Lettre au Ministre : Lire et écrire : une priorité ?

Je reproduis ici, en y apportant mon appui, l’intégralité de la lettre parue dans l’édition du Devoir du 10 mars 2018 signée par Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre qui sont bibliothécaires scolaires.

Monsieur le Ministre,

C’est avec grand intérêt que les bibliothécaires scolaires ont lu votre livre, espérant y trouver une vision à laquelle adhérer. Un ministre de l’Éducation qui parle de lecture! Il y avait de quoi s’emballer. Hélas, encore une fois, nous sommes déçues. En tant que responsables de la gestion des bibliothèques, le service éducatif complémentaire le plus apte à servir votre vision, nous avions espoir d’occuper une place privilégiée dans votre réflexion. En effet, comment parler de lecture sans aborder le rôle crucial que devraient jouer la bibliothèque et son personnel qualifié dans une école?

Au cours de la dernière décennie, votre ministère a massivement investi dans la bibliothèque scolaire. Il a même engagé une centaine de bibliothécaires pour l’ensemble du réseau. Par contre, au-delà de ces embauches, jamais votre ministère n’a cherché à savoir ce que nous faisons concrètement pour participer à la réussite des élèves. Nous tentons d’attirer votre attention depuis votre entrée en fonction par de nombreuses actions, notamment en participant à vos consultations sur la réussite éducative et sur la stratégie numérique. En vain! Vous savez, Monsieur le Ministre, être bibliothécaire, c’est tellement plus que d’acheter des livres pour les écoles. Il y a entre autres le développement des collections qui vise à maximiser chaque dollar investi – à l’opposé des achats discutables effectués actuellement par certaines écoles –, la gestion financière, la création de bibliothèques numériques qui facilitent la médiation et la diffusion et, surtout, la formation aux compétences informationnelles. Voyez-vous déjà un peu mieux comment nous pouvons vous aider?

Nous nous questionnons sur certaines incohérences du système que nous avons maintes fois dénoncées, mais qui demeurent lettres mortes. Nous avons besoin de réponses, Monsieur le Ministre. Comment se fait-il que le ratio 1 bibliothécaire pour 5 000 élèves, ratio établi par votre ministère et qui devrait être revu d’ailleurs, ne soit pas encore atteint, 10 ans après la mise en place du plan d’embauche? À l’heure actuelle, avec une population de près d’un million d’élèves, les 104 bibliothécaires en poste doivent chacune offrir des services à plus de 10 000 jeunes. Comment se fait-il que des commissions scolaires n’aient aucun service de bibliothécaires scolaires? Que nous, professionnelles, consacrions notre temps à faire des tâches techniques qui relèvent d’un autre corps d’emploi? Que devant l’ampleur de la tâche, nous soyons proches de l’épuisement? Et à raison. Comment espérer offrir un véritable service à la communauté scolaire lorsque nous n’avons pas tous les outils et le personnel technique nécessaires pour le faire ou que le territoire à couvrir est si grand que nous passons plus de temps sur la route qu’entre les murs d’une école? Comment se fait-il qu’aucun bibliothécaire scolaire ne travaille actuellement dans votre ministère pour vous accompagner vers une vision bibliothéconomique du changement et pour guider vos troupes sur le terrain? Pourtant, vous avez en votre possession le rapport Bouchard, publié en 1989. Ce dernier fait état de la situation des bibliothèques scolaires et émet de précieuses recommandations pour les exploiter adéquatement. Plusieurs d’entres elles attendent encore d’être mises en application trente ans plus tard.

Le numérique semble être parmi vos principales préoccupations et à raison, puisque l’arrivée de ce nouveau média a clairement décuplé l’accès à l’information. Cependant, saviez-vous que les bibliothécaires scolaires ont les connaissances et le savoir-faire pour former les élèves aux compétences informationnelles et pour les aider à naviguer à travers la tonne d’information à laquelle ils accèdent chaque jour? L’UNESCO, que vous citez à plusieurs occasions dans votre livre, s’est d’ailleurs prononcée en ce sens en élaborant les cinq lois de l’éducation aux médias et à l’information. La première loi veut que l’ensemble des fournisseurs d’information, dont le Web et la bibliothèque, soient destinés équitablement « à être utilisés au service de l’engagement critique des citoyens ». Or, plusieurs bibliothécaires sur le terrain ne peuvent offrir cet accompagnement aux enseignants et aux élèves, par manque de ressources, par manque de reconnaissance de notre expertise et par manque de temps parce qu’elles se consacrent prioritairement aux fonctions de base que sont le développement et le traitement des collections.

Finalement, expliquez-nous, Monsieur le Ministre, comment nous devons aider les élèves ayant des besoins particuliers qui viennent à la bibliothèque pour accéder à un livre numérique. Ceux qui ont le plus besoin de nos services pour réussir repartent bredouilles. Car en 2018, il est encore impossible pour les bibliothèques scolaires de prêter des livres numériques, rendant nos services désuets. Depuis plus de trois ans, nous attendons l’aboutissement d’un projet ministériel visant le déploiement d’une plate-forme de livres numériques pour les écoles québécoises. Trois ans, Monsieur le Ministre, que le milieu attend la mise en oeuvre d’une solution pour nous permettre d’offrir des services de qualité à tous les élèves et de transporter nos bibliothèques à l’ère numérique. Vous avez consacré des mesures pour fournir à des jeunes des portables et des logiciels pour les aider à mieux réussir, mais vous avez oublié l’essentiel : l’accessibilité aux livres! L’accessibilité à la littérature, ce n’est pas juste acheter des livres, Monsieur le Ministre. C’est aussi offrir aux élèves et aux enseignants des bibliothèques scolaires pédagogiques qui répondent à de hauts critères de performance.

Il est temps, Monsieur le Ministre, de rendre nos bibliothèques scolaires efficientes, nous donnant la possibilité de développer de réels carrefours d’apprentissage, des bibliothèques modernes et performantes où l’on trouve du personnel qualifié en nombre suffisant, des collections physiques et numériques diversifiées et accessibles aux élèves, et de l’accompagnement efficace aux enseignants voulant utiliser de façon pédagogique les ressources. Voilà ce qui fera de nous, bibliothécaires scolaires, des acteurs importants dans le réseau, travaillant à l’atteinte du même objectif que vous : former et développer de bons lecteurs. Nous sommes sur le terrain avec une expertise pouvant faire avancer votre vision. Nous demandons de pouvoir faire notre travail et de le faire dans des conditions gagnantes.

Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre, bibliothécaires scolaires

Bibliothèques scolaires et publiques : Penser la réussite éducative en contexte interculturel

 

Les étudiant.es. du cours sur les bibliothèques publiques ont été invité.e.s à participer à la Table de concertation annuelle des bibliothécaires scolaires et publi.c.que.s (TCBSP). C’est une invitation généreuse qui ne pouvait se refuser pour plusieurs raisons.

D’abord, le cours actuel s’inscrit dans une perspective de bibliothéconomie critique. La bibliothéconomie critique trouve ses fondements dans la théorie critique en proposant une pratique de la littéracie critique de l’information qui explore l’autorité à travers les forces historiques, culturelles, idéologiques structurant les conditions sociales. Motivée par la justice sociale, cette approche vise, en particulier, à « remettre en question notre compréhension de la réalité et à ébranler (disrupt) les lieux communs; interroger une diversité de points de vue pour identifier le statu quo et les voix marginalisées; et se concentrer sur les questions sociopolitiques qui façonnent et suppriment l’information [dont les gens ont besoin] pour agir de manière informée dans le monde. » (Gregory et Higgins, 2013, 3; ma traduction). C’est une orientation qui met l’emphase sur les retombées sociales de la profession.

Pour l’édition de cette année, la TCBSP avait choisi d’amorcer une réflexion sur les pratiques en milieu pluriethnique ; un programme dont l’esprit était en phase avec cette approche.

Par ailleurs, et puisque ce cours s’inspire aussi de la pédagogie critique, en cohérence avec le contenu du cours, cette invitation est apparue comme l’occasion de combiner théorie et pratique en participant activement à la réflexion menée par les professionnel.le.s. de ces milieux (exemple par le biais du World Café le matin).

À ces considérations, on peut aussi ajouter que les gouvernements municipaux s’attendent à ce que les bibliothèques publiques collaborent avec les milieux scolaires. C’est ce qu’indique le rapport d’une vaste enquête menée auprès des gouvernements locaux aux États-Unis à propos de leurs perceptions et leurs attentes quant aux rôles des bibliothèques publiques dans la communauté. (The ICMA/Aspen Institute/PLA Libraries Survey, The Role of Libraries in Advancing Community Goals, 2017). Or, selon les gouvernants, l’éducation est un des rôles prioritaires des bibliothèques publiques qui doivent, c’est qu’on attend d’elles, se coordonner avec les écoles locales, notamment pour fournir des ressources aux enfants et leur offrir des expériences d’apprentissage en ligne (par le biais des makerspaces, par exemple, selon une majorité de répondant.es). La collaboration entre les bibliothèques publiques et scolaires est appelée à faciliter cette coordination.

Je remercie donc, encore une fois, les organisatrices de la Table pour cette invitation. Voici 3 moments, parmi bien d’autres, que je retiens de cette rencontre.

1. Les politiques publiques en matière de bibliothèques scolaires et publiques et/ou qui soutiennent une approche interculturelle : On gagne à les connaître – quand elles existent – et à les questionner.

Politiques ministérielles. D’abord, lancée en juin, il faut connaître la Politique pour la réussite éducative du Ministère de l’éducation et de l’enseignement supérieur du Québec : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/politiques_orientations/politique_reussite_educative_10juillet_F_1.pdf

Le tableau synthèse : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/politiques_orientations/tableau-synoptique_politique-reussite.pdf

Le sommaire : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/politiques_orientations/sommaire_politique_reussite_educative.pdf

En revanche, aucun des documents mentionnés ci-dessus, ne fait référence explicitement (comprendre 0 occurrence des termes) aux bibliothèques scolaires ou publiques ou aux bibliothécaires scolaires ou publi.c.que.s. À la TCBSP, on considérait que la suggestion dans l’axe 3, Orientation 8.2 : «Raffermir les liens entre les milieux éducatifs et les différents acteurs de la communauté» comportait une référence implicite, dont on se contentait (?),  au rôle des bibliothécaires dans la réussite éducative.  

Est-ce que ceci ne constitue pas un déni de reconnaissance flagrant de la valeur de la contribution des bibliothécaires scolaires et publi.c.que.s en matière de littéracie émergente ? 

Mais, dans la même journée, le (nouveau) Ministre de l’éducation inaugurait, en ce 16 janvier,  la Stratégie relative aux services éducatifs offerts aux enfants de 0 à 8 ans, Tout pour nos enfants, visant à appliquer la Politique de la réussite éducative. Un investissement de près de 1,4 G$ est prévu pour offrir aux 800 000 enfants de 0 à 8 ans «les mêmes chances de réussir d’ici 2022.»

Dans ce document, on reconnaît la contribution des bibliothèques aux activités d’éveil à la lecture et l’impact de celles-ci pour le développement des lecteurs et lectrices qui «apprécient davantage la lecture et ont de meilleurs résultats en mathématique.»

La stratégie : http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/politiques_orientations/Strate__gie_0-8_ans.pdf

Parmi les faits saillants, le ministère annonce une série d’«Initiatives novatrices en littératie pour les petits et les grands : un meilleur accès à la lecture» grâce auxquelles «[L]es parents de jeunes enfants auront accès à un programme de littératie familiale en bibliothèques publiques ainsi qu’à un programme d’accompagnement à l’éveil et à l’apprentissage de la lecture en bibliothèques scolaires.»

L’UMQ, par l’entremise de l’ABPQ [L’Association des bibliothèques publiques du Québec]  «a salué le dépôt de la Stratégie 0-8 ans annoncée par le ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Monsieur Sébastien Proulx, et par le ministre de la Famille, Monsieur Luc Fortin.» L’ABPQ dit se  réjouir «de constater que les bibliothèques publiques sont partie prenante des mesures entourant le développement de la littératie chez les enfants et leurs parents en élaborant un programme de littératie familiale dans les bibliothèques publiques.» L’ABPQ poursuit : «Les bibliothèques publiques sont judicieusement positionnées, au cœur des communautés afin de jouer un rôle de premier plan dans le développement des compétences essentielles en lecture, en écriture et en mathématiques dès le plus jeune âge. Au cours des prochaines années, les bibliothèques publiques du Québec se verront mieux outillées afin de proposer aux familles des services de littératie familiale, positionnant ainsi le parent en tant que premier éducateur de l’enfant.», a indiqué Ève Lagacé, directrice générale de l’ABPQ.»

Les études actuelles en littératie et en alphabétisation supportent cette vision d’une approche concertée des acteurs de la communauté : services de garde, bibliothèques, organismes communautaires en reconnaissant explicitement le rôle de chacun. L’école ne peut pas y arriver seule. L’exemple de l’État du Colorado figure à ce titre dans la StratégieÀ suivre.

Politiques municipales. Un autre document de référence qui permet cette fois de soutenir une approche interculturelle des services : Le livre blanc municipal : L’avenir a un lieu. D’abord, face au défi que représente «La cohésion sociale et le vivre-ensemble», la municipalité de demain s’engage à être «plus accueillante».  Les recommandations 19 et 20, par exemple, suggèrent de [Q]ue les élus municipaux s’engagent à garantir et à améliorer l’accessibilité aux services publics locaux pour leurs citoyens. Plus spécifiquement, ils s’engagent à : «Proposer au gouvernement des solutions plus efficientes basées sur les synergies possibles entre les points de services de leur réseau respectif et leur complémentarité fonctionnelle (Services Québec, Emploi Québec, services aux immigrants, réseau de bibliothèques municipales par exemple).» On souligne, en outre, le rôle du gouvernement du Québec (recommandation 20) dans l’accompagnement des élus municipaux et l’amélioration de l’offre de services publics en vue de «conclure des partenariats permettant l’intégration des points de services de son réseau avec celui de la municipalité, et le réinvestissement des économies possibles dans l’amélioration de ces services.» Les bibliothèques, croit-on, pourraient contribuer à jouer ce rôle intégrateur à différents niveaux.

Pour Montréal, s’ajoute le 2e volet de l’Entente Réflexe Montréal (sur le statut de Montréal comme métropole) où l’on revendique la consolidation des relations interculturelles par la mise en place d’ententes sectorielles, notamment en matière d’immigration, de culture, de patrimoine, d’infrastructures et d’équipements scolaires.

D’autres exemples de politiques contiennent des orientations significatives, les politiques culturelles par exemple, comme celle de Ville Mont-Royal ou celle de la Ville de Montréal, sans oublier la Politique de l’enfant.

Remarques :  Le positionnement de Montréal, ville interculturelle aurait également pu être mobilisé comme un appui politique pour des initiatives qui soutiennent les pratiques et le développement des savoirs interculturels. (Et pendant ce temps, on attend de voir le sort que réserve la Ville de Montréal au programme des agents de liaison en bibliothèque – qui pourrait être compromis dans un avenir proche.)

Dans une perspective globale, d’autres politiques récentes de l’IFLA sur le développement humain, ou moins récente comme le Manifeste sur la bibliothèque multiculturelle, représentent des contributions clé pour aborder les défis du pluralisme culturel.

Au sein de cette cartographie politique, on ressent aussi le besoin en creux d’un discours qui ferait le pont entre le souci ministériel pour la réussite de tous les élèves, incluant ceux et celles qui sont issu.e.s de l’immigration, et le rôle des municipalités en matière d’accueil, d’intégration, d’inclusion, auprès des familles. Cet exercice pourrait passer par un effort coordonné des bibliothèques scolaires et publiques (avec l’École montréalaise ?), une politique sur le partenariat scolaire-publique, qui n’existe pas encore.

À noter aussi que la structure Un école Montréalaise pour tous a déjà développé des pistes pour l’adoption de pratiques éducatives équitables en milieu défavorisé et en milieu défavorisé pluriethnique, le partage de celles-ci pourraient enrichir celles des bibliothèques scolaires et publiques.

2. Idéologies linguistiques et interventions en milieu pluriethnique et plurilingue pour les Bibliothécaires et … futurs bibliothécaires, une conférence de Françoise Armand (Université de Montréal). Cette présentation a exposé les bénéfices d’apprendre à travailler dans la diversité, d’aller à la rencontre de la langue de l’autre, de développer le plurilinguisme et des compétences pluriculturelles dans le contexte des systèmes éducatifs. Cette ouverture à la diversité reconnaît notamment l’importance des langues maternelles pour les enfants issus de l’immigration, tant au plan affectif, identitaire que cognitif, et surtout l’importance de les légitimer et les valoriser. On prend note de l’outil ELODIL : www.elodil.umontreal.ca qui propose des bibliographies pour matérialiser la diversité culturelle et linguistique à la bibliothèque et à l’école.

3. Une veille sur des outils et des pratiques interculturelles inspirantes. La veille réalisée par Olivia Marleau, bibliothécaire à Ville Mont-Royal, dans les revues professionnelles illustre l’engouement des bibliothécaires jeunesse en Amérique du Nord pour des pratiques sensibles à la diversité et l’équité. Plusieurs de ces réflexions invitent à une remise en question radicale des pratiques ethnocentriques actuelles.  On espère que sa riche récolte sera largement partagée.

Pour conclure, les professionnel.le.s ont exprimé le désir d’un projet commun ambitieux : Une campagne promotionnelle qui mise sur une amnistie à vie, la fin des amendes au moins pour les enfants ? À suivre.

À ajouter aux recommandations de lecture, l’ouvrage de Nicole A. Cooke. 2017. Information Services to Diverse Populations: Developing Culturally Competent Library Professionals. Libraries Unlimited.

Je partage le pad qui contient les notes rassemblées par les étudiant.e.s du groupe du matin et de l’après-midi: https://mypads.framapad.org/mypads/?/mypads/group/ebsi-ep2wm97hp/pad/view/notes-collectives-de-la-tcbsp-4r2wn973b

Merci aux braves qui ont documenté la TCBSP 2018.