris en s’amusant et en ne craignant pas les peines inutiles), à l’aide d’une éducation non seulement de base (mathématiques, langue, etc.), mais aussi dans les humanités, en sciences et dans d’autres domaines.


Où cela nous mène-t-il ?

La liberté intellectuelle en tant que capabilité

Nous sommes passés d’un discours sur le droit à la liberté intellectuelle à un discours sur la possibilité d’exercer sa liberté intellectuelle dans une perspective de justice sociale. Ce point de vue nous amène à penser, considérant les défis numériques actuels – même si ce ne sont pas les seuls défis auxquels nous sommes confrontés, mais ils sont significatifs -, que nous devrons faire un pont entre la liberté intellectuelle et la littératie numérique, de même qu’un pont entre la liberté intellectuelle et les communs numériques.

Dans un article qui figure dans une des dernières éditions du magazine Public Libraries., Amita Lonial soutient que la justice numérique dépend de la littératie numérique. Et pour un véritable impact sur la littératie numérique, travailler sur les questions d’accès ne suffit pas; travailler sur les compétences numériques (digital skills) ne suffit non plus à réduire les inégalités. L’essentiel, ce sont les partenariats et les initiatives de codesign avec les communautés et les parties prenantes.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.
La liberté intellectuelle et la littératie numérique par le codesign

Alors pourquoi la littératie numérique en tant que capacité spécifique de la liberté intellectuelle reposerait-t-elle sur le codesign ?

  • Parce que ceci nous permet de prendre en compte le contexte social et culturel, les barrières systémiques, les biais institutionnels, et d’agir de manière critique sur la diversité et la «distance sociale».
  • Plus simplement, puisqu’il s’agit de besoins (fondamentaux) des utilisateurs, ceux-ci et celles-ci devraient être invité.e.s à participer à la conception de la « solution »; ce qui s’applique aussi bien aux outils qu’aux politiques publiques.
  • Et aussi, parce que cette approche est susceptible de faciliter l’exploration d’une diversité de manière de soutenir l’accès, d’utiliser, de créer, de promouvoir et de défendre les connaissances, la culture et les communs numériques.

3. Pourquoi la liberté intellectuelle est-elle toujours un enjeu important pour nous ?

Parce que c’est un enjeu moral central pour nous tou.t.e.s, et parce que c’est notre rôle de s’en soucier.

Mais comment?

Peut-être devrions-nous penser à :

1. Actualiser notre approche de la liberté intellectuelle dans notre mission et nos politiques – en dehors du développement de collection et de la politique d’internet.

2. Clarifier le cadre éthique des bibliothèques à l’égard de la justice sociale.

3. Faire de la littératie numérique une priorité stratégique à tous les niveaux : local, national et global. (Je pense, à cet égard, que l’initiative récente du CBUC pour un programme national de littératie numérique est une excellente idée en vue d’y parvenir; et que le travail de l’IFLA est aussi inspirant).

4. Être plus exigeant.e.s envers nous-mêmes (Expect more comme le dirait R. David Lankes) quand il s’agit de « représenter la voix de la communauté dans le discours public»  en matière de sécurité intellectuelle.

5. Pratiquer le codesign :

  • Travailler avec les organisations impliquées dans la protection et la défense des libertés civiles numériques : Mozilla, OpenMedia, Open Knowledge Foundation, Electronic Frontier Foundation, la Quadrature du netFree Software Foundation, etc.
  • Organiser des cafés citoyens afin de discuter les stratégies numériques nationales et locales, et demander aux citoyens ce qu’ils veulent, de même que ce qu’ils et elles attendent de nous.
  • Approfondir notre approche dirigée par la communauté (community-led approach) et raffiner nos outils de développement communautaire/codesign pour la littéracie numérique, voire même pour la participation démocratique.
Un cas :  le codesign de l’IA dans les bibliothèques publiques

Au début de 2018, des cafés citoyens sur l’intelligence artificielle se sont déroulés dans les bibliothèques publiques du Québec. Nous avons demandé aux citoyens de réfléchir collectivement au développement responsible de l’IA. Des organisations à but non lucratif ont aussi été sollicitées. Que la discussion porte sur la santé, l’éducation, les villes intelligentes, la justice, les fausses nouvelles, la propagande, la protection des données personnelles ou leur manipulation, la littératie numérique est apparue comme un élément clé.

Nous sommes sur le point de faire des recommandations éthiques, et alors que les bibliothèques ont souvent été conçues comme des actrices susceptibles de jouer un rôle déterminant dans ce contexte, je pense que, au nom de la liberté intellectuelle, de la défense des libertés numériques et de la littératie numérique (incluant la littératie algorithmique), elles devraient, en effet, compter au nombre des parties prenantes de ce projet de société.

 

Les universités québécoises et la Semaine du libre accès / Open Access 2017 #SOA2017

 

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Voici un sommaire des activités qui se tiendront dans les universités québécoises dans le cadre de la Semaine du libre accès / Open Access 2017 #SOA2017. Cet inventaire offre un certain aperçu de l’engagement et de l’intérêt de ces institutions pour la question. Si certaines activités prévues m’ont échappé, n’hésitez pas à m’informer, je ferai la mise à jour avec plaisir.

Lundi
UMcGill : La conférence du professeur Vincent Larivière (EBSI) à la bibliothèque l’Université McGill :
http://www.mcgill.ca/library/channels/event/talk-scholarly-communication-open-access-what-researchers-should-know-vincent-lariviere-canada-270815

UQAM : Comment publier en libre-accès (bibliothèque des sciences) : http://www.bibliotheques.uqam.ca/libre-acces/semaine/2017/activite/comment-publier-en-libre-acces-1

Mardi
UdeM : Le colloque sur l’accès libre au CRIHN :
http://www.crihn.org/nouvelles/2017/10/03/colloque-sur-lacces-libre/

UQAM : Comment publier en libre-accès (bibliothèque des sciences de l’éducation):
http://www.bibliotheques.uqam.ca/libre-acces/semaine/2017/activite/comment-publier-en-libre-acces-2

Mercredi
UdeM : La conférence midi de l’EBSI (en collaboration avec l’Université Laval) : Le combat pour le libre-accès en Haïti: les obstacles et les réalisations du REJEBECSS.
https://www.facebook.com/events/900063010170397/

UdeM : Publier en libre accès: c’est plus facile que vous ne le croyez! (Bibliothèque de la santé) : http://www.bib.umontreal.ca/GIF/WebFormFormation.aspx?numform=6297

UQAM : Contribuer à Wikipédia (bibliothèque centrale) :
http://www.bibliotheques.uqam.ca/libre-acces/semaine/2017/activite/contribuer-a-wikipedia

Café des savoirs libres : Soirée contributive Wikipédia + LGBTQ à la bibliothèque Livres ouverts :
https://www.facebook.com/events/2025826224314821/

Jeudi
UQAM : La plate-forme numérique Érudit (bibliothèque centrale) :
http://www.bibliotheques.uqam.ca/libre-acces/semaine/2017/activite/la-plateforme-numerique-erudit

Vendredi
ULaval : Le combat pour le libre-accès en Haïti : les obstacles et les réalisations du REJEBECSS.

UQAM : Le dépôt et la délégation de dépôt dans Archipel (bibliothèque centrale) :http://www.bibliotheques.uqam.ca/libre-acces/semaine/2017/activite/depot-dans-archipel

À ma connaissance, les bibliothèques de l’UQAM sont les seules à offrir une programmation qui s’étend sur toute la semaine.

Quatre universités ont accepté de participer à une initiative, proposée par Florence Piron (U. Laval), visant à créer une vidéo sur le dépôt institutionnel : l’Université Concordia, l’Université Laval, l’Université McGill, l’Université de Montréal (EBSI). Je ne connais pas encore les dates de publication de ces vidéos.

Certaines de ces activités ont commencé à être annoncées dans l’Agenda du libre :
http://agendadulibre.qc.ca/

On peut trouver sur Wikipédia une page consacrée à la « Open Access Week » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Open_Access_Week
Ce pourrait aussi être l’occasion d’initier une discussion pour renommer la page « Semaine du libre accès » au cours de ce Mois de la contribution.

Il existe une liste de discussion sur la Semaine du libre accès/Open Access QC : S’abonner ➙ https://framalistes.org/sympa/subscribe/semaineoa2017

Bonne semaine !

Compte-rendu : Communs du savoir et bibliothèques sous la direction de Lionel Dujol

Compte-rendu de Communs du savoir et bibliothèques, sous la direction de Lionel Dujol, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, « collection Bibliothèques », 2017. Publié dans l’infolettre de l’ASTED pour ses membres le 3 octobre dernier sous la licence cc-by-sa.

L’ouvrage Communs du savoir et bibliothèques est un collectif sous la direction de Lionel Dujol publié aux Éditions du Cercle de la librairie (2017). Cette synthèse sur le thème des communs du savoir à l’intention des professionnel.le.s était attendue puisqu’elle est au coeur des enjeux fondamentaux touchant le renouvellement du modèle des bibliothèques au 21e siècle : la transition numérique, la communauté et le partage au sein d’une démocratie inclusive. “Nous parlons de communs de la connaissance dès lors qu’il y a une activité collective et horizontale pour créer, maintenir et offrir des savoirs en partage. L’émergence du numérique a facilité et encouragé ses usages de création et de diffusion au point d’offrir une opportunité extraordinaire pour construire une société du savoir ouvert et partagé à l’échelle du monde” (p.11)

Le texte de Valérie Peugeot en ouverture donne la portée de cette réflexion ancrée dans la conviction que le savoir s’accroît par accumulation, que les crises globales requièrent une créativité démocratique pour laquelle la mise en commun des connaissances s’avère nécessaire et urgente en vue d’”inventer les savoir-vivre ensemble de demain”. (p.19) Une exploration du champ des communs de la connaissance (cc) permet d’articuler différentes pratiques sociales, dont les déclinaisons peuvent varier à l’infini, à partir des critères établis à partir de la ressource partagée, de la gouvernementalité (les règles), de la communauté.

En contrepartie, Hervé Le Crosnier discute des conditions susceptibles de nuire à cette inventivité démocratique et que l’on désigne sous le nom d’enclosures. Ces méthodes dites d’enclosures, qu’elles soient d’ordre juridique, économique ou technique, consistent à restreindre l’accès au commun, et son usage, au moyen de procédés et de règles. (p. 29-30) Les risques de ce “vol silencieux”, qui concernent, par exemple, les espaces publics des villes, la diffusion des articles scientifiques, le domaine public, doivent faire l’objet d’une compréhension sociale élargie et d’une résistance permanente. Les bibliothèques, enchaîne Lionel Dujol, incarnent à ce titre des lieux privilégiés, c’est-à-dire des tiers-lieux, et en tant que telles, ce sont les “maisons des communs” lorsqu’elles contribuent à imaginer et à construire “l’espace politique des communs et en deviennent les gardiens vigilants.” (p. 38)

La suite de cet ouvrage collectif élabore une approche des communs en bibliothèque autour de trois grands champs d’actions disponibles : i. la préservation et la valorisation des biens communs du savoir; ii. la contribution aux cc et enfin, iii. le soutien à l’émergence d’une cogestion des cc par la présentation d’initiatives concrètes qui traduisent ce chantier.

Le premier volet explore les opportunités liées aux ressources numériques alternatives libres auxquelles s’ajoutent les dispositifs de valorisation et de communication destinés à permettre aux usagers d’y accéder. C’est aussi le sujet du patrimoine numérisé et du copyfraud, comme espèce particulière d’enclosure, consistant à revendiquer des droits de propriété injustifiés limitant la circulation d’une oeuvre. (p.63) Cette pratique des institutions culturelles françaises que décrit Pierre Carl Langlais, et qui révèle une tension sinon une contradiction dans leur mission, est une dérive qui est aussi répandue au Canada, faut-il le reconnaître.

Prolongeant la discussion autour de cette problématique, Lionel Maurel examine la question délicate de la réutilisation des produits de la numérisation patrimoniale par ces institutions culturelles à travers différents modèles économiques. Au terme de cet exercice critique, l’importance de garantir des financements publics élevés demeure indispensable, selon lui, en soulignant, comme il se doit, le caractère exemplaire de la stratégie du Rijksmuseum .(p.82)

Le second volet étudie les circonstances entourant la co-production des cc en bibliothèque à travers deux pistes principales liées à l’open data et l’open access. L’enrichissement des savoirs par le crowdsourcing dans le contexte du patrimoine numérisé et des projets de la Fondation Wikimedia complètent cet inventaire.

Le troisième volet retrace les signaux faibles qui peuvent être interprétés comme des marqueurs transformationnels du modèle de la bibliothèque. Cette lecture prospective s’ouvre sur la bibliothèque hors-les-murs et concerne la gestion des ressources via la trame et l’organisation sociale des microbibliothèques ainsi que celles impliquées dans les grainothèques. À cette occasion, Silvère Mercier développe en surplomb des éléments d’analyse portant sur une anthropologie de la participation des agent.e.s; cette avenue qui observe l’émergence d’une culture des communs est extrêmement pertinente et mériterait d’être approfondie. (pp.157-159) Enfin, la dernière partie consacrée à la bibliothèque des communs campe par l’entremise de scénarios d’usages une vision substantielle du tiers lieu comme espace de co-apprentissage et comme programme territorial.

Si les enjeux abordés dans cet ouvrage sont globaux, cette investigation sur les cc reste très française, même si elle chemine en pointant quelques exemples puisés dans un registre international. Une perspective francophone reste à documenter et à écrire avec des correspondances pour la nourrir. Les échanges et la complicité entre les collectifs Savoircom1 et le Café des savoir libres au Québec par le biais de certaines activités, comme le Calendrier de l’avent du domaine public, incarnent les prémices d’un tel dialogue interculturel.

Plus généralement, au Québec la question des communs s’est posée à travers différents événements qui approchaient de manière frontale le défi de la transformation sociétale : création d’un réseau de fab labs en bibliothèque, la conférence Wikimania 2017, la consultation sur la Stratégie numérique québécoise. Dans la foulée de cette dernière, une Déclaration des communs numériques a émergé au sein de laquelle les bibliothèques étaient directement interpellées dans le codesign d’une alternative en termes de sens et de survie numérique. Cet ouvrage phare vient conforter ces discours et ces efforts.

Et si l’intention de l’ouvrage était d’expliciter la place des bibliothèques comme place des communs au sein de ce mouvement tout en promouvant l’adhésion des parties prenantes, celle-ci est pleinement réussie. A fortiori, cette contribution légitime une conception de l’action publique et une démarche de mobilisation sociale que le monde des bibliothèques hésite à rejoindre, pour des motifs épistémologiques et politiques, sinon par habitude d’hésiter, et pourtant. Pourtant, il suffirait aux bibliothécaires de regarder autour d’eux et de se connecter avec ce qui se passe sous leurs yeux, avec les gens qui s’organisent dans les communautés qu’ils et elles sont sensé.e.s accompagner – et afin de mieux les desservir en dehors de l’appareil figé de la prestation de services – pour trouver des réponses et des raisons qui les engagent là déjà à participer à la réalité et au projet des communs.

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