Justice sociale, justice numérique dans les bibliothèques du 21e siècle

Je partage un extrait du chapitre que j’ai rédigé pour l’ouvrage paru à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la bibliothèque des Classiques des science sociales et qui a été l’occasion de réfléchir sur les enjeux touchant les bibliothèques numériques, l’accès libre et les communs. 

Martel, M. D. (2018). Justice sociale, justice numérique dans les bibliothèques du 21e siècle. Dans Émilie Tremblay et Ricarson Dorcé (dir.). Les Classiques des sciences sociales : 25 ans de partage des savoirs dans la francophonie. Québec : Éditions science et bien commun.

Le discours et le travail en lien avec la justice sociale occupent une place grandissante, tout en étant l’objet de nombreux débats, dans les bibliothèques nord-américaines. Comme l’affirmait Kathleen M. Hughes, l’éditrice de la revue Public Libraries, dans un des derniers numéros :

Certains estiment que mettre l’accent sur ce travail [lié à la justice sociale] est en dehors de la mission de la bibliothèque, et d’autres affirment, avec passion, que les bibliothèques ont un rôle important à jouer dans ce domaine. Mais peu importe où vous vous situez, il est évident que les bibliothèques publiques partout au pays apportent une contribution essentielle à la justice sociale, l’autonomisation de leurs collectivités et l’amélioration des problèmes d’équité (Hughes 2018, 2).

Cette réflexion sur la justice sociale se développe en prenant en considération des enjeux qui concernent dans une large mesure la transition numérique. Comment s’articule cette justice numérique dans l’écosystème des bibliothèques d’aujourd’hui, et quelles pratiques, dans le contexte québécois, s’inspirent et se construisent en se référant, explicitement ou implicitement, à cette métathéorie?[1] À travers une exploration généalogique du concept de justice sociale, une déclinaison de catégories pour penser la justice numérique se dessine : le développement durable par l’accès à l’information, une conception critique de la littératie informationnelle ou numérique, la perspective de la diversité culturelle et les approches participatives. Issus d’un dialogue outre-Atlantique, les communs numériques, qui comportent une critique sociale du numérique sans revendiquer explicitement un projet de justice sociale, pourraient incarner une forme nouvelle pour l’engagement éthique des bibliothèques du 21siècle.

Généalogie de la justice sociale dans le discours des bibliothèques

L’importance croissante accordée à la justice sociale est discernable à travers les différentes éditions de l’ouvrage de référence, Introduction to Public Libraries de Kathleen De la Pena McCook. Évoquant brièvement les grandes tendances des bibliothèques du 21siècle dans la première édition (2007), l’auteure indique qu’ « une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale » définissent le projet à venir des bibliothèques (McCook 2007, 252). Dans le dernier chapitre de la seconde édition (2011), la mission renouvelée de celles-ci fait l’objet d’une discussion élaborée portant sur l’éthique, les droits de la personne, le développement des capabilités dans une perspective de justice sociale – en intégrant, précise-t-elle, les enjeux liés aux mutations technologiques (McCook 2011, 339). La Déclaration universelle des droits de la personne (Nations-Unies 1948) est appelée à constituer, selon McCook, la référence guidant les services de bibliothèque publique au 21e siècle (« We believe that the Universal Declaration of Human Rights will be the lodestar that guides public library in the twenty-first century ») (McCook 2011, 341). Selon ce point de vue, les bibliothécaires vont aménager leurs modèles de service et adopter un langage qui reflète les valeurs des droits de la personne. Dans l’édition la plus récente (2018), McCook expose un cortège d’initiatives à travers le monde qui incarnent ces nouveaux engagements des bibliothèques pour un monde plus juste (McCook et Bosaller 2018, 410). D’un concept prospectif, au cadre théorique jusqu’aux cas pratiques, l’impact de la justice sociale en tant que concept structurant et marqueur professionnel a tracé son chemin dans le monde des bibliothèques.

Les bibliothèques sont appelées à promouvoir une société juste, c’est-à-dire, une société « dans laquelle les individus et les groupes sont traités équitablement et bénéficient d’une part équitable des bénéfices de cette société » (Rioux 2010, 9-10). Selon Rioux, cette définition prête à la justice sociale un statut de métathéorie qui est sous-jacente aux sciences de l’information et des bibliothèques. Au-delà d’un principe général, les pratiques et les cadres théoriques qui se réfèrent à la justice sociale se sont déployés suivant un éventail assez vaste d’intentions et d’approches qui peuvent se décliner en quatre catégories principales.

Quatre chemins pour penser la justice sociale en bibliothèque

Le développement par l’accès à l’information

La première catégorie se rapporte à une perspective globale orientée sur le développement par l’accès à l’informationCette approche est activement revendiquée par l’International Federation of Libraries Association (IFLA) et elle rejoint le point de vue de McCook. Cette perspective soutient l’engagement des bibliothèques à promouvoir un accès à l’information en vue de contribuer à l’atteinte des objectifs de développement durable des Nations Unies[2]. Comment l’IFLA et les bibliothèques sont-elles impliquées dans la réalisation de l’agenda 2030 de l’ONU[3]? En 2013, l’IFLA promulgue une Déclaration sur le développement qui affirme que « l’accès à l’information est un droit humain fondamental qui peut rompre le cycle de la pauvreté et soutenir le développement durable »[4]. En 2014, la Déclaration de Lyon représente un engagement international paraphé par les membres associatifs et visant à assurer que « tout le monde ait accès et soit capable de comprendre, utiliser et partager l’information nécessaire pour promouvoir le développement durable et les sociétés démocratiques »[5]. Par la suite, l’IFLA entame l’inventaire des actions par le biais duquel les bibliothèques contribuent à ce programme dans les termes de la Déclaration de Lyon :

L’accès public à l’information permet aux individus de prendre des décisions éclairées qui peuvent contribuer à améliorer leurs conditions de vie. Les populations ayant accès à des renseignements adéquats et pertinents sont mieux outillées pour éradiquer la pauvreté et les inégalités, améliorer l’agriculture, assurer une éducation de qualité, et soutenir la santé des gens, la culture, la recherche et l’innovation[6].

Les activités des bibliothèques québécoises en lien avec ce programme sont encore peu documentées. Le projet des Classiques des sciences sociales, mené en collaboration avec l’Université du Québec à Chicoutimi, est un exemple évocateur qui devrait figurer dans cet état des lieux. La mission de cette bibliothèque numérique consiste à « donner accès gratuitement aux œuvres en sciences sociales et humaines de langue française » par le biais de textes numérisés téléchargeables gratuitement et en différents formats, qui comprennent des publications dont les auteurs (ou leur ayant-droit) ou les éditeurs ont consenti à donner leur accord pour leur diffusion, ainsi que des œuvres du domaine public canadien, de même que des œuvres inédites. L’impact de cette bibliothèque en termes d’accès est considérable : entre 2006 et 2012, on compte plus de 12 millions de visites et plus de 31 millions de téléchargements[7]. Elle accompagne, en outre, pour ajouter à la portée globale du projet, des initiatives comme le REJEBECSS, un collectif de bénévoles regroupant de jeunes universitaires haïtiens engagés dans la numérisation et la diffusion en libre accès du patrimoine scientifique haïtien en sciences sociales[8].

Le mouvement de l’accès libre à l’information scientifique à travers les archives ouvertes des différentes universités québécoises et canadiennes ainsi que les projets GLAMs (Galleries, Libraries, Archives and Museums) mis en place avec le soutien de Wikimedia Canada constituent d’autres exemples suggestifs. Plus précisément, ces GLAMs visent à favoriser l’accès et la valorisation des contenus éducatifs libres, par le biais de plates-formes en open source, à partir des fonds et des collections des institutions impliquées : Bibliothèques et archives nationales du Québec, la section des Archives de l’Université de Montréal, la Cinémathèque québécoise, etc. Ces projets participent à l’essor des données ouvertes et liées, qui contribuent à la découvrabilité, condition de l’accès dans le monde des réseaux. Ils appartiennent à un écosystème des « communs du savoir » entendu comme projet où les membres d’une communauté définissent des règles de gouvernance ou des droits d’usage autour de ressources partagées (Dujol 2017).

Une étude visant à cartographier les initiatives québécoises et canadiennes supportant l’accès à l’information pour le développement et les communs du savoir devrait être conduite dans le but de mieux connaître, valoriser et défendre celles-ci à l’échelle locale, tout en enrichissant le répertoire global élaboré par l’IFLA. Plus récemment, l’IFLA a proposé une Déclaration sur la littératie numérique qui fait le pont avec le volet suivant (IFLA 2017).

La perspective critique de la littératie de l’information

Cette perspective constitue un second registre pour aborder le thème de la justice sociale. Cette position qui émerge dans la foulée de la bibliothéconomie critique problématise les rapports de pouvoir et dénonce les inégalités liées aux genres, aux préférences sexuelles, à la provenance ethnique, aux classes sociales. La critique du néolibéralisme, et en particulier la manière dont la notion de littératie de l’information est détournée aux fins de ce dernier, occupe une place significative dans les réflexions (Gregory et Higgins 2013).

L’usage du terme « littératie de l’information » est déjà répandu parmi les universitaires dans les années 60 et 70 (Seale 2013, 39). Il est formellement codifié dans le domaine de la bibliothéconomie avec le rapport final de l’American Library Association (ALA) consacré au sujet en 1989[9]. Le comité suggère une définition fonctionnelle de la personne qui est habilitée en matière d’information (« information literate person ») en tant que celle-ci est apte à « reconnaître quand l’information est nécessaire et qu’elle a la capacité de localiser, d’évaluer et d’utiliser efficacement l’information nécessaire » (Fieldhouse et Nicholas 2008, 52, ma traduction). Dans les années 90, la mise en place de programmes de littératie numérique s’est poursuivie dans les écoles de sciences de l’information (Seale 2013, 39). À partir de cette époque, la littératie de l’information est devenue le principal référentiel en ce qui concerne le rôle des professionnels de l’information, avec une insistance plus marquée du côté des bibliothèques universitaires et scolaires (Seale 2013).

Des objections ont fait valoir que la conception de la littératie de l’information promue par l’ALA institutionnalisait l’idéologie néolibérale au sein de la bibliothéconomie sans perspective critique et au détriment de la justice sociale. Dans sa réflexion sur la « bibliothèque néolibérale », Seale analyse comment, dans le rapport de l’ALA, la littératie de l’information est principalement abordée en fonction des « besoins du monde des affaires », en valorisant son rôle pour « l’avancement », « l’environnement économique », « les emplois », « la concurrence internationale », plutôt qu’en lien avec la citoyenneté (Seale 2013, 48). Il est posé que les « inégalités économiques » doivent être surmontées pour parvenir à une « aristocratie de la réussite ». Ce rapport suggère aussi que les individus sont responsables de leur situation en termes de littératie de l’information, et considérant que la littératie de l’information est susceptible de réduire les inégalités économiques, ceci implique que les inégalités sont abordées comme des enjeux individuels et personnels plutôt que sociaux (Seale 2013, 48). Une approche critique de la littératie de l’information s’opposant à ce point de vue est alors préconisée :

un engagement critique de la production du savoir et du néolibéralisme par les théoriciens critiques et les chercheurs en éducation est le premier pas pour développer une notion de littératie de l’information qui est critiquement engagée, contextualisée, et qui promeut la justice sociale (Seale 2013, 40).

Dans le contexte québécois, la bibliothéconomie critique apparaît plus tardivement dans le discours[10]. En dépit de son émergence récente, le milieu québécois des sciences de l’information et des bibliothèques s’est néanmoins déjà trouvé au carrefour de ces deux positions en regard de la littératie de l’information : soit le cadre néolibéral et le projet progressiste ou social. Ainsi, le projet de ville intelligente à Montréal, qui se voulait principalement une stratégie de développement économique où les bibliothèques publiques étaient impliquées à travers un chantier sur la littératie numérique, en fournit un exemple (Ville de Montréal 2016). Par ailleurs, l’emphase placée sur la littératie numérique comme levier économique dans le contexte de la Stratégie numérique du Québec en 2017 du gouvernement libéral rappelle aussi les termes de ce débat[11]. Dans la Déclaration des communs numériques, les signataires opposent une rationalité citoyenne à cette logique :

L’éducation au numérique doit viser le développement de compétences structurantes : la collaboration, l’esprit critique, la citoyenneté active, la littératie numérique et médiatique, la sensibilisation aux enjeux du numérique. Ces compétences doivent précéder les apprentissages liés aux usages technologiques dans les établissements scolaires, les bibliothèques et les organismes dédiés. Elle doit supporter la formation continue et la formation tout au long de la vie, en intégrant les différents acteurs du milieu éducatif, formel et informel, et culturel afin de profiter des opportunités éducatives, économiques et sociales offertes par ces technologies dans une perspective d’inclusion numérique (Déclaration des communs numériques 2018).

Toutefois, à l’instar de constats qui sont faits dans les milieux académiques nord-américains, le défi actuel qui consiste à relier davantage la théorie et la pratique dans le domaine de la littératie de l’information au Québec n’est pas négligeable (Beheshti 2016). Pour les bibliothèques québécoises, il s’agit encore de se positionner comme des actrices significatives en matière de littératie de l’information, littératie numérique ou littératie médiatique dans l’écosystème de l’éducation aux médias, tant du côté théorique que pratique en incluant les politiques publiques qui les concernent.

La Déclaration des bibliothèques québécoises (2016) aurait pu être l’occasion d’une telle remise en question et d’un tel positionnement. Cette Déclaration décrit notamment l’apport démocratique des bibliothèques par le développement de compétences informationnelles qu’elles soutiennent :

La bibliothèque outille ses usagers et rend accessible et diffuse le savoir afin que ceux-ci puissent développer des compétences en recherche et en évaluation de l’information. Ces compétences leur sont aussi utiles dans l’exercice de leurs droits démocratiques et peuvent les aider à jouer un rôle actif au sein de leur communauté (Table permanente de concertation des bibliothèques québécoises 2016).

La médiation numérique est posée « au cœur des services de la bibliothèque » et opère « par la formation aux outils technologiques ou par la mise à la disposition d’outils et de ressources documentaires numériques » en visant à « réduire la fracture numérique » (Table permanente de concertation des bibliothèques québécoises 2016). L’usage créatif ou participatif du numérique est oblitéré, et l’emphase est placée sur les outils technologiques et les ressources documentaires en adoptant un angle typiquement limité aux compétences numériques (digital skills) qui ne s’étend pas à la littératie numérique (digital literacy) dans la mesure où l’enjeu n’est pas seulement de savoir comment utiliser ces outils technologiques, mais bien de comprendre ce qui est en jeu en contextualisant ces usages et en y convoquant une perspective critique (Pewhairangi 2016). De plus, ce discours, en évitant toute référence explicite à la littératie de l’information, littératie numérique ou littératie des médias, tend à isoler le milieu des bibliothèques en les plaçant à la marge des échanges et des débats actuels sur ces sujets. Si le discours semble manquer de conviction, c’est peut-être encore parce que l’on peine à structurer les contributions effectives en matière de littératie numérique et à en faire valoir l’impact par le biais d’évaluations.

Le développement d’une bibliothéconomie critique est appelé à créer des ponts avec le champ de l’éducation aux médias, à mieux accompagner la formation des professionnels et professionnelles quant à ces enjeux et à clarifier le rôle des bibliothèques comme des bibliothécaires à l’égard d’une littératie numérique critique. On peut déjà contribuer à créer ce passage et introduire le champ de l’éducation aux médias, plus spécifiquement de la littératie numérique critique, en référant aux travaux de Anne-Sophie Letellier et Normand Landry :

Si la littératie numérique aide à comprendre et à utiliser les technologies dans un contexte en constante mutation, elle tend parfois à évacuer tout sens critique en « enseignant des compétences techniques aux étudiants sans problématiser celles-ci, en reproduisant les représentations [associées aux technologies] et en ignorant les implications idéologiques de ces pratiques[12] ». Le fait d’inscrire ces apprentissages « dans un domaine d’application de la recherche critique sur les médias » s’avère donc essentiel dans la mesure où cette recherche « produit des savoirs concrets visant le développement non seulement d’une praxis de la pensée critique chez les apprenants, mais aussi d’une pléthore de compétences cognitives techniques, éthiques et comportementales ancrée dans les approches critiques en communication et en éducation[13] » (Landry et Letellier 2016, 189).

Et on voudrait ajouter en science des bibliothèques et de l’information.

Par ailleurs, et pour élargir encore cet horizon, une conception de la littératie de l’information portée par la justice sociale s’est aussi développée, en parallèle avec la critique du néolibéralisme, à travers des efforts positifs consistant à valoriser la diversité des identités culturelles sous-représentées dans les plates-formes et les contenus accessibles. […]

On peut lire la suite de ce chapitre (et le livre en entier) sur le site de la maison d’édition Science et Bien commun en html et sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International :

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/classiques25ans/chapter/justice-sociale-justice-numerique-dans-les-bibliotheques-du-21e-siecle/

Références 

  1. Rioux, Kevin. 2010. « Metatheory in library and information science : A nascent social justice approach ». Journal of Education for Library and Information Science 51 (1) : 9-10. 
  2. Libraries, Development and the United Nations 2030 Agenda : https://www.ifla.org/libraries-development L’agenda de développement durable 2030 des Nations Unies (https://sustainabledevelopment.un.org/post2015/transformingourworld) propose un cadre de 17 objectifs de développement durable (ODD) (https://sustainabledevelopment.un.org/sdgs) qui comprend 169 objectifs couvrant le développement économique, environnemental et social. Ce plan vise à favoriser le développement de sociétés plus économiquement et socialement inclusives par l’accès à l’information notamment par le biais des bibliothèques : https://da2i.ifla.org/ 
  3. How do libraries further development? https://www.ifla.org/node/7408 
  4. IFLA Statement on Libraries and Development (August 2013) : https://www.ifla.org/publications/ifla-statement-on-libraries-and-development 
  5. La Déclaration de Lyon : https://www.lyondeclaration.org/content/pages/lyon-declaration-fr.pdf 
  6. Un accès et des opportunités pour tous. Comment les bibliothèques contribuent à l’Agenda 2030 des Nations Unies : https://www.ifla.org/files/assets/hq/topics/libraries-development/documents/access-and-opportunity-for-all.pdf 
  7. Les Classiques des sciences sociales. « À propos » : http://classiques.uqac.ca/inter/a-propos.php. Le fondateur et directeur bénévole de cette bibliothèque, qui célèbre en 2018 ses 25 ans d’existence, est Jean-Marie Tremblay. 
  8. SOHA. s.d. « Le Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales – Haïti (REJEBECSS) ». https://www.projetsoha.org/?page_id=1221 
  9. American Library Association Presidential Committee on Information Literacy. 1989. Final Report. http://www.ala.org/acrl/publications/whitepapers/presidential 
  10. Lapointe, Jean-Michel et Michael D. Miller. 2018. « Quand la bibliothéconomie devient critique ». À Bâbord! (73) : 36-37. Cet article suggère que ce courant de pensée « qui fait école un peu partout en Occident… s’implante timidement au sein du discours des bibliothécaires au Québec ». Ce texte constitue la première publication francophone sur la bibliothéconomie critique. Le cours de bibliothéconomie dispensé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI) à l’hiver 2018 (SCI6305) proposait comme objectif l’analyse des « nouveaux développements de services concernant les bibliothèques publiques avec une approche de bibliothéconomie critique ». 
  11. La Stratégie numérique québécoise, dont la démarche a été portée par le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, place, dans la cible 2, le développement de la littératie numérique dans un positionnement exclusivement économique – ce qui a suscité un débat : « Que tous les citoyens développent davantage de compétences numériques de manière à ce que le Québec figure parmi les chefs de file de l’OCDE en matière numérique d’ici cinq ans ». https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/strategies/economie_numerique/sommaire-dynamique/strategie-numerique-du-quebec.html 
  12. Kellner et Share (2007) cité dans Landry et Letellier (2016), p. 189. 
  13. Landry, N. et J. Basque. 2015. « L’éducation aux médias : contributions, pratiques et perspectives de recherche en sciences de la communication ». Communiquer, Revue de la communication sociale et publique (15) : 48 dans Landry, Normand et Anne-Sophie Letellier. 2016. L’éducation aux médias à l’ère numérique, 189. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal. 

Intellectual Freedom in Libraries : from books to AI #CFLAFCAB2018

I was invited to the CFLA-FCAB conference in Regina to discuss with great panelists and moderator (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) about intellectual freedom. Initially Vickery Bowles from Toronto Public Library (who courageously dealt with this issue recently) proposed this structure for the presentation in 3 parts : Issues that have been experienced, thoughts on these issues, why do we need to pay attention to intellectual freedom.

1. Issues that I have experienced (How I got involved in that issue through blogging)

What I did, at first, is to look back at how I got involved in this issue. This is an exercise I did mainly by paying attention to the topics I have discussed in some of the blog posts that I have written since 2009 and by looking at the evolution of the concerns I had by this time

IF by the books

Before the blogs, intellectual freedom was conceived, as we know, mainly through the collections and the book’s perspective. For, example, in 2007, my final project at EBSI was a project,  to develop a collection for children that dealt with sensitive topics. Frankly these books were pretty good candidates to arouse censorship. They were all excellent works, and instead of hiding them, or not showing too much, we decided to invite the neighborhood schools and to provide a safe space to discuss about violence, racism, war, exclusion, and so on.

And of course this time was also the time when, as we still do today at the end of February, we were setting up a special shelf with banned books for the Freedom to read week celebration.

IF by the blogs

Now, by 2009, the freedom to read also became a freedom to write, for all of us, with blogs and all sorts digital writing – and even non-digital. It also brought, for librarians, new ways to defend intellectual freedom. And the very first blog post I did for the Montreal Libraries was dedicated to free speech and censorship. The best part of that post was really this quote, from Stanley Fish: it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position. And this is something that I kept in mind, I mean, the idea that library is this special place out there where people can argue and debate, and the idea that we have ourselves, as librarians, to go out there to defend this place as such.

In 2010 also, with a few colleagues, we created a collaborative blog in which we published selfies with our favourite banned books. We got the attention of several thousand visitors which really surprised us and we had a lot of fun.

IF by the Internet

Now over the years, after that, intellectual freedom extends its meaning not only by taking into account new ways of reading, writing and publishing, but also by being concerned by the web and the Internet that make all these possible. So, since 2011, defending intellectual freedom also became, if not mostly, for me, taking a stance on various digital issues and digital liberties like these :

Thus, from books to artificial intelligence, things have changed a lot. And I think that we really have to assume this new extended meaning of intellectual freedom in the digital transition.

2. Thoughts on these issues

So, I think  that…

The ethical role of libraries

The ethical role of libraries is getting more and more prominent along with the concept of social justice these days. And as we know, Intellectual freedom is part of a theory of justice that assumes equal freedoms for all: All have equal rights to intellectual freedom.

But if we adopt the point of view of social justice, we will consider that all must have equal possibilities to the human realm of senses, imagination and thought, and as such, intellectual freedom is a central capability as Martha Nussbaum would say : 

the senses, the imagination and the thought: to be able to use its senses (benefiting inter alia from freedom of expression), to imagine  (including to create in the field of the arts), to think, to reason and to do so in a humane way (including having fun and not fearing unnecessary punishment), with the help of not only basic education (mathematics, language, etc.), but also in the humanities, sciences and other fields. (Creating Capabilities, 2011)

Where does that lead us ?

Intellectual freedom as a capability.

We have been through a discourse about the right to intellectual freedom towards a discourse about the possibility to achieve intellectual freedom from a social justice perspective. And this will probably mean, given today’s digital challenge – even though these are not the only challenges that we face, but they are significant -, that we have to  make a bridge between intellectual freedom and digital literacy. And even a bridge between Intellectual freedom and digital commons.

There is a text by Amita Lonial in one of the latest editions of the magazine Public Libraries. And there, she argues that digital justice depends upon digital literacy. And for a true impact on digital literacy, working on access is not enough. Working on digital skills is not enough to reduce inequities. What is critical is partnerships and codesign initiatives with communities and stakeholders.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.

Intellectual freedom and digital literacy by codesign

Then why should digital literacy as specific capability for intellectual freedom rely on codesign?

  •    Because it allows us to take into account the social and cultural context, the systemic barriers, the institutional biases, and to act critically on diversity and the  “social distance ».
  •    And even more simply, because since this is about the (fundamentals) needs of users, they should be invite to participate in the design of the “solution”, which applies to the tools as well as to public policies.
  •    And also, because it facilitates exploration of a diversity of ways to give access, use, create, promote, and defend knowledge, culture and digital commons.

3. Why do we need to pay attention to intellectual freedom?

Because we care. Because it is a critical issue now for all of us and because it is our job to care about it. 

But how?

Maybe we should think to :

  • Update our approach to intellectual freedom in our mission and our policies—outside the realm of material selection and internet policy.
  •  Clarify the ethical framework of libraries in terms of social justice.
  •  Make digital literacy a strategic priority at every level: local, national, global (I think the recent initiative of the CULC for a transnational program on digital literacy is a great idea to achieve this and the work done by IFLA is also inspiring)
  • May be we should Expect more, as Lankes, from ourselves when it goes to «represent the voice of the community » when it is about intellectual safety.
  • May be we should codesign with intellectual freedom in mind and :

A case: Codesign IA in public libraries

At the beginning of this year, we started citizen cafes on AI  in Quebec public libraries. We asked citizens to codesign the kind of responsible development is needed for AI. We also worked with non-profit organizations. No matter whether we were discussing health, education, smart cities, justice, deep fake news, propaganda, privacy, data manipulation, it appeared that digital literacy ( take it also as algorithm literacy) was seen as a key component.

Now we are about to make ethical recommendations and libraries were often seen as stakeholders in this game. I do really believed that it is the case, at least in the name of intellectual freedom, digital civil rights and digital literacy.

 

Bibliothèque communautaire, Community-Led Library selon John Pateman

Café citoyen sur le développement responsable de l’intelligence artificielle            (Bibliothèque Ste-Julie, mars 2018)

Nous conclurons un cours demain, inspirés par la bibliothéconomie critique, qui a porté sur l’exploration et l’appropriation de l’approche « Community-Led-Library » et des méthodes développées dans le cadre du Working Together Project.

À quoi ressemble une « Community-Led Library » ?, demande John Pateman, dans un article sur Open Shelf qu’il consacre à la question. Déjà il faut traduire, et le terrain est glissant : dirigée par, orientée sur, orientée par, centrée sur, basée sur … Toutes ces appellations comportent des nuances de signification qui reflètent autant de parti pris en termes de pouvoir et de contrôle. La traduction littérale est pourtant bien celle qui réfère à une bibliothèque « dirigée par la communauté » et que nous retiendrons; celle-ci se rapproche des concepts de « copropriété » ou de « gouvernance partagée » proposés par David R. Lankes (2016) et Lionel Dujol (et als, 2017) en lien avec les communs du savoir, et dont nous avons également discuté dans ce cours.

John Pateman met l’emphase, dans ce texte, sur le passage d’un modèle de la bibliothèque fondé sur les collections à un autre qui est basé sur les connexions et les relations. Les relations internes et externes établissent la bibliothèque à la façon d’un système social reposant sur la qualité de celles-ci au sein du personnel, et qui servent de base à la qualité des relations entre la bibliothèque publique et la communauté.

La philosophie et les valeurs « dirigées par la communauté », dit-il, devraient traverser tous les aspects d’une bibliothèque publique dirigée par la communauté, y compris la participation/consultation de la communauté; l’évaluation des besoins, la recherche, les normes et le suivi des services.

En guise de synthèse pour le cours, j’ai traduit et résumé librement les composantes (1 à 9) de l’approche dirigée par la communauté  (ADC) identifiées par Pateman :

1. La consultation. La consultation peut prendre de nombreuses formes, mais elle se limite souvent à l’acte passif de donner des informations ou de recueillir les réactions des communautés locales à des propositions qui ont déjà été élaborées par des experts de la bibliothèque. La participation est l’élément constitutif qui s’inscrit dans un continuum du plus passif (informer, réagir) au plus actif où la bibliothèque publique dirigée par la communauté pratique la planification en collaboration avec les résidents locaux. Le plus haut niveau d’engagement est un modèle de leadership où la communauté prend des initiatives et aborde des enjeux qui la concernent avec le soutien de la bibliothèque qui contribue à faciliter ses projets.

2. L’évaluation des besoins et la recherche. L’établissement des relations, l’évaluation des besoins et la recherche reposent sur ces dispositifs de participation que sont la consultation et l’engagement. Cartographie des atouts et profils communautaires sont des outils qui peuvent permettre d’établir des bases de référence sur les ressources actuellement disponibles et sur ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins de la communauté. Ces besoins peuvent aller d’exigences physiologiques très élémentaires (nourriture, vêtements, abri) à l’actualisation de soi (réaliser le plein potentiel d’une personne). La communauté est posée comme l’experte de ces besoins et l’évaluation de ceux-ci doit être co-produite par la communauté et la bibliothèque, en partenariats, en considérant que les membres qui ont les plus grands besoins doivent, dans une perspective d’équité, avoir la priorité.

3. L’image et l’identité de la bibliothèque. Ces aspects jouent un rôle déterminant auprès des usagers et des non-usagers de la bibliothèque et conditionnent les obstacles systémiques qui affectent les usages. Ces obstacles prennent différentes formes : les barrières institutionnelles (heures d’ouverture, règles et règlements); barrières personnelles et sociales (manque de compétences de base, faible revenu et pauvreté); barrières environnementales (accès, isolement, mauvaises liaisons de transport); barrières en termes de perception. À cela s’ajoute la sensibilisation auprès des personnes qui ne pensent pas que les bibliothèques sont pertinentes pour leur vie ou leurs besoins.

4. Le hors les murs, le développement communautaire et les partenariats. Le mot «bibliothèque» est souvent synonyme d’un bâtiment plein de livres, mais les bibliothèques dirigées par la communauté se concentrent davantage sur les personnes et les relations. Les bibliothèques dirigées par la communauté s’appuient sur un développement communautaire qui est basé sur des ressources, des valeurs et des résultats partagés. Elles se transforment en tiers lieux, forums, espaces publics démocratiques, copropriétés, en partageant la gouvernance avec les communautés.

5. Le numérique et les technologies. Les technologies numériques contribuent à l’inclusion sociale. Ce sont des outils qui peuvent faire une différence significative auprès des communautés socialement exclues, notamment celles qui ont les plus grands besoins. L’emphase doit être placée sur le développement des capabilités et des compétences numériques autant que sur l’accès, l’appropriation critique et sécuritaire, l’application dans une diversité de domaines (gouvernement en ligne, engagement civique, éducation, santé, consommation, travail, et.)

6. Le matériel à fournir. Cet enjeu est une des dimensions les plus politiques de la fonction bibliothèque puisqu’elle est liée au contrôle sur ce que l’on rend ou non disponible aux usagers. Les «lectures» et les «besoins» sont un débat permanent entre ceux qui considèrent les bibliothèques comme des gardiens de la connaissance et de la littérature qui ont une « valeur », et ceux qui les considèrent comme des passerelles vers la culture populaire. Le parti pris, dans ce cas, ne consiste pas à offrir ce que l’on considère que l’usager “devrait” lire, ou utiliser selon les médias, mais bien ce dont il juge avoir besoin dans une perspective qui est, à ses yeux, transformationnelle. Les bibliothèques dirigées par la communauté accordent plus d’importance à l’équité qu’à l’excellence, et elles reconnaissent que les bibliothèques existent pour répondre aux besoins de la communauté plutôt que de respecter les normes professionnelles.

7. La dotation, le recrutement, la formation et l’éducation.  Les bibliothèques dirigées par la communauté accordent la priorité aux personnes. L’empathie, les compétences sociales et un bagage en développement communautaire sont privilégiés par rapport au savoir-faire technique. La formation et le perfectionnement du personnel devraient être axés sur le développement d’un portefeuille de compétences en développement communautaire: compétences relationnelles, en communication; capacité d’écoute; pratique réflexive; amélioration de la confiance et de l’affirmation de soi; techniques de négociation; gestion de conflit. Les compétences d’un.e travailleu.se.r dans une bibliothèque dirigée par la communauté devraient inclure un mélange d’attributs personnels, d’une perspective éthique (justice sociale); de compétences génériques (notamment en lien avec l’engagement communautaire), de compétences fondamentales issues des sciences des bibliothèques et de l’information (lecture, apprentissage et maîtrise de l’information); et des compétences spécifiques en leadership et en gestion.

8. Les priorités stratégiques et les ressources. La communauté doit être intégrée en tant que priorité stratégique afin qu’elle gère tous les aspects du service de bibliothèque, y compris les structures (personnel et services), les systèmes (politiques, procédures et processus) et la culture («la façon dont nous faisons les choses ici»). Cette approche permettra à son tour d’informer l’allocation et la réorientation des ressources. Les services communautaires doivent être financés à l’interne, à long terme et de manière durable. Ils ne devraient pas être basés sur des projets ou dépendre de subventions et de ressources externes.

9. Les normes et les suivis des services. La bibliothèque publique dirigée par la communauté est capable d’identifier, de prioriser et de répondre aux besoins de la communauté. Comment évaluer l’impact de l’ACD, comment déterminer que l’on a pu identifier et répondre à des besoins communautaires ? La réponse consiste à impliquer activement toutes les membres de la communauté – utilisateurs de la bibliothèque, anciens utilisateurs et non-utilisateurs – dans la conception, la planification, la livraison et l’évaluation des services de bibliothèque. De cette façon, le suivi et l’évaluation deviennent un processus itératif en continu, plutôt qu’un exercice ponctuel qui clôt un processus linéaire. Il permet aux services d’être constamment évalués et améliorés afin de s’assurer qu’ils répondent aux besoins de la communauté.

Cette liste pourrait également s’enrichir d’une dixième orientation :

10. Les communs. Un projet de bibliothèque fondé sur l’ADC crée, valorise et protège les communs, en particulier dans un contexte de transition numérique, en favorisant le développement de capabilités, l’engagement actif et une gouvernance communautaire autour des savoirs et des données partagés.

Sources :

  • Pateman, John. 2015. The Community-Led Public Library. Open Shelf. OLA. Consulté le 09 avril 2018:  http://www.open-shelf.ca/150515-community-led-library/
  • Lankes, R. David. 2016. Expect more : demanding Better Libraries for Today’s Complex World. Jamesville, NY: Riland Publishing.
  • Dujol, Lionel (ed.). 2017. Communs du savoir et bibliothèques. Paris : Éditions du cercle de la librairie.

« Explorer la décolonisation, en route vers la réconciliation » par la relation, l’écoute, le dialogue, l’action

Bibliothèque et archives Canada (BAC) s’attendait à accueillir 40 personnes, nous a dit Guy Berthiaume en clôturant la journée, et nous étions près de 150 participant.e.s au forum « Explorer la décolonisation, en route vers la réconciliation. » L’intention de cette rencontre était d’offrir « l’opportunité [aux] partenaires universitaires de BAC de se rencontrer en personne afin de partager et discuter de projets et d’initiatives novateurs liés à la réconciliation. » #ForumUniv

D’entrée de jeu, cette démarche visant à favoriser l’avancement « de la réflexion et des actions de réconciliation » a été ramenée à un engagement qui « doit partir du cœur », dans la sincérité et l’écoute. L’intervention de Normand Charbonneau (BAC) l’a scellé en ces termes en soulignant la nécessité de questionner la posture décalée de la prestation de services. Nous professionnel.le.s, fonctionnaires, sommes programmé.e.s comme des « machines à livrables » (delivery machines), a-t-il avancé, mais dans le cas qui nous occupe, la dernière chose que nous voulons, c’est de se présenter à la façon de « serviteurs publics travaillant avec des communautés indigènes. » Si nous souhaitons la réconciliation, nous devons adopter une attitude de respect, d’écoute, de dialogue. Bâtir nos capacités. Bâtir des relations qui aient du sens.

Camille Callison, de la nation Tahltan, Université du Manitoba, (« Respecter notre engagement à l’égard de la réconciliation : répondre aux besoins d’information des peuples autochtones et établir des relations avec eux »), a exposé les travaux entamés par la Fédération canadienne des associations de bibliothèques (CFLA FCAB)  qui ont mené au rapport du Comité Vérité et réconciliation :

Le Comité sur la vérité et réconciliation existe pour travailler avec les populations autochtones (Premières Nations, Métis et Inuits) afin d’aborder les problèmes liés aux bibliothèques, aux archives et aux institutions de la mémoire culturelle et promouvoir des initiatives dans tous les types de bibliothèques en avançant et en mettant en œuvre une réconciliation significative tel que traité par le rapport de la Commission de vérité et réconciliation et dans les appels à l’action (anglais) (français).

L’organisation de ce comité a reposé « sur une adaptation du cadre de la roue médicinale » en « cherch[ant] à comprendre la vision du monde autochtone. »

Le Comité se divise en quatre équipes chargées des responsabilités suivantes. L’équipe Noir du Comité de vérité et réconciliation a compilé les pratiques exemplaires déjà en place concernant les peuples autochtones du Canada. L’équipe Blanc a fourni une analyse des lacunes concernant les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) et a recommandé un examen annuel destiné à évaluer les progrès réalisés. L’équipe Jaune a examiné les relations existantes et a créé une base de données de personnes-ressources. Enfin, l’équipe Rouge a envisagé l’avenir en examinant l’ensemble des connaissances relatives à la décolonisation de l’espace, à l’accès et à la classification, à la protection des connaissances autochtones, à la sensibilisation et au service. (p.5)

De ces travaux sont issues dix recommandations que l’on peut lire dans ce même rapport. La contribution du plan d’action  Indigenous Matters de l’IFLA à cette réflexion est également souligné.

Les enjeux éthiques, la critique et le discours sur la discrimination jouent aussi un rôle essentiel. Nous devons être proactifs dans la sauvegarde des archives autochtones sinon nous ne pourrons écrire l’histoire de la colonisation de ce pays affirme Brenda Macdougall, Université d’Ottawa (« Traces ancestrales dans le dossier : Retracer les populations autochtones au moyen de sources coloniales). La signification même du terme « réconciliation » devient l’objet d’une remise en question radicale. (Andrea Bear Nicholas, Université Saint-Thomas, « Considérations pratiques et éthiques concernant le dépôt de documents autochtones des gouvernements fédéral et provinciaux »).

Selon Melissa Adams, Union of British Colombia Indian chief’s, (« Décoloniser et non recoloniser »), cet engagement requiert que l’on se centre sur les intérêts et les préoccupations des populations autochtones en les impliquant : « Decolonizing is not a metaphor. » L’approche des 4 « R » fournit des repères éthiques :

  • Respect : for the indigenous cultural integrity
  • Relevance : to indigenous perspectives and experiences
  • Reciprocity in relationship
  • Responsability though participation

Les alliés, ajoute Melissa Adams, doivent marcher à côté, non pas devant, ni derrière. Il n’y aura pas de « tips box », mais plutôt, dans une visée à long terme, un travail de tous les jours : « Reconciliation is relationship, relationship, relationship… »

La journée a été placée à l’enseigne de l’humilité du côté des allié.e.s : « The more I learn, the more I realize that I know nothing, and that I have to listen ».

Comment les appels à l’action en faveur de la réconciliation et de la décolonisation (« décoloniser l’espace, le savoir, la recherche, la/les langues, la propriété, la représentation des ressources, les collections »…) seront-ils entendus à leur tour à travers l’ensemble des milieux documentaires québécois ? Quelle réflexion collective, quels dialogues interculturels et quels engagements susciteront-ils ?

| L’image est tirée du rapport du comité CFLA-FCAB Vérité et réconciliation |

 

Les notules dominicales de culture domestique en bibliothèque

Je lis depuis plusieurs années les Notules dominicales de culture domestique de Philippe Didion. Merci encore à Benoit Melançon et à François Bon pour ce voyage en Notulie au cours duquel j’ai découvert cette lettre hebdomadaire dont l’esprit, immanquablement, a son effet sur toutes les autres tâches domestiques qu’il faut bien accomplir le dimanche. La proposition d’annonce pour cette lettre va comme suit :

Recension critique hebdomadaire des livres lus pendant la semaine, accompagnée d’un aperçu sur certains chantiers en cours et de quelques considérations plus ou moins inintéressantes sur ma trépidante existence.

La vie de l’auteur s’est avérée particulièrement mouvementée cette semaine puisqu’il s’est rendu en bibliothèque. C’était l’occasion de rendre hommage à une bibliothécaire, une professionnelle du catalogage – opération intellectuelle fondamentale dans la constitution du coeur de la bibliothèque, son catalogue – qui a travaillé toute sa vie jusqu’à sa retraite à la Bibliothèque nationale de France.  Paulette Perec, née Pétras, est disparue l’automne dernier; cette conservatrice était l’épouse de Georges Perec :

Vie littéraire. Le 3 mars est la date anniversaire du décès de Georges Perec mais ce soir c’est à sa femme Paulette que l’on rend hommage, quatre mois après sa mort. L’événement se tient à la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. La vie commune de Georges et Paulette Perec n’a pas été très longue, mais ils n’ont jamais divorcé. Beaucoup plus longue aura été la vie de Paulette en bibliothèque, à l’Arsenal et à Richelieu. Un de ses collègues raconte sa vie professionnelle et rappelle sa spécialité, le catalogage, le classement, l’intercalation. J’écoute cela avec d’autant plus d’intérêt que tout à l’heure, avant de partir pour Paris par le 14 heures 46, j’ai reçu une nouvelle renversante en provenance d’une bibliothèque. Je suis à la recherche depuis que j’ai découvert l’oiseau, d’un travail universitaire sur Ernest Gengenbach dû à un Italien nommé Dallospedale. Gengenbach est mort, Dallospedale a disparu en Afrique, sa thèse est introuvable. J’ai longtemps cru qu’un exemplaire se trouvait dans la bibliothèque du Musée Louis-Français de Plombières-les-Bains où j’ai fait remuer de la poussière, en vain. Aujourd’hui, ma correspondante à la bibliothèque de Saint-Dié, que j’avais relancée une dernière fois sans grand espoir, m’écrit : la thèse est retrouvée. Elle était mal rangée.

Magnifique. Ça m’a laissée dans un état de ravissement complet, émue en songeant au rôle de Paulette Perec, née Pétras, à la responsabilité sociale de cette profession que j’ai embrassée, aux conséquences prodigieuses liées aux pertes et aux retrouvailles d’ouvrages en tout genre.

Je me suis empressée d’essayer de bonifier le contenu portant sur Paulette Perec, née Pétras, dans la page Wikipédia consacrée à Georges Perec où elle est à peine évoquée.  Bien entendu, j’ai aussi créé la page de Paulette qui n’existait pas.  J’entretiens d’ailleurs le plan secret de prendre soin des pages portant sur les figures de bibliothécaires dans Wikipédia. La vie trépidante de Philippe Didion a souvent un effet contagieux sur moi.

Un enjeu qui a été l’objet de discussion cette semaine (avec @joplam entre autres) dans le contexte des divers édi-a-thons consacrés à la Journée internationale des  femmes : le nom de famille des femmes.

Est-ce que je devrais créer la page Wikipédia sous le nom de fille ou le nom d’épouse pour cet article ? « Paulette Pétras » ou « Paulette Perec » ou « Paulette Perec, née Pétras » ? Controverse sur les noms des femmes dans leur histoire et dans Wikipédia pour la postérité. Je ne doute pas que ma proposition d’article soit rééditée relativement rapidement. Il y a des relevés d’usages et de pratiques culturelles à faire de ce côté.

On peut l’entendre et la voir ici.

Source de l’image : Flickr, Looks like a bicyclette ride is in the cards for today! par Lorie Shaull, cc-by-SA 2.0