Liberté intellectuelle dans les bibliothèques : des livres à l’IA #CFLAFCAB2018

J’ai été invitée à participer à une table ronde sur la liberté intellectuelle avec une brochette de remarquables panélistes et modérateur (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) à la conference de la Fédération canadienne des associations de bibliothèque (CFLA-FCAB) à Régina. C’est Vickery Bowles de la Toronto Public Library (ayant courageusement négocié avec ce enjeu il y a peu de temps) qui a initialement proposé ce format de présentation en trois parties: les problèmes vécus, quelques réflexions sur cette question et pourquoi devrions-nous nous préoccuper encore de la liberté intellectuelle ?

1. Mes expériences avec la liberté intellectuelle (Comment j’abordé cet enjeu à partir de mon activité de blogueuse)

En faisant un retour sur mon engagement en matière de liberté intellectuelle au cours de mon parcours professionnel, j’ai identifié trois jalons. C’est un exercice que j’ai mené en inventoriant principalement les sujets abordés dans différents billets de blogue que j’ai écrit depuis 2009, et en examinant l’évolution des thèmes et des préoccupations qui émergent.

La liberté intellectuelle dans la perspective des livres

Mais, avant le temps des blogues, j’ai connu une époque, pas si lointaine, où l’on abordait essentiellement la liberté intellectuelle à travers les collections et les livres. En 2007, mon projet de stage à l’EBSI  consistait à développer une collection pour les enfants traitant de sujets sensibles. Ces livres, tous excellents, s’avéraient de très bons candidats pour la censure et, au lieu de les cacher, ou de faire en sorte de ne pas trop les montrer, nous avions choisi d’inviter les écoles du quartier et de leur offrir un espace sécuritaire pour discuter de la violence, du racisme, de la guerre, de l’exclusion, etc.

Nous pratiquions aussi, comme cela se fait encore aujourd’hui, la valorisation indirecte avec des présentoirs de livres contestés ou censurés élaborés à l’aide des listes proposées sur le site de la Semaine de la liberté d’expression / Freedom to read week

La liberté intellectuelle dans la perspective des blogues

À la fin de la première décennie du millénaire, la liberté de lire est devenue aussi une liberté d’écrire, pour nous tou.te.s, à travers les blogues et les autres pratiques d’écritures numériques – et non numériques. Ce sont aussi de nouvelles façons de défendre la liberté intellectuelle qui ont alors vu le jour pour les bibliothécaires. Le tout premier billet de blogue que j’ai rédigé pour les bibliothèques de Montréal était consacré à la liberté d’expression et à la censure. Le meilleur moment de ce billet résidait dans cette citation de Stanley Fish: « it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position.” C‘est un point de vue que je n’ai pas cessé de revendiquer, c’est-à-dire cette idée que la bibliothèque est un endroit singulier où les gens peuvent échanger et débattre, et que nous devons nous-mêmes, en tant que bibliothécaires, prendre position pour la défendre à ce titre.

En 2010, avec quelques collègues, nous avions aussi créé un blogue collaboratif dans lequel nous avons publié des selfies avec nos livres censurés favoris. Plusieurs milliers de visiteurs sont venus y jeter un coup de d’oeil – ce qui nous avait passablement surpris et amusés.

La liberté intellectuelle dans la perspective de l’internet

Au fil des ans, la liberté intellectuelle a étendu sa signification, non seulement en prenant en compte de nouvelles façons de lire, d’écrire et de publier, mais aussi en incarnant des enjeux qui débordent sur le Web et l’Internet – qui rendent possible ces pratiques. Depuis quelques années déjà, pour plusieurs et pour moi aussi, défendre la liberté intellectuelle n’a de sens que si nous nous engageons et nous prenons position concernant divers enjeux liés aux libertés numériques telles que :

Des livres à l’intelligence artificielle, les référentiels du monde des bibliothèques ont été sérieusement bousculés en moins d’une décennie.  Je crois qu’il nous faut prendre la mesure de cette signification élargie de la liberté intellectuelle ainsi que du rôle que nous voulons ou nous devons y jouer dans la transition numérique.

2 . Quelques réflexions sur cette question

Je pense que le rôle éthique des bibliothèques s’accentue  de plus en plus en s’appuyant sur le concept de justice sociale. Or, la liberté intellectuelle fait partie d’une théorie de la justice où l’on assume des libertés égales pour tous : Tous ont des droits égaux à l’égard de la liberté intellectuelle. Si l’on adopte, en revanche, le point de vue de la justice sociale, on considère que tou.te.s doivent avoir des possibilités égales et que la liberté intellectuelle est une capabilité fondamentale, ainsi que le dirait, par exemple, Martha Nussbaum  :

les sens, l’imagination et la pensée : être capable d’utiliser ses sens (en bénéficiant entre autres de la liberté d’expression), d’imaginer (y compris de créer dans le domaine des arts), de penser, de raisonner et de le faire de façon humaine (y compris en s’amusant et en ne craignant pas les peines inutiles), à l’aide d’une éducation non seulement de base (mathématiques, langue, etc.), mais aussi dans les humanités, en sciences et dans d’autres domaines.


Où cela nous mène-t-il ?

La liberté intellectuelle en tant que capabilité

Nous sommes passés d’un discours sur le droit à la liberté intellectuelle à un discours sur la possibilité d’exercer sa liberté intellectuelle dans une perspective de justice sociale. Ce point de vue nous amène à penser, considérant les défis numériques actuels – même si ce ne sont pas les seuls défis auxquels nous sommes confrontés, mais ils sont significatifs -, que nous devrons faire un pont entre la liberté intellectuelle et la littératie numérique, de même qu’un pont entre la liberté intellectuelle et les communs numériques.

Dans un article qui figure dans une des dernières éditions du magazine Public Libraries., Amita Lonial soutient que la justice numérique dépend de la littératie numérique. Et pour un véritable impact sur la littératie numérique, travailler sur les questions d’accès ne suffit pas; travailler sur les compétences numériques (digital skills) ne suffit non plus à réduire les inégalités. L’essentiel, ce sont les partenariats et les initiatives de codesign avec les communautés et les parties prenantes.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.
La liberté intellectuelle et la littératie numérique par le codesign

Alors pourquoi la littératie numérique en tant que capacité spécifique de la liberté intellectuelle reposerait-t-elle sur le codesign ?

  • Parce que ceci nous permet de prendre en compte le contexte social et culturel, les barrières systémiques, les biais institutionnels, et d’agir de manière critique sur la diversité et la «distance sociale».
  • Plus simplement, puisqu’il s’agit de besoins (fondamentaux) des utilisateurs, ceux-ci et celles-ci devraient être invité.e.s à participer à la conception de la « solution »; ce qui s’applique aussi bien aux outils qu’aux politiques publiques.
  • Et aussi, parce que cette approche est susceptible de faciliter l’exploration d’une diversité de manière de soutenir l’accès, d’utiliser, de créer, de promouvoir et de défendre les connaissances, la culture et les communs numériques.

3. Pourquoi la liberté intellectuelle est-elle toujours un enjeu important pour nous ?

Parce que c’est un enjeu moral central pour nous tou.t.e.s, et parce que c’est notre rôle de s’en soucier.

Mais comment?

Peut-être devrions-nous penser à :

1. Actualiser notre approche de la liberté intellectuelle dans notre mission et nos politiques – en dehors du développement de collection et de la politique d’internet.

2. Clarifier le cadre éthique des bibliothèques à l’égard de la justice sociale.

3. Faire de la littératie numérique une priorité stratégique à tous les niveaux : local, national et global. (Je pense, à cet égard, que l’initiative récente du CBUC pour un programme national de littératie numérique est une excellente idée en vue d’y parvenir; et que le travail de l’IFLA est aussi inspirant).

4. Être plus exigeant.e.s envers nous-mêmes (Expect more comme le dirait R. David Lankes) quand il s’agit de « représenter la voix de la communauté dans le discours public»  en matière de sécurité intellectuelle.

5. Pratiquer le codesign :

  • Travailler avec les organisations impliquées dans la protection et la défense des libertés civiles numériques : Mozilla, OpenMedia, Open Knowledge Foundation, Electronic Frontier Foundation, la Quadrature du netFree Software Foundation, etc.
  • Organiser des cafés citoyens afin de discuter les stratégies numériques nationales et locales, et demander aux citoyens ce qu’ils veulent, de même que ce qu’ils et elles attendent de nous.
  • Approfondir notre approche dirigée par la communauté (community-led approach) et raffiner nos outils de développement communautaire/codesign pour la littéracie numérique, voire même pour la participation démocratique.
Un cas :  le codesign de l’IA dans les bibliothèques publiques

Au début de 2018, des cafés citoyens sur l’intelligence artificielle se sont déroulés dans les bibliothèques publiques du Québec. Nous avons demandé aux citoyens de réfléchir collectivement au développement responsible de l’IA. Des organisations à but non lucratif ont aussi été sollicitées. Que la discussion porte sur la santé, l’éducation, les villes intelligentes, la justice, les fausses nouvelles, la propagande, la protection des données personnelles ou leur manipulation, la littératie numérique est apparue comme un élément clé.

Nous sommes sur le point de faire des recommandations éthiques, et alors que les bibliothèques ont souvent été conçues comme des actrices susceptibles de jouer un rôle déterminant dans ce contexte, je pense que, au nom de la liberté intellectuelle, de la défense des libertés numériques et de la littératie numérique (incluant la littératie algorithmique), elles devraient, en effet, compter au nombre des parties prenantes de ce projet de société.

 

Le rapport des bibliothèques américaines 2015: Où en sont les bibliothèques publiques?

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Le rapport des bibliothèques américaines est une publication à ne pas manquer. Du côté des bibliothèques publiques en 2015, on constate un changement dans la perception que les citoyens et les communautés entretiennent à l’égard des nouveaux rôles des bibliothèques. Ces derniers conçoivent désormais les bibliothèques comme des lieux d’ancrage social.

L’examen de la situation des bibliothèques publiques américaines en 2015 révèle l’importance des enjeux et des services suivants :

1) L’inclusion numérique par le développement des compétences numériques. « They have responded to the growth in computer technology by providing both access and training, from coding classes to 3D printing. » 98% des bibliothèques offrent des formations liées à la littéracie numérique. Cette donnée provient du Digital Inclusion Survey. Les collaborations avec le programme STEM se multiplient.

2) L’essor des espaces de créativité et des activités de fabrication. « New forms of programming today, from makerspaces to drop-in craft activities reflect our changing world. »

3) Le souci pour une plus grande diversité culturelle dans les collections, notamment pour les jeunes. « Over the past 12 months the library community has fostered conversations and fueled a groundswell toward activism to address the lack of diversity reflected in children’s literature—both in content and among writers and illustrators. »

4) Une conception des bibliothécaires comme agents de transformation sociale qui proposent des lieux et des processus de codesign citoyen. « Libraries also address unique community needs, offering a neutral space for patrons, residents, faculty, and students to discuss and resolve critical issues. »

Voici la liste annuelle des 10 livres qui ont suscité le plus grand nombre de demandes de retrait des rayonnages (censure):

  • The Absolutely True Diary of a Part-Time Indian, par Sherman Alexie
  • Persepolis, par Marjane Satrapi
  • And Tango Makes Three, par Justin Richardson and Peter Parnell
  • The Bluest Eye, par Toni Morrison
  • It’s Perfectly Normal, par Robie Harris
  • Saga, par Brian K. Vaughan and Fiona Staples
  • The Kite Runner, par Khaled Hosseini
  • The Perks of Being a Wallflower, par Stephen Chbosky
  • A Stolen Life: A Memoir, par Jaycee Dugard
  • Drama, par Raina Telgemeier

Bonne lecture!

Présentation frontale de Fifty Shades of Grey : comment satisfaire les désirs des lectrices avec un roman érotique

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Discrètement numérique, le roman Fifty Shades of Grey est passé de la confidence à l’obsession littéraire. Mais les lectrices électrifiées sont moins obsédées que les critiques inconfortables avec l’érotisme féminin.

J’ai lu Fifty Shades of Grey au moment où il n’était pas encore traduit. Le début est banal, très girly, jusqu’à ce que la romance se corse façon Harlequin XXX. Rendue à ce point, j’aurais bien voulu être marin ou ingénieure pour apprécier la suite et le chantier des noeuds, des courroies et des patentes. Que de complications ennuyeuses et répétitives! Pour moi, ce récit de bondage est aussi réjouissant que la lecture obligatoire d’un manuel de physique mécanique avec des exercices fastidieux – et le corrigé. Ce sont mes goûts. Cela dit, depuis quand la porno est-elle supposée être d’une qualité transcendante?

Peu après cette lecture, j’ai entendu la société des critiques XY se déchaîner, pères Fouettard, grands auteurs et twauteurs, quincaillers du mépris et de la raillerie, la langue bien pendue qui ne l’avaient pas lu, qui s’en gardaient bien, mais qui s’acharnaient comme des prédateurs sur le pauvre corps de ce livre innocent. Difficile d’éviter la question : est-ce vraiment l’art littéraire qui dérange ou la porno pour femmes ?

Un peu par esprit de contradiction au détour d’un souper arrosé, mais surtout assumant que lire est un geste politique, j’ai proposé la liste des raisons, disjonctivement non suffisantes mais conjonctivement nécessaires (disons), pour lesquelles j’estime que ce livre mérite d’être lu et recensé. Voilà pour expliquer la présentation frontale, à défaut d’être viscérale.

4 raisons pour lire Fifty Shades of Grey

1. La justice poétique. Dans un monde littéraire plein de préjugés qui recense deux fois plus souvent les oeuvres des auteurs que des auteures, on pourrait penser que ce livre de L.E. James s’en est bien tiré. Mais, on a jugé ce livre souvent sans même le lire, ce qui constitue un avantage passablement ambigu.

La relation de domination dépeinte dans cette oeuvre est à l’image du rapport entre les critiques et les auteures au sein du monde littéraire : les femmes qui écrivent sont menottées par les médias. Lisons Fifty Shades et parlons-en, en bien ou en mal, mais parlons-en en connaissance de cause, et ceci contribuera à rétablir un tant soit peu le déséquilibre systémique dans l’économie de l’attention critique et le mauvais (ou l’absence de) traitement que l’on réserve aux oeuvres de femmes. Chaque recension compte si l’on espère dénouer sur le long terme les mécanismes préférentiels qui favorisent l’audience des écrivains, et les ventes, et ultimement les opportunités d’une carrière financièrement stable. C’est une affaire de justice poétique.

2. L’appui à la diversité éditoriale émergente. On peut aussi lire à travers ce livre et y voir un phénomène de la nouvelle édition qui contribue à la diversité des modèles émergents. La technologie numérique a permis l’apparition de solutions alternatives pour les auteur(e)s dont celle de l’auto-édition. Après avoir abordé le marché par cette avenue, l’oeuvre de L.E. James a fait le tour du cycle éditorial au complet, mais à l’envers : autoéditée, éditée en ligne, imprimée à la demande, imprimée à fort tirage, cartonnée et puis en version de luxe. 65 millions d’exemplaires vendus plus tard, Fifty Shades symbolise d’abord un succès de l’auto-édition qui trace la voie pour d’autres succès par association comme c’est le cas, par exemple, du roman érotique auto-édité par Sylvia Day, Bared to You, qui a fait les listes du New York Times et de USAToday plusieurs semaines d’affilée.

3. La lecture sociale et son laboratoire moral. Fifty Shades comporte évidemment sa part de transgression, il aborde un sujet tabou qui interpelle nos codes moraux et les remet en question. On pourrait bien dire que tous les romans érotiques ont ce potentiel de subversion. La différence tient ici au fait que cette oeuvre a été largement socialisée.

Un phénomène du monde des réseaux portés par les mères qui bloguent, cette oeuvre a généré une abondance de conversations, d’échanges, d’activités autour d’une quête partagée du sens de la sexualité, des relations de pouvoir entre les hommes et les femmes, et plus généralement du territoire moral que l’on est prêt à revendiquer et habiter, entre ce qui est acceptable et son contraire.

De mémoire de bibliothécaire, il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu autant de discussions générées par un livre : des femmes de tout âge et tous les milieux (on n’imaginerait pas), non seulement se sont données le droit de lire ce genre de littérature (j’y reviens dans le motif suivant), mais surtout s’en confessent librement et testent leurs idées au sein de la sphère publique. Quoi qu’on en pense, cet objet a favorisé une lecture sociale créative avec des aptitudes de sujet libre. C’est dire que l’on peut lire, pratiquer le bondage et philosopher en même temps.

4. Un peu plus haut, un peu plus loin, l’expansion de la littérature érotique et le droit de lire. La popularité de la trilogie a aussi contribué à légitimer la littérature érotique et à repousser les frontières de la liberté de lire pour de nombreuses lectrices. James a tiré parti d’une structure narrative de romance très standardisée pour y aménager du contenu érotique :le résultat est un conte de fées BDSM qui a permis d’apprivoiser et de conquérir un public féminin qui ne s’adonnait pas habituellement ces lectures sulfureuses. Et le jeu des « Si vous avez aimé ceci vous aimerez cela…» a stimulé la renaissance du genre – et pas seulement la vente de fouets et sextoys. À l’avenir, on rougira moins en lisant de la littérature érotique dans le métro, avec ou sans le confort discret de sa tablette blanche.

Peut-être que dans le nombre, des textes de qualité verront le jour qui sortiront du grand catalogue des pires clichés et du formatage prédateur-proie, histoire de mettre un peu d’interactions. Mais, quoi que l’on en dise, là encore, au-delà de l’acceptation de la littérature érotique, c’est plus largement la représentation de la lecture, et son image de marque, qui s’en trouve revampée: Reading is the new sexy.

Et, on le doit bien à cette littérature, même à la plus mauvaise de ce mauvais genre qui dérange la fonction patriarcale.

On célèbrera cette année, du 24 février au 2 mars 2013, la Semaine de la liberté d’expression/Freedom to Read avec deux frissons, un de plaisir en constatant cette ouverture dans l’horizon de la littérature érotique, et l’autre, un frisson d’inquiétude, celui qui nous fait tressaillir devant le discours sexiste des critiques ou le sort des bibliothèques qui sont confrontées à des démarches de censure impliquant Fifty Shades. 

La recommandation de lecture érotique en bibliothèque

En dehors des journaux, et si on excepte ces quelques bibliothèques qui ont subi des pressions de vertueux citoyens, Fifty Shades est à l’abri dans le monde très féminin des gardiennes de livres que sont les bibliothécaires.

Mais, ne cherchez pas Fifty Shades sur les tablettes des bibliothèques à Montréal ou ailleurs au Québec en ce moment. Ce n’est pas pour des raisons de censure ou parce que l’on ne tient pas ce genre de littérature. Loin de là. La plupart des collections affichent sans complexe, non pas un, mais bien plusieurs exemplaires de Fifty Shades. Toutefois, il semble que la demande soit telle que «plusieurs» ne soit jamais assez pour satisfaire l’engouement des lectrices qui se l’arrachent.

La popularité de ce titre représente un défi pour le travail de recommandation de lecture (RL), ce que les bibliothécaires américains appellent le Readers’ advisory (RA). D’abord, il y a les lectrices qui auront aimé Fifty Shades et qui voudraient aller plus loin avec de suggestions inédites. Ensuite, il faut faire patienter celles qui sont sur la liste des réservations et qui souhaitent autre chose en attendant. Enfin, la venue d’un public nouvellement introduit à la littérature érotique amène inévitablement un lot de candidats plus ou moins déçus par le style de l’oeuvre. Dans ce cas, il faut voir si c’est la niche au sein de laquelle figure Fifty Shades qui ne correspond pas aux attentes de ces lectrices et explorer avec eux d’autres possibilités parmi les récits ou les romans érotiques en fonction de leurs préférences.

Dans un article fort intéressant du Library Journal (dont j’ai paraphrasé le titre), on aborde la question des enjeux de la recommandation de lecture dans le contexte de la littérature érotique. Comme dans toutes les situations de RL, rappelle-t-on, on doit être attentif aux préférences de la personne :

As with any other readers’ advisory (RA) interaction, respect must be given to the patron’s reading preferences. The choice of which erotica and erotic literature a patron chooses to read is highly personalized as sexuality is an individual experience. According to erotica anthology editor Wright, “The key is finding the themes you enjoy and then discovering the authors who write what you like to read.”

Un piège dans l’exercice de recommandation de lecture va consister à supposer que l’on peut amalgamer érotisme et romance, prévient l’auteure. Un roman avec des ingrédients sexuels n’est pas un roman érotique. Rien n’est tranché au couteau, mais la structure narrative tend à les distinguer. Dans un roman sexuellement explicite, les scènes de sexe sont intégrées dans une relation qui ne repose pas exclusivement sur ces motifs pour se développer. Dans un roman érotique, les personnages, et leur engagement avec le monde, se révèlent au lecteur essentiellement à travers leurs pratiques sexuelles. Enfin, certains récits érotiques, à la différence même des romans érotiques, ne requièrent aucune histoire d’amour quelle qu’elle soit.

Histoire d’O, par exemple, qui est une oeuvre centrée sur la relation de domination/soumission serait un mauvais choix pour une lectrice fascinée par l’histoire d’amour entre Anastasia et Grey, mais un bon pour cette autre qui souhaiterait approfondir le sujet sado-maso.

Certains lecteurs ne se soucient pas des personnages, de leurs destins, des intentions de l’auteur ou de son projet narratif :ils/elles veulent du matériel sexuellement explicite. Lorsqu’il s’agit de déterminer à qui on a affaire et quelle intensité érotique lui convient, l’approche privilégiée par la bibliothécaire qui signe l’article du Library Journal consiste à demander simplement :

“How hot do you like it?” This provides readers with a nonjudgmental opening to make their own decision. You may be surprised by how often the response is, “The hotter, the better.”

Il ne reste plus qu’à traduire adéquatement :“How hot do you like it?”

Cet article aborde également un autre aspect assez délicat du service en bibliothèque :le marketing de la collection pour les lecteurs de littérature érotique.  On hésite de moins en moins à faire du facing (présentation frontale) avec les couvertures les plus juteuses et à exposer ces sélections à l’occasion, par exemple, à la St-Valentin ou pendant la Semaine de la liberté d’expression justement.

Par ailleurs, on cherche aussi à atteindre un juste équilibre entre, d’une part, l’intimité du public à respecter vis-à-vis des lectures confidentielles et, d’autre part, temps, la complicité que la bibliothèque souhaite manifester à l’égard de ses lecteurs en leur montrant qu’elle supporte leurs intérêts peu importe ce qu’ils choisissent de lire.

Certains bibliothécaires distribuent, parmi leurs dépliants,  des sélections de littérature érotique du type «si vous avez aimez ce livre, vous aimerez…» D’autres y vont subtilement, avec un clin d’oeil, en insérant discrètement des signets, qui proposant une liste des recommandations similaires, entre les pages des oeuvres de littérature érotique.

Les anglophones peuvent compter sur de nombreux outils pour mener ce travail de recommandation et de médiation, notamment un grand choix d’anthologies récentes comme Agony/Ecstasy: Original Stories of Agonizing Pleasure/Exquisite Pain, édité par Jane Litte (Berkley, 2011), Best Erotic Fantasy & Science Fiction, édité par Cecilia Tan et Bethany Zaiatz (Circlet, 2010), Best Women’s Erotica 2011, édité par Violet Blue (Cleis, 2010), Lustfully Ever After: Fairy Tale Erotic Romance édité par Kristina Wright (Cleis, 2012) et bien d’autres encore…

De tels outils manquent, à ma connaissance, dans notre contexte culturel et linguistique. Il y a bien quelques recueils de nouvelles dans des revues comme La Vie en rose et Arcade, deux ou trois mémoires, mais ce vide nuit à la valorisation des productions francophones et à celui de notre héritage culturel. Des ateliers de formation continue sur la littérature érotique sont aussi offerts aux bibliothécaires américains. Décalage. Pointe d’envie.

Initiation à la littérature érotique

Lors de la Semaine de la liberté d’expression, ou simplement si l’on souhaite poursuivre l’exploration des différents registres de ce genre, après Fifty Shades, pourquoi ne pas donner libre cours à ses fantasmes littéraires?

La vitrine est généreuse sur le web et il est possible de trouver des oeuvres dans le domaine public qui existent en format numérique et qui peuvent être aisément téléchargées.

Le repérage est parfois plus douloureux et la numérisation n’est pas toujours très séduisante, mais c’est gratuit. Des classiques :Les poèmes de Sappho (Gallica), Fanny Hill de John Cleland (Gutenberg), Justine ou le malheurs de la vertu par le Marquis de Sade (Gallica), La Vénus à la fourrure/Venus in Furs par Sacher-Masoch (Gutenberg), L’Anti-Justine par Restif de la Bretonne (Wikisource), Le Diable au corps de Radiguet (Gallica)

On retrouve aussi Sade et Radiguet, entre autres, chez Publie.net avec une facture éditoriale plus sophistiquée et une contextualisation contemporaine qui réduit la distance entre ces oeuvres et nous.

Au 20ième siècle :Lady Chatterley’s Lover par D. H. Lawrence (Uni. Adelaide),  Les Onze Mille Verges de Guillaume Apollinaire (Gutenberg, dans le domaine public au Québec, mais pas en Europe), Vénus Erotica d’Anaïs Nin, Histoire d’O par Pauline Réage, Belle de jour de Joseph Kessel, Histoire de l’oeil de Georges Bataille, Querelle de Brest de Jean Genet.

La littérature érotique a connu un essor dans les années soixante-dix avec la révolution sexuelle, propulsée par la voix des auteures comme Erica Jong avec Fear of Flying ou My Secret Garden édité par Nancy Friday.

Cet éveil et cette audace se sont prolongés dans les années 1980-90 et 2000.  Anne Rice, sous le pseudonyme A.N. Roquelaure a frappé fort avec sa trilogie de La belle au bois dormant :The Claiming of Sleeping Beauty; Beauty’s Punishment; Beauty’s Release. En français :Françoise Rey et La Femme de papierLe lien de Vanessa Duriès,  La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet, Baise-Moi de Virginie Despentes, Sept Nuits par Alina Reyes.

Récemment, d’autres romans autopubliés tels que Switch de Megan Hart et Bared to you par Sylvia Day ont figuré sur la liste des bestsellers du New York Times.

Québec érotique

À en croire les critiques, le Québec et la littérature érotique seraient presque d’improbables partenaires de lit. Et, régulièrement, depuis les années 60, on répète sur les tribunes que celle-ci est en train d’éclore. Trêve d’autoflagellation, on assisterait bien au Québec à l’émergence d’une nouvelle littérature érotique au féminin.

Quelques titres ont récolté la faveur populaire :Coups de coeur  à faire rougir : le meilleur histoires à faire rougir par Marie Gray (la reine du genre en termes de vente), Nouvelles érotiques de femmes (2 tomes) par Julie Bray, Totale de William St-Hilaire (qui réunit trois des ouvrages qui ont connu du succès).

D’autres ont connu une approbation critique :Le désir comme catastrophe naturelle par Claire Dé, La salle d’attente de Anne Dandurand et surtout Putain de Nelly Arcan.  Du côté des écrivains : Self de Yann Martel, La chair du maître par Dany Laferrière.

Dans Le Devoir, Jean-François Nadeau a questionné Elise Salaün, spécialiste de l’érotisme en littérature québécoise, et auteure de Oser Éros (à lire), au sujet de nos meilleurs crus littéraires :

Nelly Arcan, qui revisite le patriarcat. Marie José Thériault, en digne fille de son père, Yves Thériault, pour Œuvre de chair. Roger Des Roches pour La jeune femme et la pornographie, Roger Fournier, qui vient de disparaître, pour Journal d’un jeune marié, … Aujourd’hui, une forme d’engagement humain et de philosophie est au cœur de notre érotisme, plus qu’avant, où l’on retrouvait une dynamique prédateur-proie.

On peut penser que Fifty Shades contribuera à accélérer cette renaissance de la littérature érotique québécoise et francophone. Pendant ce temps, pour accompagner les lecteurs et les lectrices, tout est à créer tant du côté professionnel que de celui des amateurs.  Qu’il s’agisse de faciliter le repérage des oeuvres du domaine public; de découvrir des auteur(e)s et des éditeurs, des autoédités; de produire des critiques, des sélections, de partager, de favoriser la création de communautés; d’explorer et d’expérimenter, tout est à faire. La curation, la médiation, l’expérience de ce genre littéraire dans l’interface web/espace physique, et partant la résistance au sexisme structurel du monde littéraire, est un chantier collaboratif (de nouveau les noeuds, les courroies et les patentes) aussi vierge que l’était Anastasia.

Bonne Semaine de la liberté d’expression (#FTRWeek) et bon vagabondage !

Pour aller plus loin :

|La photo appartient au domaine public et provient des Flickr Commons|

Hunger Games parmi les 10 livres les plus censurés aux États-Unis

L’office pour la liberté intellectuellede l’American Library Association vient de faire connaître le palmarès des 10 livres qui ont été le plus souvent confrontés à la censure aux États-Unis en 2011.

Hunger Games, dont l’adaptation cinématographique est actuellement en tête du box-office, fait partie de cette liste. La trilogie de Suzanne Collins a risqué la censure pour les motifs suivants : caractère anti-ethnique, anti-famille, insensibilité, langage offensif, occultisme, satanisme, violence.

Plus précisément, cette liste présente les livres qui ont fait l’objet du plus grand nombre de challenges c’est-à-dire de plaintes, dans une école ou une bibliothèque, exigeant que le matériel soit retiré en raison du caractère inapproprié de son contenu. Les demandes des requérants ne sont pas honorées dans tous les cas.

Lawrence Hill reçoit le prix Freedom to Read 2012


L’auteur canadien Lawrence Hill a reçu le prix Freedom to Read 2012, qui vise à sensibiliser les citoyens au sujet de la censure, pour The Book of
Negroes. L’été dernier, la couverture de ce livre avait été brûlée par un groupe hollandais en raison du mot « negro » dans le titre. Ce chef d’oeuvre a été traduit au Québec par les éditions de la Pleine Lune en 2011 sous le titre d’Aminata.

Lors de l’annonce le 22 février dernier, le président de l’Union des écrivains du Canada (Writers’ Union of Canada) a fait valoir que l’élégance de la réponse de Hill face à ce geste justifiait largement cet honneur :

Burning books is designed to intimidate people. It underestimates the intelligence of readers, stifles dialogue and insults those who cherish the freedom to read and write. The leaders of the Spanish Inquisition burned books. Nazis burned books.

[…]

Rather than flinching from a document that addresses the history of African people, Mr. Groenberg should put down their matches, respect freedom of speech, and enter into a civil conversation about slavery, freedom and contemporary language.

Pour la traduction :

Brûler les livres est conçu pour intimider les gens. Ce geste sous-estime l’intelligence des lecteurs, étouffe le dialogue et insulte ceux qui chérissent la liberté de lire et d’écrire. Les chefs de l’Inquisition espagnole ont brûlé des livres. Les Nazis ont brûlé des livres.

[…]

Plutôt que de s’agiter autour d’un document qui aborde l’histoire des peuples africains, Monsieur Groenberg devrait déposer ses allumettes, respecter la liberté d’expression, et s’engager dans une conversation civile sur l’esclavage, la liberté et le langage contemporain.

Hill a aussi fait valoir que le contexte du titre doit être pris en compte. Au-delà du titre, The Book of Negroe réfère à un document historique qui appartient aux archives anglaises et dans lequel ont été consigné les déplacements de milliers d’esclaves africains entre l’Angleterre, les États-Unis, le Canada et l’Afrique.

Le récit de l’esclave Aminata cumule de nombreuses critiques élogieuses ainsi que plusieurs prix.

À lire et à célébrer. La Semaine de la liberté d’expression se déroule du 26 février au 3 mars 2012.

¡ Source de l’image : PBS |