Ce que participer veut dire

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Nous avons vu jusqu’ici comment, au 21ième siècle, la bibliothèque est appelée à soutenir la sphère publique en contribuant aux droits humains et aux conditions d’une vie plus digne par le développement des capabilités.

Nous avons suggéré que cette réflexion engageait une transformation dans la matrice disciplinaire des sciences de la bibliothèque et de l’information.

Nous avons soulevé la question à savoir si nos propres instruments, politiques, textes stratégiques, etc. dans le monde des bibliothèques québécoises, ou ailleurs, supportaient cette vision. Ce travail archéologique reste à faire.

On peut aussi se demander maintenant si les modèles de bibliothèques dont nous nous revendiquons sont en phase avec ce programme.

Dans quelle mesure, en effet, la bibliothèque supporte-t-elle l’émergence de la sphère publique en favorisant l’accès à l’information non-numérique et numérique, en défendant la liberté d’expression, le droit de participer à la culture, la diversité, l’inclusion, les échanges ?

Cette question est aussi vaste et difficile. Si, comme à l’habitude, on consulte les données statistiques, le succès se révèle assez  relatif. Les citoyens ne sont pas encore majoritairement abonnés aux bibliothèques publiques du Québec, les taux varient entre 20 et 30 %. Le vaisseau amiral de la Grande bibliothèque tire les données globales pour les abonnements et la fréquentation vers le haut à Montréal. La fréquentation physique qui apparaît en hausse suggère une transformation dans les usages. La fréquentation numérique est à inventer. Comme pour le reste, collections, superficies, la performances des bibliothèques canadiennes est nettement supérieure, pendant que le taux de décrocheurs au Québec est le plus élevé au Canada. Or, l’existence d’une corrélation positive entre la persistance scolaire et la fréquentation des bibliothèques publiques est bien démontrée.

Pourtant, même au Canada, dans une perspective plus qualitative, on remet en question le modèle actuel de la bibliothèque publique en considérant qu’elle constitue une instance entretenant des obstacles systémiques qui perpétue l’exclusion sociale. Les bibliothèques canadiennes se disent qu’elles pourraient faire mieux.

Dans ce contexte, il s’agirait alors d’une contre-finalité assez fâcheuse s’il s’avérait, en effet, qu’un des dispositifs conçus par la société civile pour favoriser l’inclusion/éducation/participation des citoyens à la sphère publique représentait elle-même un facteur d’exclusion.

Dans les travaux canadiens regroupés sous le projet « Working Together », les blocages qui freinent l’utilisation des ressources et des services, de même que la fréquentation des bibliothèques auprès de certains groupes marginalisés ont été examinés.

On a fait valoir que, quoiqu’on en dise, notre culture, nos politiques, le design de nos établissements ne favorisaient pas l’inclusion et la participation des personnes :

Quand nous nous sommes penchés sur l’exclusion sociale, nous avons appris de membres de la communauté comment l’exclusion influe leur vie et définit leurs besoins. Nous avons découvert que les services de bibliothèque, que nous pensions être inclusifs, n’étaient pas en mesure de répondre à de nombreux besoins de la communauté et, dans certains cas, pouvaient même aliéner certains de ses membres. Nous avons appris la situation de diverses personnes, comme celle d’un adolescent qui craignait venir à la bibliothèque car il était certain que les dispositifs de sécurité alerteraient le personnel qu’il avait des amendes. Cet adolescent pensait que le personnel de la bibliothèque confisquerait sa planche à roulette puisqu’il n’avait pas l’argent pour payer ses amendes. Nous avons appris qu’un groupe de mères qui étaient venues assister à une heure du conte n’y sont jamais revenues. Elles étaient gênées car elles avaient parlé pendant que la bibliothécaire chantait et on leur avait demandé de se taire. Dans une communauté, les personnes handicapées, les parents avec des poussettes et les personnes âgées ne pouvaient pas grimper le sentier irrégulier à forte pente qui était le seul chemin entre l’arrêt d’autobus et la bibliothèque.

Sur le plan conceptuel, les bibliothèques peuvent sembler être des institutions inclusives, mais il faut continuellement se demander si les réalités de la priorisation des services, la manière dont les services sont dispensés et la culture institutionnelle en tiennent compte.

La participation des citoyens y est envisagée comme un moyen pour agir contre les obstacles systémiques en bibliothèque :

Les bibliothécaires qui ont participé au Projet ont rencontré beaucoup de personnes qui ne se sentaient pas à l’aise d’utiliser la bibliothèque. Certains ont dit que la bibliothèque est comme un club dont ils ne sont pas membres. D’autres ont dit qu’ils ne comprenaient pas comment s’y prendre pour trouver ce qu’ils cherchaient et craignaient d’avoir l’air stupide s’ils demandaient de l’aide. Encore d’autres ont dit qu’ils étaient trop gênés de demander de l’aide. Pour quelques membres de la communauté, les bibliothèques peuvent être opprimantes. Leurs règles et codes peuvent être aliénants et le personnel peut sembler inabordable ou intimidant. Les bibliothèques demandent une vérification de l’identité et de l’adresse pour devenir membre, imposent des amendes pour les retours tardifs et ont des politiques régissant le comportement, comme par exemple concernant les « usagers malodorants » ou les adolescents trop bruyants lorsqu’ils jouent des jeux à l’ordinateur. Les bibliothèques mettent en œuvre des politiques et ont une configuration de l’espace qui distancent le personnel des usagers, en plus d’utiliser un jargon complexe pour parler des services. Beaucoup de personnes socialement exclues ne se sentent pas bienvenues à la bibliothèque et il est vrai que souvent elles ne sont pas bienvenues.

Le personnel ne peut pas éliminer les obstacles systémiques en discutant des politiques et en faisant des recommandations. Le personnel ne peut pas apprécier les obstacles aux services de bibliothèque auxquels font face les personnes socialement exclues car ses membres ne sont pas eux-mêmes socialement exclus. Afin de recenser, reconnaître et supprimer les obstacles systémiques, nous devons engager la participation des membres de la communauté qui perçoivent ces obstacles.

Pour avoir une meilleure compréhension de ce que « participer » veut dire, Working Together propose un continuum de la participation susceptible d’aider les institutions à évaluer stratégiquement leur planification et l’approche participative appropriée pour les services en bibliothèque qui seront programmés en se situant sur cette échelle.

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Cet outil de visualisation nous permet aussi de faire l’hypothèse que la programmation actuelle des bibliothèque se concentre encore aujourd’hui, d’une façon générale, à l’extrémité la plus faible sur l’échelle des niveaux de participation.

Ce continuum rappelle certains schémas en théorie de la participation citoyenne qui sont repris pour appuyer la démarche des approches de type laboratoire vivant.  Les processus d’innovation ouverte et de co-design que supposent ces approches ont été mis à profit dans le cadre du projet de la médiathèque de Lezoux en Auvergne (France). Il y a certainement un parallèle à faire entre ces méthodes orientées à partir de l’usager, mais qui mettent l’emphase dans un cas, sur l’inclusion sociale et dans l’autre, l’innovation ouverte.

Avec les études et le travail de terrain qui ont été menés dans le cadre du projet Working Together, une trousse d’outils a aussi été développé afin d’aider les bibliothèque à mettre en place une approche de la « planification en collaboration avec la communauté » qui ne vise pas seulement une réorganisation des services, mais une transformation plus radicale et plus durable. Car « [r]econnaître que les modèles actuels de bibliothèque ne servent pas les personnes socialement exclues c’est nécessairement reconnaître qu’un changement plus fondamental s’impose. »

Or, l’accès à l’information, le droit de participer à la culture, l’ouverture à la diversité commencent par cet engagement en faveur d’une planification en collaboration à la communauté. C’est ce que participer à la  bibliothèque ou faire du design participatif devrait d’abord vouloir dire en réalité.

Ce n’est pas ce genre de projet qui se dit participatif, dans cette version réductrice et consumériste, façon me-too marketing, qui consiste à mettre du mobilier mobile ou modulaire en s’excitant devant un catalogue IKEA.

Les techniques et les méthodes qui sont proposées dans Working Together visent à « recenser et éliminer les obstacles aux services d’une part et, d’autre part, élaborer et mettre à l’essai un modèle de service dans lequel les personnes socialement exclues peuvent participer activement, en tant qu’égales, à la prise de décision et à la planification de la bibliothèque. » Je reviendrai plus loin (dans un article ultérieur) sur cette méthode.

Pendant quatre ans, Ressources humaines et Développement social Canada (RHDSC) (devenu Ressources humaines et Développement des compétences Canada) a soutenu ce projet qui visait à « étudi[er] l’adoption des techniques du développement communautaire pour planifier des services de bibliothèque publique plus inclusifs. »

New Central Public Library of Halifax
New Central Public Library of Halifax, Canada. Ouverture 2014.

Ce travail a été réalisé  sous la direction de la Vancouver Public Library avec les bibliothèques partenaires − Halifax Public Libraries, Toronto Public Library et Regina Public Library  et a constitué

une importante reconnaissance de la part de quatre des plus grands systèmes urbains de bibliothèques publiques du Canada du fait que les bibliothèques publiques doivent trouver de nouveaux moyens de comprendre et de servir les membres des communautés socialement exclues si nos établissements doivent remplir les importants rôles sociaux et économiques que nous cherchons à assumer. 

Working Together représente un instrument de planification et de co-design social très puissant pour la bibliothèque du 21ième siècle, dite participative, qui vise à soutenir les droits humains par le développement des capacités humaines.

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De Toronto à Montréal en passant par Berlin : les micro-bibliothèques de la rue

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Les Little Free Library se multiplient à Toronto. Les bibliothécaires-architectes amateurs s’activent dans l’espace ouvert de la rue avec des petites maisons du livre home-made. Au printemps dernier, les Phone Booth à New York, ces bibliothèques créatives logées dans des cabines téléphoniques, avaient déjà suscité un certain émoi et leur image avait fait le bonheur viral des adeptes de Pinterest. On parle de ces initiatives comme d’un mouvement qui bondit de ville en ville, de communauté en communauté, de voisin en voisin, et qui favorisent les micro-relations à visage humain pour compenser les effets de distance de la culture urbaine/numérique, comme rapporte le Los Angeles Times:

A nationwide movement, Little Free Library prompts bibliophiles to put up small shelved structures outside their homes where people can take books and leave some too. The result can be conversation, friendship and a sense of community.

The concept of passing along a favorite book speaks to people’s desire to connect in person at a time when much communication takes place via texts and Facebook, said Dana Cuff, a UCLA professor and director of cityLAB, a think tank.

Le principe est simplissime : on propose un design artisanal de micro-bibliothèque, on y dispose quelques livres que les passants peuvent emprunter pour les rapporter éventuellement ou en laisser d’autres. La procédure est inspirée du Bookcrossing. C’est offert sans prétention, sans inscription et sans frais de retard, mais avec le sourire du propriétaire, passeur amoureux de la lecture et des lecteurs. Vous entretenez en plus quelques conversations au bord du trottoir? Vous êtes en train de fonder un projet citoyen et un tiers-lieu.

Dans la version américaine, on peut s’inscrire pour la somme de 25$ à Little Free Library, une organisation à but non-lucratif, qui permet d’obtenir un numéro et une affiche. Mais, est-ce bien nécessaire?

Lorsque j’ai publié cette nouvelle sur mon fil Twitter, quelques admirables personnes de ma communauté ont annoncé leur intention de lancer un réseau de petites bibliothèques de rue à Montréal. Voici ma contribution : une micro-bibliothèque dans le lanterneau trouvé. J’ai le regret de dire que, pour le moment, je ne manie pas très bien la scie et le marteau mais qui sait…car décidément les oeuvres torontoises sont vraiment attrayantes.

Notons que @Karlpro, aussi bien marcheur que poète urbain, nous a fait connaître une boîte de partage, The Givebox, qu’il a repéré dans le Mile End. La boîte ressemble à un garde-robe sur un coin de rue, pas tout à fait un walk-in : on y offre, dans la même philosophie de l’échange et du don, une étagère de livres qui cohabitent avec des biens usagés en attente d’une seconde vie.

On trouve aussi des Givebox en Allemagne, notamment à Berlin, où elles auraient vu le jour, ainsi qu’aux États-Unis et en France.