Passer du chhhhut à une prise de parole politique : La semaine des bibliothèques publiques, parlons-en!

Un atelier Wikipédia à la bibliothèque Mordecai-Richler en collaboration avec Mémoire du Mile End.

Un atelier Wikipédia à la bibliothèque Mordecai-Richler en collaboration avec Mémoire du Mile End.

Dans l’édition de vendredi du Devoir, Stéphane Legault sort du placard à l’occasion de la 17e Semaine des bibliothèques publiques. Et cette année, on ne fait pas dans le gnangnan. Le président de l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ) porte un discours d’une intensité politique que l’on a rarement entendu dans le monde feutré des bibliothèques. Il a bien raison de ne pas chuchoter.

 

C’est compliqué

Le Québec et ses bibliothèques…L’itinéraire difficile d’une société qui porte un lourd héritage de sous-scolarisation et d’analphabétisme avec en prime des couches sédimentées de méfiance atavique, sinon catholique, par rapport aux livres, à la lecture, et plus généralement, pour la chose intelloculturelle. Comme le soulignait l’historien des bibliothèques, Marcel Lajeunesse, s’appuyant lui-même sur Jean-Paul Baillargeon et quelques autres, la relation des Québécois et des bibliothèques est « compliquée » :

Depuis plus de deux décennies, le sociologue Jean-Paul Baillargeon scrute et analyse, statistiques à l’appui, l’institution bibliothèque publique. Il a raison de souligner que l’histoire des relations des Québécois avec la lecture est bien compliquée. L’historien de la littérature Maurice Lemire avait constaté, dans ses recherches, que le peuple québécois avait été soumis pendant plus d’un siècle à une campagne systématique contre la lecture. Baillargeon fait remarquer que le ministre Georges-Émile Lapalme, créateur du ministère des Affaires culturelles et du Service des bibliothèques publiques, homme de culture, a rédigé trois gros volumes de mémoires sans même mentionner le mot bibliothèque. Malgré cela, il constate que la bibliothèque publique a, depuis le début de la décennie 1990, un haut taux de fréquentation ou d’assistance par rapport aux autres pratiques culturelles et qu’elle est l’institution culturelle la plus intensément fréquentée par les usagers. Par ailleurs, il constate que les bibliothèques publiques n’ont pas une vision très claire de leur place et de leur rôle dans l’ensemble des pratiques culturelles. Ceci s’explique en grande partie par le fait que peu de travaux ont été réalisés sur les rapports de la bibliothèque publique avec la société en ce qui concerne la transmission de la culture.

C’est compliqué parce que, justement, il est loin d’être clair que la vision des bibliothèques québécoises est si clairement culturelle quoiqu’en pensent ces théoriciens qui se succèdent depuis 20 ans en forçant la dominante du « projet culturel ». Mais, cela dit, si l’on force la note, c’est pour des raisons que l’on peut aisément comprendre puisque l’enjeu de ce projet est étroitement associé à des revendications identitaires et des enjeux de survie pour lesquels les bibliothèques sont convoquées en tant que gardienne de la mémoire et de l’avenir culturel d’une nation.

C’est compliqué parce que dans la pratique, les usages bibliothéconomiques au Québec sont nourris par des échanges et des comparaisons avec les bibliothèques publiques canadiennes, américaines ou anglomontréalaises bien ancrées dans un discours et une proposition sociale, hérités du Public Library Movement.  La comparaison est souvent un peu décourageante, mais elle agit comme un horizon régulateur incontestable. Même si, et pour ajouter à cette situation compliquée si c’est possible, le fait que les bibliothèques relèvent du Ministère de la culture tend à avantager le modèle culturel au détriment du modèle social ou éducatif à l’occasion des allocations que l’on prononce sur elles.

Du désordre dans [la vision de] la bibliothèque?

Si la vision n’est pas claire, c’est peut-être que l’on peine à assumer et à reconnaître cette dualité essentielle :bibliothèque culturelle, oui certes mais souvent, et plutôt, sociale quoique cette signature soit rarement reconnue comme telle, ainsi que le souligne Stéphane Legault dans l’article :

Tout ce qui est éducation et accès à l’information n’est pratiquement pas reconnu ici comme une de nos missions. Et l’alphabétisation, pas du tout. C’est malheureux dans une province dont 49 % de la population est analphabète.

À cet égard, l’agenda 21 de la culture ouvre la possibilité de réconcilier cette identité plurielle en promouvant la culture par le social et le social par la culture. Mais l’arrivée de l’appareil théorique de l’agenda 21 comme celui des Objectifs du millénaire pour le développement et l’après-2015 de l’ONU, ou celui des biens communs, restent à être intégrés dans le discours, les valeurs et le travail des bibliothécaires qui sont en train d’accueillir cette vision nouvelle au service de la justice sociale. Et ce n’est pas simple…

Qui sait au fond, peut-être que la vision de la bibliothèque publique d’aujourd’hui ne souffre pas d’un si grand désordre après tout? Peut-être faut-il plutôt changer notre vision de l’ordre et s’engager à voir, écrire, documenter, raconter les transformations en cours pour mieux y participer, les communiquer et les partager?

Et si le milieu académique contribuait à clarifier ces ambivalences apparentes, ces hésitations qui sont peut-être de l’innovation en émergence, cette vision plurielle renouvelée,  et à soutenir les acteurs de terrain, comme acteurs du changement, dans l’élaboration de ce nouveau narratif? Ce serait bienvenu.

Car, Lajeunesse avait raison aussi de souligner, et c’est encore vrai aujourd’hui, que si c’est compliqué et confus, c’est aussi parce que « peu de travaux [de recherche] ont été réalisés sur les rapports de la bibliothèque publique avec la société [sur la transmission de la culture] ».  Mais pas seulement en ce qui concerne la transmission de la culture : En ce qui concerne les rapports que la bibliothèque publique québécoise entretient avec quelques instances que ce soit au sein de la société civile.

Le milieu académique québécois, à travers les écoles de bibliothéconomie et des sciences de l’information, ne s’est pas impliqué, et ne s’implique pas davantage aujourd’hui, tant du côté anglophone pour des raisons de barrières linguistiques que du côté francophone, à l’Université de Montréal (l’EBSI), qui n’a rien à offrir aux bibliothèques publiques du Québec, même sur le territoire montréalais qu’elle partage avec celles-ci.

Certes, ces écoles « forment » des bibliothécaires, mais à peu près aucune recherche académique n’y est produite ayant pour sujet les bibliothèques publiques (à tout le moins qui se rendent sur le terrain, et comme il s’en réalise abondamment ailleurs). Et ce, même si le Québec investi dans des programmes de rattrapage historique en matière de lecture publique. Au moment où ils en ont le plus grand besoin, en raison des défis auxquels ils sont confrontés dans le domaine de l’éducation informelle, de l’inclusion numérique, etc., la société civile et le milieu des bibliothèques publiques, sont abandonnés à leur sort par ces partenaires du savoir que devraient représenter les universités qui n’assument pas leur responsabilité sociale à cet égard.

Puis, ils sont nombreux à déplorer que les bibliothécaires qui sortent de ces écoles arrivent en milieu de travail déconnectés de la réalité des bibliothèques publiques d’aujourd’hui. S’ils sont géniaux les nouveaux bibliothécaires, c’est que le génie, comme il se doit, vient de l’intérieur, et qu’ils doivent le plus souvent leur succès à leur intelligence et leurs qualités personnelles.

Travailler en littératie qu’elle soit scientifique, économique, médiatique, ou en alphabétisation

Lors de la publication d’une enquête menée sur l’inclusion numérique (notamment par l’Université du Maryland), le président de l’American Library Association, Sari Feldman, affirmait que le rôle social des bibliothèques se déclinait à travers une série de grands enjeux que l’on désigne par les « E » pour éducation, emploi , entrepreneuriat , empowerment et engagement.

Un énoncé qui va dans le sens de ce que Legault revendique :

Une société forte et une économie puissante reposent sur une population “apprenante”, capable de lire, d’écrire, d’interpréter un texte, renchérit Stéphane Legault. La population en bibliothèque continue à augmenter, et c’est une institution qui peut aller chercher toutes les tranches d’âge, tous les types de personnes. On veut travailler aussi en littératie — qu’elle soit scientifique, économique, médiatique [médias numériques], ou en alphabétisation. Tout ça a un impact sur le citoyen. Je trouve qu’on n’a pas les moyens de ne pas aller de l’avant.

Or, cette année, la Semaine des bibliothèques publiques vise « la reconnaissance de l’entièreté du rôle des bibliothèques par les différentes municipalités. » Cette compréhension déficiente du rôle des bibliothèques publique apparaît déplorable « [s]urtout, ajoute Legault, dans le contexte économique que l’on connaît. Quand on sait que pour chaque point de littératie gagné, le PIB du Québec augmente de 1,5 %, c’est un super bon investissement, une bibliothèque ! » Cette donnée qui fut amenée par l’économiste Ianik Marcil, je crois, lors d’un colloque réunissant les bibliothèques publiques québécoises au printemps dernier, est saisissante.

Et pour arriver à ce résultat, tous les membres de la société civile sont appelés à faire leur part. On vise souvent les villes, les décideurs, les gestionnaires, d’accord, mais j’ai pris un autre angle et le parti pris de souligner le rôle que pouvaient aussi jouer les universités, en particulier les écoles de bibliothéconomie, en terme d’engagement communautaire et de responsabilité sociale pour le développement de la littératie, de la lecture publique et des bibliothèques.

Les bibliothèques publiques québécoise veulent aussi savoir pour construire un savoir commun, pour mieux se développer et servir leurs publics.

Par ailleurs, une loi sur les bibliothèques publiques, dont on ne dispose plus depuis au-delà de 20 ans – le Québec étant la seule province dans cette situation de vulnérabilité au Canada – constituerait un autre atout absolument stratégique, comme le fait valoir Legault à juste titre. Ceci est une autre histoire dans cette laborieuse histoire des bibliothèques publiques québécoises qui s’écrit avec son lot de fautes d’orthographe et de syntaxe.

Tout de même, bonne semaine des bibliothèques, et parlons-en!

La semaine des bibliothèques publiques se déroule du 17 octobre au 24 octobre 2015.

Nanoveille du 29 septembre : Le plan culturel numérique (sans les bibliothèques publiques), écrivains et blogueurs, Saison de la lecture, etc.

La nanoveille est une petite collection de liens choisis en butinant les actualités dans le monde du livre et des bibliothèques sur le fil Twitter. 

Design social : YOUmedia, un laboratoire numérique pour les jeunes de Chicago

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Le YOUmedia est-il l’avenir de la bibliothèque? Mon collègue, Patrick Lozeau a visité cet espace récemment et a bien voulu partager ses images ainsi qu’un commentaire sur le lieu. C’est l’occasion de poursuivre l’exploration des laboratoires en bibliothèques. Le projet du YOUmedia a reposé sur une approche de design social et participatif impliquant la présence des adolescents dans le processus de la conception. La documentation sur le YOUmedia est abondante, on peut même y trouver le programme et un schéma d’aménagement. En guise d’introduction, je reprends ici les principaux éléments de cette démarche.

Le YOUmedia se définit comme un espace d’apprentissage des nouveaux médias conçu pour les adolescents qui a été inauguré en 2009 au sein de le Chicago Harold Washington Library Center.

Suivant le parti pris philosophique du YOUmedia, il s’agit de permettre aux jeunes d’apprendre à être des créateurs de contenus éclairés plutôt que de simples consommateurs.

On assume que la littéracie des nouveaux médias doit être développée très tôt chez les jeunes par le biais de différentes expériences formelles et informelles, mais qui seront intrinsèquement motivantes parce qu’elles impliquent l’utilisation des nouveaux médias.

Et comme aujourd’hui les compétences relatives aux nouveaux médias sont transversales, dans la mesure où elles croisent à peu près toutes les dimensions de la culture, on s’inscrit dans une démarche large de translittéracie.

Il s’agit aussi d’une approche de type « learning by doing » c’est-à-dire que l’apprentissage est réalisé par le biais d’activités de fabrication, de manipulation en réalisant des projets, fondés sur les intérêts, et qui favorisent la pensée critique, la créativité et le renforcement des compétences. On constate à travers dans les images plus récentes du YOUmedia que celui-ci a intégré un volet de laboratoire de fabrication dans l’esprit des fab labs.

Selon les programmateurs, le YOUmedia relève deux défis considérables auxquels font face les bibliothèques publiques d’aujourd’hui:

• Le manque d’espaces engageants et appropriés, numériques et physiques, pour les adolescents dans les bibliothèques publiques;
• Le manque d’opportunités pour les adolescents leur permettant de développer des compétences numériques adéquates pour fonctionner dans la société contemporaine;

La réponse à ces défis au YOUmedia a consisté à offrir des espaces appropriés aux adolescents susceptible de leur permettre de réaliser des projets qui font sens pour eux en ayant la possibilité d’accéder à un registre varié de ressources : des livres, une centaine d’ordinateurs portables et de bureau, des outils de création médias, des logiciels pour la photo, la vidéo, le dessin, la musique. Le YOUmedia propose également un studio d’enregistrement maison avec des claviers, de tables tournantes, et une table de mixage.

Plus précisément, la réponse à ces défis a été globale avec une proposition comportant 5 ingrédients essentiels :

1) L’espace. Dans un YOUmedia, il doit avoir un espace physique où les jeunes peuvent se rassembler de même qu’un espace en ligne pour le réseautage social, la diffusion de leurs œuvres et le partage d’idées.

La conception de l’espace YOUmedia a découlé des travaux du professeur Mizuko Ito, Living and Learning with Digital Media (2008), qui a produit une étude ethnographique auprès de 700 jeunes montrant que les jeunes participent aux médias numériques selon trois modalités :
• Le Hanging Out lorsqu’ils «traînent» et conversent avec des amis dans les espaces sociaux comme Facebook.
• Le Messing Around lorsqu’ils bricolent avec les médias numériques, font des vidéos simples, jouent à des jeux en ligne, publier des photos dans Flickr, etc.
• Le Geeking Out lorsqu’ils approfondissent l’exploration de leurs principaux intérêts et de leurs passions : musique rap, création de fan fiction, de robots, etc., souvent à travers des collaborations et en bénéficiant de l’apprentissage par les pairs.

Ito et als. ont observé que ces activités en ligne contribuent à l’apprentissage des jeunes de manière significative au-delà des expériences dans les programmes scolaires ou de la communauté. Le YOUmedia est organisé et aménagé avec trois zones distinctes qui correspondent à ce schéma des usages :

  • Une zone de Hanging Out pour échanger et converser. C’est un espace social avec une ambiance détendue où les adolescents peuvent lire, parler avec des amis, sur place ou via les réseaux sociaux. L’environnement, dit-on, est conçu pour offrir «une introduction sans pression à la technologie».
  • Une zone de Messing Around pour explorer et expérimenter. Cet espace vise à favoriser l’exploration des supports numériques pour ceux qui ne sont pas nécessairement prêts à s’engager dans des ateliers plus structurés.
  • Une zone de Geeking Out pour creuser, approfondir, pour aller plus loin, souvent avec l’aide d’un mentor ou d’un bibliothécaire, par l’intermédiaire d’ateliers et de projets. Dans ce cas, le YOUmedia propose un espace de formation et d’apprentissage collaboratif.

Les autres conditions du concept de YOUmedia :

2) Les mentors. Dans un YOUmedia, il doit avoir des mentors pour accompagner les jeunes dans leurs projets.

3) Les intérêts. Dans un YOUmedia, on favorise l’apprentissage des jeunes en tenant compte de leurs intérêts.

4) La recherche. Dans un YOUmedia, la programmation et l’offre de services sont continuellement ajustées en fonction des collectes de données et des informations recueillies sur les besoins des jeunes par des chercheurs. L’Université de Chicago, notamment le département de sociologie et l’Institut d’éducation urbaine, a été étroitement impliquée dans les cueillettes de données, les études, les processus et les évaluations ayant servi de cadre au YOUmedia.

5) Les partenaires. Le YOUedia est le résultat d’une collaboration entre divers partenaires qui contribuent à offrir différentes opportunités et des ressources aux jeunes.

Patrick Lozeau a visité l’espace YOUmedia avec le regard avisé qu’on lui connaît au sein de la profession, et il a généreusement accepté de partager son point de vue en commentant le lieu :

Avant de répondre à tes questions, j’aimerais préciser que j’ai eu l’occasion de visiter le YOUMedia à deux reprises. Ma première visite remonte à septembre 2009. À ce moment, j’ai visité l’espace un samedi en fin d’après-midi quand l’endroit était plein d’adolescents. J’y suis retourné un matin de semaine pour prendre les photos sans les jeunes. Cette année, j’ai visité l’endroit un mercredi après-midi quand plusieurs jeunes s’y trouvaient.

Quels sont les aspects que tu as jugés les plus intéressants dans cet espace ?

Je suis quelqu’un de très visuel, je dois retourner à mes photos pour m’aider à répondre à tes questions. Cependant, l’élément qui m’a le plus marqué sans regarder mes photos, c’est l’esprit de l’endroit. YOUmedia se situe dans la bibliothèque centrale de Chicago, la Harold Washington Library, mais la minute que tu entres dans l’espace, tu n’as pas l’impression de rentrer dans une bibliothèque. Il règne plutôt un esprit de maison des jeunes. Les livres sont toujours présents, mais les bibliothèques disposées sur les murs changent la perception de l’endroit. Pour moi, c’est très positif si l’objectif est d’attirer une nouvelle clientèle qui aurait une image négative d’une bibliothèque.

Qu’est-ce que tu améliorerais dans le YOUmedia ?

Difficile d’émettre une critique sur un endroit qu’on connaît seulement comme «touriste». Pendant mes visites, je n’avais pas l’impression que le personnel s’impliquait dans les activités du YOUmedia. J’avais l’impression que les jeunes interagissaient plus souvent avec le gardien de sécurité qui est présent en permanence. Je sais qu’ils ont des activités, mais quand une personne entre dans l’espace, il est difficile de le repérer et c’est un élément qu’ils devraient améliorer.

Est-ce que tu penses que le modèle du YOUmedia est un modèle – en termes de concept, design, services, mentorat – dont on pourrait s’inspirer pour développer des espaces pour les ados ou les jeunes adultes à Montréal ?

Je pense que oui. Pour moi, YOUmedia représente l’évolution de la bibliothèque contemporaine : l’espace de ressources et de création sous toutes ces formes. Ça m’est aussi apparu comme un endroit de socialisation pour les jeunes. Une sorte de point de rencontre où on peut se donner rendez-vous pour passer du temps. Le local est grand avec peu ou pas d’ameublement fixe. Ceci permettrait de changer, déplacer, reconfigurer l’endroit à n’importe quel moment dans le futur. C’est un gros avantage. Le mobilier (surtout les divans) m’a semblé usé après quatre ans, mais l’équipement informatique et électronique semblaient toujours en place et fonctionnel.

Selon plusieurs designers aujourd’hui, les concepts des espaces pour les ados définissent les orientations des bibliothèques à venir pour tous les publics. Et, à l’instar de mon collègue Patrick Lozeau, je crois que le YOUmedia s’avère une des illustrations les plus intéressantes d’une intention aboutie visant à intégrer les nouveaux usages associés à la culture numérique et la participation culturelle dans l’espace physique de la bibliothèque. La YOUMedia représente aujourd’hui ui un projet structurant, une référence de base, un modèle à partir duquel on se réfère pour identifier des nouvelles pistes, que ce soit en termes de démarche ou de design social, dans le but d’aller encore plus loin.

Pour aller plus loin :

La fracture de la bande passante, les MOOCs et la Reine rouge

Un bibliothécaire aide une utilisatrice (bibliothèque Louise-Michel, Paris)

Un bibliothécaire aide une utilisatrice (bibliothèque Louise-Michel, Paris)

Si on croit que le fracture numérique est derrière nous et que le savoir est à la portée de nos écrans grâce aux MOOCs, on rêve un brin (de la grosseur d’une fibre optique). Dans l’angle mort, il y a cette fracture de la bande passante qui divise le monde entre une très petite minorité équipée pour accéder aux cours en ligne, et tous les autres qui ne peuvent même pas y penser.

Les Massive Open Online Courses (MOOCs) ne manquent pas d’arguments en  leur faveur et, dans un article récent, Martin Lessard propose un état des lieux  qui mérite le détour.

Dans The Chronicle of Higher Education, on tempère l’enthousiasme actuel en invoquant, non pas un argument frontal contre les MOOCs, mais plutôt une mise en garde contre les conditions actuelles pour l’accès à ces cours.

Aux États-Unis, fait-on valoir, 66% des gens ont accès à une connexion Internet (Pew Internet). Et, dans les écoles primaires et secondaires, les enseignants affirment qu’un seul étudiant sur cinq est doté des outils numériques nécessaires pour faire les travaux. C’est une situation qui sévit même dans les milieux jugés aisés.  Les MOOCs sont des cours gratuits pour autant que l’on ait les moyens de se payer la connection haute vitesse et la bande passante qu’ils requièrent.

Sebastian Thrun, professeur d’informatique à Stanford et fondateur de Udacity, une compagnie qui offre des MOOCs  reconnaît candidement que la fracture de la bande passante est un sérieux problème : « I agree this is an issue, a big issue.»

D’entrée de jeu, l’auteur de l’article suggère que les bibliothèques publiques pourraient représenter une alternative honorable, voire indispensable, à ce problème  : «Public Libraries…might become de facto classrooms for those online learners who lack sufficient Internet services at home.»

Je propose une traduction du reste de cet article que l’auteur, Jeffrey R. Young, consacre au rôle des bibliothèques publiques en tant que partenaires des apprenants à travers la bande passante.

Le rôle des bibliothèques publiques (traduction)

Les bibliothèques publiques pourraient de facto devenir les salles de classe pour les élèves des MOOC n’ayant pas accès à Internet à la maison. Mais, de nombreuses bibliothèques proposent pour le moment  une solution qui est loin d’être parfaite en raison des horaires limités pour les utilisateurs et des longues files d’attente pour accéder aux ordinateurs partagés.

Plus de 40 pour cent des bibliothèques publiques ont déclaré qu’elles ne fournissent pas suffisamment d’accès à Internet pour répondre aux besoins de leurs clients, et 65 pour cent ont dit qu’elles n’avaient pas assez d’ordinateurs publics pour répondre à la demande, selon une étude de  l’American Library Association en 2012. Mais, la technologie dans les bibliothèques s’améliore, a déclaré Larra Clark, directeur au bureau de l’association pour la politique  des technologies de l’information, en partie grâce à des subventions qui faisaient partie de mesures de relance du gouvernement américain.

La Bibliothèque publique de Purcell, dans l’Oklahoma, est l‘une des institutions qui a bénéficié de ce fonds de relance.

Il ya quelques années, le réseau de la bibliothèque était le plus lent de l’État, et le système avait du mal à  charger la plupart des pages Web, a déclaré Peggy Cook, directrice de la succursale. Mais, en 2010, une subvention a permis d’installer la fibre optique dans le bâtiment, ce qui a considérablement amélioré le service pour les 5000 utilisateurs hebdomadaires de la bibliothèque qui peuvent utiliser l’un des 20 postes publics, des cinq portables en prêt, ou encore leur propre ordinateur portable pour se connecter au réseau sans fil de l’immeuble.

Aujourd’hui, plusieurs étudiants comptent sur la bibliothèque de Purcell pour suivre des cours universitaires en ligne. La bibliothèque a même accepté de superviser les tests (proctor) des cours en ligne offerts par l’Université Cameron pour les étudiants qui veulent éviter d’avoir à conduire les 80 miles qui les séparent de ce campus.

Les bibliothèques ne sont pas les seuls endroits qui offrent l’Internet gratuit de nos jours, bien sûr. Les étudiants qui suivent les MOOCs de l’Université Harvard et des autres universités d’élite peuvent accéder à leurs cours à partir de chez McDonald ou d’autres restaurants qui offrent l’accès Internet à leurs clients. Maintenant, est-ce que l’on peut arriver,  de cette manière, à répondre à un quiz universitaire tout en mangeant des frites, ça reste encore à voir.

La bonne nouvelle est que le nombre de personnes ayant accès à Internet augmente de plus en plus, et, comme M. Thrun de Udacity le fait remarquer, l’accès à Internet est beaucoup moins cher que les frais de scolarité.

La fracture de la bande passante est une forme de ce que les économistes appellent l’effet de la Reine rouge, explique M. Hilbert [chercheur à l’Université de la Californie du sud], se référant à une scène où Alice fait une course contre la Reine rouge dans De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll.

Comme dit la Reine rouge à Alice:  » Vous pourrez bien courir aussi fort que vous en êtes capable, vous resterez à la même place. Si vous voulez arriver à quelque chose d’autre, vous devrez vous exécuter au moins deux fois plus vite que ça! »

M. Hilbert a déclaré que la perspective de se maintenir avec la technologie numérique s’apparente à cette course – il faut un investissement continu en argent et en temps rien que pour suivre, et puis il faut encore, par la suite un montant exceptionnel de travail pour prendre de l’avance sur le peloton.

« La question est: Quel est le service de base ? » demande ce dernier. « Il y aura toujours des inégalités. Mais 100 ans après l’introduction de la voiture, tout le monde ne possède pas une Ferrari, mais tout le monde a accès à un moyen de transport motorisé grâce aux autobus. »

Et bien non, pas tout le monde, et il y a encore moins de gens qui ont l’équivalent en ligne. Les universités qui envisagent les MOOCs devraient garder cela en mémoire.

On aura compris que les bibliothèques publiques sont ici assimilées aux transports en commun en tant que véhicules pour le partage du savoir de demain. Mais, il est tout à fait juste de faire remarquer que, de la même manière que tous les citoyens n’ont pas partout accès aux autobus collectifs, tout le monde n’a pas non plus accès aux services des bibliothèques publiques. Et puis, les bibliothèques publiques existantes, comme on l’a dit plus haut, ne sont pas encore elles-mêmes suffisamment équipées pour conduire à bon port, technologiquement parlant, ceux qu’elles peuvent actuellement desservir. Comme pour les frais de scolarité, c’est un choix de société.

Pour aller plus loin :

Nouveaux enjeux de l’édition: 8 défis pour les bibliothèques

PhotoGoethe

Ce texte est extrait d’un article que j’ai signé dans la revue Spirale, Nouveaux enjeux de l’édition, hiver 2013, un numéro édité par Pascal Genêt et Patrick Poirier. Il a été légèrement remanié.

Face aux nouveaux enjeux de l’édition, huit pistes pour les bibliothèques sont ici explorées qui sont en accord avec le système des valeurs et les principes qui les définissent au sein de la sphère public. Ces propositions sont aussi en phase avec le modèle symbolique de la bibliothèque publique en tant que tiers lieu qui est une place pour l’humain et les connections avant d’être un espace pour les collections.

1. L’accessibilité. La défense du droit des usagers à accéder au contenu, incluant celui des handicapés physiques, constitue un des premiers rôles des bibliothèques. Les obstacles technologiques, en terme de compatibilité des formats et des DRM (Digital Rights Management) doivent être identifiés et repoussés, en considérant la possibilité que les plates-formes de lectures que les usagers possèdent aujourd’hui ne soient pas mises à jour dans quelques années. Les processus qui comprennent une succession d’étapes pour le téléchargement deviennent des expériences rébarbatives qui doivent être facilitées. Ce point de vue requiert aussi que l’ensemble des livres sur le marché numérique soient disponibles pour l’ensemble des bibliothèques. En retour, les bibliothèques cherchent à soutenir la diversité des initiatives éditoriales émergentes dans l’horizon numérique.

2. L’apprentissage/la formation. Les abonnés des bibliothèques sont désireux de participer à l’aventure du livre numérique par l’entremise de formation ou d’ateliers portant sur les options de lectures numériques (téléchargements, lecture continue), sur l’usage des liseuses ou des tablettes, sur les inconvénients des modèles verticaux que représentent les écosystèmes fermés à la manière de Apple.

3. L’éthique. Du point de vue éthique, les bibliothécaires sont appelés à informer les lecteurs des risques qui sont encourus pour la protection de la vie privée et la liberté d’expression lorsqu’il accèdent à des contenus numériques. Lorsque les citoyens effectuent des transactions par le biais des plates-formes commerciales comme Amazon, par exemple, les bases de données stockent divers renseignements que ce soit sur les livres lues, sur les pages lues, sur les recherches effectuées, etc. et qui pourraient permettre d’identifier des lecteurs à leurs dépens pour des opérations de marketing, ou même, encore plus gravement, dans le contexte d’un gouvernement malveillant.

4. La préservation. Le souci de la mémoire culturelle est un enjeu identitaire vital pour la société civile et les bibliothèques qui s’en préoccupent. C’est pour cette raison, que ces dernières réclament la possibilité de détenir les fichiers indéfiniment sur leurs serveurs afin de conserver des copies de sécurité, de modifier les fichiers en fonction des formats, des dispositifs, des besoins, ou encore, dans le but de comparer les versions en vue d’établir les sources et l’autorité des documents.

5. Le partage. Le partage du savoir et de la culture, le partage d’une place avec la communauté fonde le projet social des bibliothèques. Dans le contexte des licences et des verrous numériques, l’objectif du partage est compromis.

Plus fondamentalement, les bibliothèques explorent aujourd’hui d’autres approches, comme celle des biens communs, pour favoriser le développement, la circulation et le partage équitable des contenus numériques. Les biens communs sont des ressources d’intérêt, exprimant une solidarité entre les citoyens à la façon des logiciels libres, de Wikipédia, des créations sous licence Creative Commons ou des oeuvres appartenant au domaine public.

Certains bibliothécaires participent au débat sur les possibilités du partage non-marchand d’œuvres protégées, envisagé comme un droit culturel fondamental et une opportunité plutôt qu’une menace. Et ceci sur la base des recherches qui suggèrent que les utilisateurs qui téléchargent et partagent en P2P (Peer-to-Peer) sont aussi les consommateurs qui dépensent le plus pour des produits culturels. La conversation publique sur ces questions s’enrichit d’une réflexion sur les modèles alternatifs pour la rémunération des auteurs visant à éviter, ce que Lionel Maurel désigne par la « tragédie des communs ».

6. La médiation. La bibliothèque comme média explore différents moyens d’accès, de diffusion, de transmission et de partage des contenus physique et numérique en interrelation avec les infrastructures physiques et numériques. Ces explorations sont menées en collaboration avec des utilisateurs dans une démarche d’innovation ouverte. Elles peuvent déborder dans la ville par le biais de micro-bibliothèques, en signant les quartiers culturels, et en misant sur une forme urbanisme tactique.

Ce dispositif vise aussi à co-créer des espaces de diffusion complets autour des savoirs, du domaine public, de la littérature et des autres formes d’art, des archives; une utilisation dynamique des technologies en vue de favoriser la valorisation du matériel nouveau et populaire, la théâtralisation des collections, des mises en réseau multimédia autour des informations, des œuvres, des activités, des créations locales. La bibliothèque peut aussi contribuer à prolonger et enrichir les oeuvres-elles en créant une API pour celles-ci. La médiation est aussi une expérience d’inter-médiation.

7. L’édition locale et patrimoniale. Pendant que les collections se développement lentement en fonction de l’offre éditoriale, les bibliothèques disposent de certaines alternatives pour la création de contenus numériques originaux et exclusifs, ou encore des API. Certaines bibliothèques prennent part à des projets d’édition dans les communautés, dans un processus de patrimonialisation et de numérisation impliquant les œuvres des créateurs locaux, professionnels ou amateurs, les ressources libres, le domaine public, les archives, etc.

8. La création. Les bibliothèques tendent à se déployer sous la forme de laboratoires technologiques communautaires, où les citoyens partagent des idées et des savoirs-faire, expérimentent et fabriquent des objets divers. Adhérant à la culture des makers, ces bibliothèques se dotent de fab labs, notamment de centre d’écriture et d’édition/publication accessible à tous. Les abonnés peuvent avoir accès à des cours d’écriture de même qu’à des outils d’autoédition et de publication, comme c’est le cas par exemple à la Sacramento Public Library. Une imprimante qui permet d’imprimer un livre en quelques minutes, l’Expresso Book Machine, y est disponible pour l’impression sur demande. Ces milieux sont aussi favorables aux expérimentations autour du livre en dehors du modèle du texte homothétique.

Historiquement, les bibliothèques ont soutenu les activités des différents acteurs de la chaîne du livre. Aujourd’hui, les bibliothèques passent des collections aux connections, de la circulation des documents à la génération de contenu. Dans ce contexte de changement, elles élargissent le registre de leurs activités, en termes d’accès, de partage, de formation, de médiation et de création. Bien que cette offre contribue à diluer la relation exclusive qu’elles ont traditionnellement entretenu avec les fournisseurs de livres, de médias et autres produits documentaires, les bibliothèques continuent de participer à la recherche de solutions durables dans ce nouvel écosystème de la culture.

Sources

  • Le manifeste de SavoirsCom1. 
  • Beverly Goldberg. ALA Releases « Ebook Bisiness Models for Public Libraries. E-Content. American Libraries. 8 août 2012.
  • Lionel Maurel. Conférence à l’École des communs. UQAM, 2 novembre 2012.
  • Hugh McGuire. A Publisher’s Job Is to Provide a Good API for Books. TOC. 1 février 2013.
  • Michael Shaktin. More thoughts on libraries and ebook lending. The Shatzkin Files, 5 novembre 2012.
  • Andromeda Yelton. Ebooks Choices and the Soul of Librarianship. The Digital Shift, 30 juillet 2012.

| La photo a été prise dans la nouvelle bibliothèque de l’Institut Goethe, à Montréal |