Nanoveille du 29 septembre : Le plan culturel numérique (sans les bibliothèques publiques), écrivains et blogueurs, Saison de la lecture, etc.

La nanoveille est une petite collection de liens choisis en butinant les actualités dans le monde du livre et des bibliothèques sur le fil Twitter. 

L’histoire des blogueuses au Québec au temps d’Éva Circé-Côté (1871-1949)


La biographie Éva Circé-Côté, libre-penseuse 1871-1949 décrit attentivement l’environnement socialement défavorable et le parcours contrarié des intellectuelles, écrivaines, journalistes, bibliothécaires, pendant les premières décennies du siècle dernier au Québec. Cette monographie écrite par Andrée Lévesque et publiée aux Éditions du remue-ménage (2010) a exercé un étrange pouvoir hypnotique sur la lectrice, blogueuse, bibliothécaire que je suis.

Après Scènes de la vie en rouge : L’époque de Jeanne Corbin 1906-1944, c’est le second ouvrage de cette universitaire que je croise et, encore cette fois, il s’agit d’une contribution de très haut niveau qui repose sur un travail de recherche et de documentation considérable. Je vais y revenir en lui consacrant une synthèse plus appliquée, une lecture plus patiente, un itinéraire subjectif entre les points sensibles (l’histoire des femmes, des féminismes, des écrivaines, et celles des bibliothèques) et les points de repères idéologiques que j’aimerais surligner, annoter, garder dans ce carnet qui fonctionne comme une extension de mémoire. Mais, pour la célébration de la Journée internationale des femmes, j’ai choisi de partager une dimension de la vie d’Éva Circé-Côté mise en valeur par Andrée Lévesque qui est particulièrement significative, selon moi, dans le contexte actuel du web.

À travers le portrait d’Éva Circé-Côté, l’historienne souligne le rôle privilégié de la chronique dans l’horizon de la littérature québécoise au début du XXe siècle :

Éva Circé-Côté a choisi de lutter par la plume. On l’imagine peu dans les manifestations qui ont occupé les rues de Montréal et dont elle fait rarement mention dans ses chroniques. Pour elle, le progrès passe d’abord par l’écrit: « Un peuple sans littérature est appelé à disparaître ». La littérature est agent de changement. À part ses poèmes et une trentaine de contes, Éva Ciré-Côté s’est exprimée dans un genre qu’on considère trop souvent comme secondaire, la chronique. Or, la chronique revêt une importance toute particulière au Québec. Un petit pays, un îlot de français éloigné des grands centres de la francophonie, une colonie dominée par l’Église catholique, le Québec a produit peu de littérature urbaine et moderne. Sans Balzac ni Zola, les romans réalistes, cette source inestimable d’histoire sociale, manquent à notre compréhension de la société québécoise. Les chroniques viennent combler cette carence. Elles brossent un portrait de toute une époque, elles réfléchissent sur les questions de l’heure, comme elles s’efforcent d’infléchir le cours des choses. Elles reflètent, interprètent une société. Circé-Côté accorde une importance particulière au rôle didactique de ses écrits. Ils offrent un discours souvent en porte-à-faux, à contre-courant, et d’autant plus précieux qu’ils mènent sans relâche le combat contre l’obscurantisme ambiant. Il n’allait pas de soi de promouvoir la séparation de l’Église et de l’État, de s’opposer au pouvoir temporel de l’Église catholique, de s’élever contre la censure, de réclamer l’égalité des femmes et des hommes, autrement dit, d’être une libre-penseuse. Éva Circé-Côté nous rappelle que le discours dominant, contrôlé par l’Église et par les élites catholiques, a toujours eu ses contradicteurs. (2010, 368)

Si Andrée Lévesque a raison quant à la fonction vitale de la chronique dans l’émergence périlleuse d’un Québec éclairé, alors les blogueurs d’aujourd’hui, qui sont les nouveaux médiateurs de la chronique, peuvent revendiquer une filiation étroite avec le travail de ces écrivains d’hier. Même si la littérature québécoise assume aujourd’hui une posture et une stature qui la déterminent autrement qu’à travers la condition d’une production périphérique, on peut penser que les blogueurs québécois sont liés, depuis cette époque, à un mandat singulier, né bien avant que naisse les blogues; qu’ils constituent des agents de changements inscrits dans un projet de sens qu’ils ont hérité de la main et de la plume des pionniers de la narration spontanée ayant participés, de façon unique, au développement critique des idées et à l’identité littéraire de ce pays.

Et surtout, il faut concevoir les blogueuses comme les héritières de chroniqueuses telles que Éva Circé-Côté, sous ses nombreux pseudonymes (question de garder son emploi et sa liberté d’expression), Georgina Bélanger ou Anne-Marie Gleason Huguenin et les autres.

Et comme quoi, celles qui écrivent naissent parfois de quelque part : une suggestion encore plus étrange à affirmer pour les femmes qui écrivent sur le web. Car le web est un événement si soudain, si violent qu’on l’associe mal à des précurseurs ou à un legs quelconque. Sur le web, on s’invente, on n’a pas de passé, on ne doit rien à personne. L’oeuvre d’une femme qui écrit sur le web y apparaît encore plus neuve, plus inédite parce que les modèles et les lignées de la littérature qui sont disponibles aux apprentis du numérique, ceux-là même qui disposent déjà du privilège des plates-formes publiques et technologiques, sont nativement en décalage par rapport à ses représentations à elle. J’ai relu à quelques reprises cette citation d’Andrée Lévesque, étonnée, à peine née*, découvrant des racines, des généalogies, tissant des récits de retrouvailles possibles.

Si les blogueuses aujourd’hui appartiennent à la filière de ces chroniqueuses révélées, souvent féministes, je profite de l’occasion pour proposer une liste de quelques unes de ces héritières qui naviguent entre le discours social, la critique et la création littéraire et qui constituent les points d’ancrage de nombreux lecteurs/lectrices numériques au Québec :

1. Cécile Gladel (La planète écolo de Cécile Gladel)
2. Josée Legault (Voix publique – Voir)
3. Véronique Robert (Véronique Robert – Voir)
4. Isabelle Jameson (Un autre)
5. Pirathécaire (Pirathécaire)
6. Gina Desjardins (Triplex)
7. Venise Landry (Passe-mot de Venise – Voir)
8. Josée Marcotte (L’imachination)
9. Annie Rioux (Cagibi l’agace et autres essais)
10. Sarah-Maude Beauchesne (Les fourchettes)

Cette liste est partielle, et sans ordre particulier; j’admets une solidarité approximative à compenser – j’en oublie certainement plusieurs. Toutes les suggestions sont bienvenues.

*comme dirait Anne Hébert.

| La photo Éva Circé-Côté (Colombine) provient des collections numériques de BAnQ |

Le palmarès des blogueurs et des blogueuses : devine qui vient dîner?

Le classement Wikio est sorti hier. Martin Lessard, avec son à-propos habituel, a fait certaines observations sur le classement québécois. Il constate : 1) une très grande variabilité de la liste d’un mois à l’autre; 2) la domination de trois thèmes :  les technos, les actualités, la bouffe avec les exceptions d’un blogue sur la bibliothéconomie et d’un autre sur le crochet; 3) l’importance des institutions, surtout des journalistes; 4) l’absence de nombreux blogues de qualité.
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10 blogues jeunesse + 2: la kidosphère littéraire avec attitude

Naguère, la recommandation de lecture passait essentiellement par les prix littéraire et les critiques professionnelles des grandes publications. Désormais la rumeur de la blogosphère contribue elle aussi à alimenter le bouche-à-oreille mais par les moyens qui sont les siens : en créant des relations sur la base d’une communauté d’intérêt avec des lecteurs.

Sur Kidlitosphere Central qui répertorie ces médias, on recense 280 blogues de littérature jeunesse. Dans un numéro récent du School Library Journal (Elizabeth Bird, novembre 2009), 10 blogues qui « prennent la littérature jeunesse au sérieux (mais pas trop) » sont mis à l’affiche. Cette sélection présentée ici est anglophone. Pour les amateurs de bonnes pratiques ou pour susciter des vocations de blogueurs dans d’autres langues pour ce créneau où ils/elles se font trop rares :

  • Bookshleves of doom : La biblioblogueuse Leila Roy se distingue par la sagacité de ces critiques mais aussi pour son humour. Matériel pour jeunes adultes.
  • The Brown Bookshelf : Cet espace engagé est consacré à la promotion de la littérature afro-américaine dans un registre très large, de l’album jusqu’au roman pour adolescents. Pour le Mois de l’histoire des Noirs, c’est un must.
  • Chasing Ray : Personnalité connue de l’univers de la recommandation de lecture (Booklist), Colleen Mondor met son talent au service de la littérature pour les adolescents.
  • Collecting Children’s Books : Le bibliothécaire Peter Sieruta anime ce qu’on présente comme « the best-written children’s literary blog of all time ». Pour les vieux livres, comme les nouveaux, un esprit indépendant des contraintes du marché.
  • Editorial Anomymous : EA publie des anecdotes impertinentes mais vraies à ce qu’on dit sur le monde de l’édition : « Names of authors, illustrators, editors, agents, publishers, manuscripts, and a few random nouns have been changed to protect her ass. » Savoureux.
  • Educating Alice : Monica Edinger est enseignante dans une école de NY et partage ses expériences littéraires en classe.
  • 100 Scope Notes : Une approche originale qui fait du blogging, un art. Ses critiques sont parfois présentées sous le mode de comics.
  • Read Roger : Roger Sutton est en fait l’éditeur en chef d’un magazine de critique littéraire jeunesse de Boston et c’est lui qui tient le fort de ce blogue avisé, « a hub for the best debates on various hot topics in the field ».
  • Reading Rants : Jennifer Hubert Swann a la réputation d’être une des meilleurs références pour la littérature ados et jeunes adultes.
  • Seven Impossible Things Before Breakfast : Le visuel de ce blogue est très agréable. Eisha Prather et Jules Danielson qui le produisent offrent aussi un contenu de qualité avec des entrevues d’auteurs et d’illustrateurs.

Du côté francophone, on ne saurait se passer des suivants :

  • Les blogs des librairies sorcières : Probablement ce qui se fait de mieux en ce moment pour cette niche spécialisée : une publication dynamique, des critiques éclairantes, des informations sur l’actualité littéraire, des entrevues. Par contre, le contenu n’est pas organisé par catégories, ce qui serait apprécié pour naviguer à travers différents types de sélections ou de sujets.
  • Le blogue Délivré de la librairie Monet : On propose des articles soignés, intelligents, fouillés qui déclassent aisément la recommandation-minute…et qui classe ses articles par catégories : voir « Littérature jeunesse » et « Bande dessinée ». Coup de coeur.

Enfin, j’ai annoncé deux blogues de plus mais en voici un troisième qui émerge lentement :

  • Le blogue de Marie B. : On sait que Marie a un potentiel de médiatrice remarquable, on espère que cette publication, sous la chapelle de Gallimard, essaime plus souvent.

On observe peu de bibliothécaires jeunesses francophones qui ont choisi ce type de positionnement. Il semble y avoir un déficit et, du coup, une opportunité dans le segment de la recommandation de la lecture publiée du côté de ces intervenants.

Vous en connaissez d’autres ?

Les questions qui flottent dans l’air en ce moment en lien avec ce sujet  : Est-ce que les blogueurs ont un impact au-delà de leur communauté…de blogueurs ? On sait que de plus en plus d’éditeurs et de libraires se servent des blogues comme de véhicules promotionnels, mais est-ce que la rumeur du web social influence les décisions éditoriales ou encore les stratégies d’acquisitions des librairies? Peut-on évaluer l’impact des blogueurs sur la vente de livres ? Est-ce que les blogues constituent des sources fiables, des autorités cognitives en matière de littérature jeunesse ?

Qu’en pensez-vous ?

* L’image provient du blogue Le Délivré de la Librairie Monet et est tirée de l’album Missuk et les oies des neiges, Anne Renaud, ill. de Geneviève Côté, Dominique et compagnie, 2009, 36 p.