Qui a peur des communs du savoir et de la culture ?

Jean-François Nadeau s’est déplacé pour voir l’exposition sur Conrad Poirier, photoreporter : Valoriser les communs du domaine public et s’il a apprécié le contenu, il n’en a pas moins exprimé certaines réserves par rapport au projet curatorial. Lorsque nous avions échangé au téléphone, j’ai pourtant tenté de lui expliquer notre démarche en soulignant notre intention de célébrer les trésors du domaine public incarnés ici à travers l’oeuvre de ce grand photographe montréalais mort en 1968. Le journaliste-historien m’a répondu, et comme on peut le lire dans son article, que le « vrai trésor » de cette exposition résidait dans l’histoire, et que nous aurions dû faire un effort de contextualisation et de médiation qui aurait eu l’effet d’un « révélateur » historique pour une meilleure compréhension du sujet des photographies. Je lui concède ce commentaire  – et j’espère que les curateurs et curatrices qui prendront éventuellement la relève de ce projet enrichiront la proposition en ce sens. Cette exposition, qui se termine cette semaine, a été elle-même  placée sous la licence CC0 en tant que création libre et quelques institutions ont manifesté le désir de la reprendre.

Une exposition sous licence CC0

Mais je voudrais néanmoins revenir à la charge en tentant à nouveau d’expliquer pourquoi cette exposition est aussi un projet politique visant à ouvrir un espace de dialogue sur notre rapport au domaine public et plus généralement à l’accès, à l’usage et à la réutilisation de la culture et du savoir. L’exposition, et particulièrement le sous-titre sur lequel je voudrais attirer l’attention, s’intitule Valoriser les communs du domaine public . Conrad Poirier y est célébré  à titre de représentant des entrants 2019 dans le domaine public canadien. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Où voulait-on aller avec ce concept ? Je reproduis ici le texte de l’exposition que j’ai rédigé en vue de communiquer l’intention portée par le projet:

Le domaine public rassemble les oeuvres de l’esprit pour lesquelles les droits d’auteur.e sont expirés. Les oeuvres sont alors librement accessibles en tant que communs. Il est possible de les recréer, copier, modifier et distribuer sans demander d’autorisation ou payer des droits; un contexte qui crée des conditions favorables à l’accès, aux usages éducatifs et culturels, à l’innovation.

Jusqu’à ce jour, et suivant sa législation, le Canada appartient à la catégorie des pays dits «vie+50» où les droits expirent 50 ans après la mort de l’auteur.e.  Le 1er janvier de chaque année, les œuvres de ces pays dont les créateurs et créatrices sont mort.e.s il y a 50 ans entrent dans le domaine public – sauf exception.  Depuis le 1er janvier 2019, l’oeuvre de Conrad Poirier est entrée dans le domaine public comme celles de nombreuses autres entrants et entrantes.

Le défi est de repérer ces entrants et entrantes et leurs oeuvres, de les valider, de les valoriser, d’en faire la médiation, de les réintégrer dans la fabrique des idées et de la création, dans l’intertexte de la grande bibliothèque des communs, à travers des initiatives, qu’elles soient citoyennes, communautaires, commerciales ou qu’elles soient prises en charge par les institutions; comme BAnQ le pratique dans le cadre de son projet GLAM (https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:BAnQ), et plus particulièrement de son projet Poirier.

Cependant, selon les dispositions du nouvel accord commercial États-Unis-Mexique-Canada, le Canada pourrait bientôt rejoindre la catégorie des pays «vie+70». Cette situation serait susceptible de compromettre l’équilibre du droit d’auteur au Canada au détriment des usagers et de l’élargissement du territoire des communs du domaine public.

Cette exposition se voulait d’abord et avant tout une occasion d’échanger mais aussi de désigner du doigt une situation qui nous guette, dissimulée en creux dans cette entente commerciale, l’ACEUM. Celle-ci prévoit en effet qu’il n’y aura désormais plus d’expiration de masse du droit d’auteur avant 20 ans – à la façon des oeuvres de Conrad Poirier, Germaine Guèvremont,  André Laurendeau, etc. arrivées dans le domaine public en 2019 – et que le régime de protection légale sera prolongé jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur.e. 

L’exploitation des archives et des oeuvres  sous le mode de remix ainsi que Simon Côté-Lapointe l’a pratiquée en réalisant une  série de productions originales à partir de l’oeuvre de Conrad Poirier – et qui font aussi partie du propos de l’exposition  –  ne seront plus possibles avec de nouveaux entrants avant 20 ans. On ne pourra plus ajouter de nouveaux corpus d’oeuvres suivant les conditions actuelles, par l’extraction des collections dans Wikimedia Commons, ou des textes dans Wikisource ou dans la bibliothèque des Classiques des sciences sociales, pour prendre ces exemples de plates-formes éducatives, en raison de cette mesure entraînant des restrictions non nécessaires qui freinent l’accès, l’usage et la ré-utilisation des contenus de la culture et du savoir.

Il est sidérant de constater que cette décision complaisante n’a suscité que peu ou pas de réactions. Pourtant, les États-Unis, qui viennent de traverser vingt ans de cette fracture du domaine public, ont célébré la nouvelle avec éclat dans les plus grands journaux. Il est plutôt paradoxal d’apprendre au même moment que les Canadiens devront subir le même sort :

« Pour les américains, 2019 marque la première année depuis deux décennies qu’un grand nombre d’oeuvres protégées par le droit d’auteur gagnent le domaine public et perdent leur statut de protection, une situation nouvelle qui bénéficiera aux lecteurs et aux lectrices: “une aubaine pour les lecteurs, qui auront le choix d’un plus grand nombre d’éditions, et pour les écrivains et autres artistes pouvant créer de nouvelles oeuvres basées sur des histoires classiques sans se voir infliger un procès en propriété intellectuelle. » – Alexandra Alder, New York Times, 29 décembre 2018 (ma traduction)

De grands éditeurs comme Penguins se sont réjouis et ont insisté sur l’effet tonique de l’accès à ces oeuvres anciennes pour l’édition et le marché : « Avoir plusieurs éditions de ces oeuvres en plus d’une énergie éditoriale renouvelée derrière celles-ci élargit le marché plutôt que de le cannibaliser, (…) C’est l’occasion de donner un nouveau souffle à ces oeuvres. »

Cette suggestion est vérifiée par des études montrant que l’extension du droit d’auteur aurait un impact négatif sur les ventes et la disponibilité des livres. Entre la mort de l’auteur et l’entrée dans le domaine public, les oeuvres s’abîment dans l’antichambre de l’oubli. La journaliste du NYTimes s’appuie sur une étude conduite à l’Université de l’Illinois, et utilisant un logiciel d’échantillonnage aléatoire de livres disponibles sur Amazon, qui aurait permis de montrer que :

« Il y avait plus de nouvelles éditions de livres publiées dans les années 1910 [parce que les droit d’auteur de ces oeuvres étaient périmés] que de titres publiés dans les années 2000. Les éditeurs arrêtent souvent d’imprimer des livres qui ne sont pas vendus, mais conservent le droit d’auteur, de sorte que personne ne peut publier de nouvelles éditions. Une fois que les livres entrent dans le domaine public, une plus grande variété de nouvelles éditions redevient disponible, comblant ainsi un trou dans les archives publiques et culturelles. »

Si les journalistes ne se sont pas préoccupés de cette question, il semble que cette situation n’ait guère inquiété les juristes par ailleurs, à l’exception de Michael Geist (ma traduction):

« … le principal changement en matière de droit d’auteur pour le Canada est la prolongation de la durée du droit d’auteur au-delà du standard international de la vie de l’auteur plus 50 ans après le décès à plus de 70 ans après le décès. La durée du droit d’auteur ne pouvait pas empêcher un accord commercial majeur et le Canada avait accepté une prolongation dans le PTP initial. Cependant, le coût sera considérable, bloquant les oeuvres du domaine public pendant des décennies et augmentant potentiellement les coûts de l’éducation de plusieurs millions de dollars. Du point de vue de la politique intérieure, le changement devrait avoir une incidence sur le réexamen en cours du droit d’auteur, car la prolongation de la durée du contrat est l’une des principales demandes des titulaires de droits et des préoccupations des utilisateurs. La prolongation modifie l’équilibre du droit d’auteur au Canada et devrait être prise en compte dans les réformes futures, y compris concernant les avantages de l’extension de l’utilisation équitable afin de rétablir l’équilibre. »

Dans une  autre discussion à ce sujet avec un collègue versé dans les questions de droit, ce dernier suggérait que le gel de l’expiration du droit d’auteur n’était « pas grave » pour le milieu de la culture/création et de l’éducation. En effet, ces acteurs et les actrices disposaient désormais des exceptions au droit d’auteur leur garantissant des conditions si favorables pour l’exercice de leurs activités que cette nouvelle décision n’aurait, en définitive, que peu ou pas d’impact.

Je ne voudrais pas entrer dans un argument légaliste et contribuer à renforcer un discours qui fait que l’art, à l’aune de ces pratiques, devient soluble dans le droit qui lui-même est soluble dans la pensée néolibérale, mais je voudrais partager trois convictions, disons trois savoirs d’usage.

D’abord, il est troublant de constater que l’argument de mon collègue donne à penser que les exceptions éducatives au droit d’auteur deviennent une assise pour légitimer une perte de capacités et de libertés pour les usagers/usagères que représente la prolongation du droit d’auteur.

En outre, je voudrais faire valoir que, malheureusement, le cadre des exceptions n’est pas maîtrisé par les acteurs et les actrices du monde de la culture/création aussi bien que par ceux et celles de l’éducation. La complexité de l’appareil des exceptions n’est pas praticable ou utilisable pour reprendre un concept en design de l’expérience utilisateur. Et ces obstacles, en termes d’utilisabilité, induisent des comportements qui tendent à limiter des usages même légitimes. Les décisions des archivistes, des bibliothécaires, et autres gens de l’éducation ou de la création libre, lorsque vient le moment d’exploiter ces contenus, sont prises de manière à éviter toute formes de tracas au nom d’un  « principe de précaution ». La conférence de Annaëlle Winand lors d’une des activités de médiation sur l’exploitation artistique des archives a aussi souligné le rôle dissuasif de ce « principe de précaution ».

Un autre collègue et professeur de droit, Pierre Trudel, a proposé, au moment d’un échange à ce sujet lors de la Semaine de la liberté d’expression, que cette mesure était destinée à calmer le jeu auprès des créateurs et des créatrices que la transformation numérique afflige. Mais que gagnent réellement les personnes liées au domaine de la création avec une telle concession sur le domaine public sinon un placebo, un remède qui n’en est pas un ou qui les chloroforme à dessein ? Il n’en ressortira pas plus d’argent pour ceux et celles qui ne seront plus de ce monde, mais certainement une confortable avance sur l’oubli.

Pendant ce temps, les créatrices et les créateurs qui sont déjà moins de 10% aujourd’hui à vivre de leur activités – si on prend l’exemple des gens de lettres – ne sont pas accompagné.e.s dans une véritable réflexion sur la culture numérique, adéquatement informé.e.s quant aux moyens de contribuer aux nouvelles formes de productions culturelles et d’y trouver leur compte. À qui ces faux-semblants, l’emphase actuelle placée sur le régime du droit d’auteur, cette alliance d’intérêts rapportent-ils ? Aux ayants-droits qui sont le plus souvent des industries, aux compagnies comme Copibec qui gèrent, souvent de manière opaque, les droits, aux nouvelles compagnies qui développent des algorithmes pour retracer les usages illégaux, et aux avocats qui prendront la relève de ces dernières pour la poursuite – aux frais et aux dépens des créateurs et des créatrices ?

C’est vrai que l’on aurait pu faire mieux pour contextualiser l’histoire dans le cadre de l’exposition, mais il était aussi urgent de lever le voile sur des enjeux actuels touchant la sphère publique alors que l’on entrevoit l’étau se resserrer sur nos libertés en matière d’accès aux communs de la culture et du savoir et aux usages qui les fondent.

Ressources

Pour répondre aux questions touchant le domaine public canadien, un ensemble de ressources a été constitué. Elles peuvent être consultées et bonifiées grâce à l’apport de chacun.

  • D’abord, un glossaire du domaine public au Canada réunit les mots du vocabulaire parfois technique utilisé dans les discours actuels.
  • Ensuite, un cas pratique illustre simplement ce que les conditions et les termes du droit d’auteur, au carrefour de la création et du droit, peuvent représenter pour une créatrice canadienne fictive, et comment ceux-ci peuvent être mis en perspective sur une ligne du temps.
  • Enfin, une foire aux questions vise à faciliter la compréhension de ces enjeux et à offrir des pistes de réponse. Même si nous ne sommes pas juristes, nous avons essayé de rendre plus utilisables les termes du débat.

Exposition

L’exposition Conrad Poirier, photoreporter : Valoriser les communs du domaine public au Carrefour des arts et des sciences de l’Université de Montréal se terminera le 29 mars prochain.

Aujourd’hui, le 25 mars se tiendra la dernière activité de médiation autour de l’exposition qui portera sur Les usages de Wikicommons.

Pour aller plus loin

Image : Photographie de Conrad Poirier, domaine public

2019, l’année de la co-création selon le School Library Journal

Lectrice du School Library Journal, une revue professionnelle que je tiens en haute estime, je suis tombée sur cet article de l’éditrice Rebecca T. Miller qui annonçait en janvier que 2019 serait l’année de co-création. Le discours prospectif de Miller est fort intriguant car la co-création ou le co-design qui s’installe progressivement dans le monde des bibliothèques et des services publics semble désormais se tourner vers des publics spécifiques, ici les jeunes, pour lesquels les méthodes devront forcément être adaptées.

J’ai présenté à l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires (APSDS) en décembre dernier une conférence qui s’intitulait Dessine-moi une bibliothèque : Du design centré sur l’humain ou design du care et qui répondait, je crois, à la curiosité du milieu des bibliothèques scolaires québécoises à l’égard de ces nouvelles pratiques. Dans la foulée de cette intervention, mais aussi en guise de matériel de réflexion pour préparer la journée professionnelle organisé par les Services des Milieux documentaires (BAnQ) portant sur l’expérience-usager (L’usage de la bibliothèque : une expérience globale) – et où Nicolas Beudon est un des conférenciers invités – j’ai pensé que la traduction de cet éditorial pouvait être à propos et en souligner la pertinence :

Qu’est-ce qui est possible dans un environnement véritablement collaboratif où chaque personne, qu’il soit organisateur ou participant, est responsable de «co-créer» avec les autres ?

Le terme de co-création décrit bien ce qu’il en est : différentes parties prenantes se réunissent pour explorer et réaliser quelque chose de nouveau via un processus de collaboration profonde. C’est un mécanisme d’autonomisation collective par l’appropriation individuelle des contributions nécessaires pour tracer la voie à suivre. Les bibliothécaires deviennent toujours meilleurs en matière d’engagement – lorsqu’il s’agit de chercher et d’utiliser des commentaires, réunir des groupes consultatifs, participer à des comités, etc. La co-création est une étape supplémentaire dans le continuum de l’engagement. Les meilleurs comités co-créent de temps en temps, mais cela amène le travail des comités à un niveau supérieur. Les co-créateurs ne contribuent pas simplement à un processus: ils maîtrisent le problème et la solution potentielle dès le début.

Au fil des ans, j’ai participé à de nombreuses nouvelles initiatives, comités et conseils d’administration, mais je me suis engagé seulement dans la co-création délibérée dans le cadre de ma participation à la New York Library Association (NYLA) Sustainability Initiative. Je suis intéressée par la co-création depuis ce moment. Cette approche intentionnelle de la pensée collaborative nécessite que tout le monde soit investi pour réussir. La responsabilité est réelle, ce qui incite à investir davantage dans les solutions potentielles.

Rebekkah Smith Aldrich et Matthew Bollerman, coprésidents de NYLA SI, travaillaient ensemble sur les questions de développement durable depuis un certain temps, mais ils avaient adopté une approche de co-création pour la formation de la Sustainability Initiative, parce que, comme le disait Aldrich, ils savaient qu’ils n’avaient pas tous les réponses ou ce à quoi ça ressemblerait et nous voulions inviter les autres à réfléchir avec nous. » Bollerman avait découvert le concept de co-création lorsqu’il travaillait sur un projet avec John Boecker, membre fondateur du cabinet de design écologique 7group, et ils ont appliqué l’approche.

Le développement durable est «un problème complexe. Personne ne peut s’en sortir tout seul, tout comme une bibliothèque ne peut pas résoudre seule les problèmes de sa communauté », déclare Aldrich. « Un modèle de leadership distribué pour un impact collectif est la clé de notre succès. »

Fait important, dans un environnement de co-création, le leadership émerge de l’ensemble du groupe plutôt que de haut en bas, et cela va et vient. Permettre à cette dynamique particulière de prendre un peu de discipline peut prendre un peu de discipline de la part de toutes les personnes impliquées – les dirigeants connus pourraient être obligés de prendre du recul, et les modérateurs de veiller à créer un espace pour que chacun puisse exprimer ses idées et apporter sa contribution. La modélisation d’un état ouvert d’apprentissage actif aide. Cela peut aussi transformer la relation d’une institution avec les personnes qu’elle sert, contribuer au développement des compétences et favoriser la communauté.

La co-création peut s’appliquer à des problèmes, grands ou petits, mais la stratégie est particulièrement utile, me semble-t-il, lorsqu’un problème est complexe ou lorsqu’on se dirige vers un territoire inconnu. À SLJ, nous sommes intéressés à explorer davantage cette question. C’est une des raisons pour lesquelles nous nous concentrons sur les bibliothèques impliquées dans la co-création du programme de notre groupe de réflexion sur les bibliothèques publiques, qui se tiendra du 7 au 8 mars à Miami, et intitulé Public Library Think Tank : The Future is Theirs : Community Co-Creation with Kids ans Teens.

Nous aborderons la co-création comme une approche stratégique; nous verrons aussi la manière dont les différentes approches de co-création peuvent approfondir les collections, améliorer la conception des espaces, restructurer la programmation de fond en comble, informer, sensibiliser, permettre les initiatives technologiques, etc. Si vous co-créez des services de bibliothèque avec des enfants et des adolescents, nous aimerions beaucoup avoir de vos nouvelles.

Bonne année de co-création !

La Semaine de la liberté d’expression du 24 février au 2 mars, le plus beau temps de l’année … et de nos démocraties #Libertédexpression #FTRWeek

Freedom to Read Week 2019

Comme l’ont fait remarqué avec beaucoup d’à propos les bibliothèques d’Ottawa, la Semaine de la liberté d’expression est le « deuxième plus beau temps de l’année, après le Mois des bibliothèques (octobre) ».

Le Colibri (Comité sur la liberté intellectuelle de l’EBSI) a élaboré une programmation à la hauteur de ce sujet qui incarne une des valeurs cardinales dans le monde des bibliothèques et des archives.

La première activité est d’importance. Nous avons la chance exceptionnelle d’accueillir Pierre Trudel, professeur à la Faculté de droit et contributeur régulier du journal Le Devoir, qui a participé à l’ouvrage collectif récemment publié intitulé Liberté surveillée : Quelques essais sur la parole à l’intérieur et à l’extérieur du cadre académique (Leméac, 2019).

Le chapitre qu’il consacre à la liberté d’expression fournit les clés nécessaires à la compréhension de ce sujet à la fois compliqué et complexe. Ce texte essentiel nous permet de de distinguer les différents registres par le biais duquel ce principe se décline – notamment dans les sociétés démocratiques qui reconnaissent la « faculté de critiquer » – entre, d’un côté, ce qui relève de la règle de droit définie par le contexte juridique et ce qui, de l’autre, concerne l’idée de la liberté d’expression, qui est généralement admise, mais dont la signification épousera une diversité de valeurs, de conceptions éthiques et philosophiques, en opérant presque inévitablement à partir d’une « normativité implicite ». Il discute également de la protection de la liberté d’expression au Canada et de certains enjeux qui en découlent incluant « les demandes d’ « épurer » les bibliothèques » auxquels il réserve une section. Dans le cadre de la conférence qui se tiendra demain, Pierre Trudel présentera certains de ces enjeux qui touchent de manière critique la liberté des activités expressives aujourd’hui. Cette conférence, suivie d’une discussion, aura lieu mardi le 26 février, de 11h45 à 12h45 à l’Université de Montréal, au Pavillon Jean-Brillant, salle B-3240. Elle est ouverte à tou.te.s.

Une table ronde se tiendra ensuite jeudi midi portant sur la place des contenus et des voix LGBTQ+ dans l’espace public. Marie-Christine Saint-Pierre, dont le mémoire de maîtrise portait sur cette question, viendra parler de la présence de la fiction LGBTQ+ dans les collections jeunesse des bibliothèques publiques québécoises. Michael David Miller interrogera à son tour la présence et l’inclusion de la communauté LGBTQ+ au sein du projet Wikipédia à partir du contenu et du système (acteurs, communauté, organisation) qui soutiennent ses activités sur le territoire wikimédien québécois. La table ronde se déroulera jeudi le 28 février, de 11h45 à 12h45 à l’Université de Montréal, au Pavillon Jean-Brillant, salle B-3265. Elle est ouverte à tou.te.s.

Jeudi soir, le film, Le prix des mots, du cinéaste Julien Fréchette (ONF) sera présenté à Temps Libre. Ce thriller documentaire raconte l’incroyable saga juridique et les procès qui ont opposé les compagnies minières canadiennes Barrick Gold et Banro à l’auteur Alain Deneault et aux Éditions Écosociété, suite à la publication du livre Noir Canada en 2008. Apportez votre exemplaire de Noir Canada si vous en avez un (j’ai le mien). Le visionnement du film sera suivi d’un échange avec Anne-Marie Voisard, auteure de l’essai Le droit du plus fort. Cette activité aura lieu à Temps libre jeudi 28 février de 17h à 19h. 5605, avenue de Gaspé, Espace 106, Montréal.

Vendredi, un atelier visant à étendre la liberté de lire dans le monde des réseaux clôturera ce quasi festival. Cette activité s’inscrit à la fois dans le contexte de la Semaine de la liberté d’expression et de l’exposition Conrad Poirier : Valoriser les communs du domaine public. Intitulé Semaine de la liberté d’expression : atelier remix et domaine public, l’atelier vise à explorer une voie permettant d’élargir l’accès au domaine public et sa diffusion, et partant d’étendre la liberté de lire, en créant et en publiant un livre numérique libre.

Dans le cadre de cette activité avec Pierre Choffet (Café des savoirs libres) nous allons :
1. explorer le sujet des licences de type Creative commons et domaine public;

2. créer, étape par étape, un epub à partir du pdf d’une oeuvre emblématique qui est entrée dans le domaine public canadien en 2019 – en même temps que Conrad Poirier : Le Survenant de Germaine Guèvremont )

3. présenter aussi des exemples de sites où il est possible de déposer/diffuser ces contenus – et d’en trouver d’autres, bien sûr.

Les étudiant.e..s et les participant.e.s peuvent apporter d’autres oeuvres littéraires sous licence libre qu’ils et elles pourront transformer en epub (pour autant que ce soit un pdf dont le texte est sélectionnable). L’activité se déroulera à l’Université de Montréal, Pavillon Jean-Brillant, au laboratoire de l’EBSi (local C-2027) de 11h45 à 13h.

Cette activité s’inscrit dans le prolongement de ce souci exprimé à plusieurs reprises, notamment ici et ici, concernant la prolongation du droit d’auteur dans le contexte de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) à l’automne dernier. En effet, cette décision récente est appelée compromettre le domaine public canadien, en entraînant aussi sa fermeture pour 20 ans, en passant d’une régulation posant que les droits d’auteur expirent 50 ans après la mort de l’auteur, comme c’est le cas actuellement de la plupart des pays dans le monde, à 70 ans après la mort de l’auteur. Cette décision implique nécessairement un recul de nos libertés.

Cette activité prolonge également une réflexion que j’avais élaborée l’an dernier dans le contexte du congrès annuel de la Fédération canadienne des associations de bibliothèques (FCAB/CFLA) qui portait sur la liberté intellectuelle. Dans ce texte, je tentais de faire valoir, d’une part, que le rôle des bibliothèques, comme gardiennes de la liberté intellectuelle, se transformait dans le contexte de la transition numérique. Défendre le droit de lire les définissent toujours, mais cet engagement à défendre la liberté intellectuelle et la sphère publique aux côtés des citoyens et des citoyennes, exige aussi aujourd’hui que nous prenions position concernant divers enjeux liés aux libertés numériques telles que :

Par ailleurs, en référence aux politiques publiques des bibliothèques (IFLA, ALA, etc.) nous sommes liés à un discours sur le droit à la liberté intellectuelle qui se traduit également par un discours sur la possibilité d’exercer ses libertés expressives dans une perspective de justice sociale. Ce point de vue nous amène à penser la liberté d’expression comme une forme de capabilité visant à faire en sorte que tou.t.e.s aient, concrètement et de manière équitable, les mêmes possibilités, les mêmes opportunités. Considérant les défis numériques actuels – même si ce ne sont pas les seuls défis auxquels les gens des bibliothèques et des archives sont confrontés, mais ils sont significatifs , il apparaît nécessaire de faire un pont entre la défense de la liberté d’expression/liberté intellectuelle et la littératie numérique; et aussi un pont entre la défense de la liberté d’expression/liberté intellectuelle et la promotion des communs numériques qui offrent les conditions les plus favorables en termes de réduction des barrières à l’accès.

J’en profite pour souligner le rôle exemplaire de ces bibliothèques publiques qui ont ouvert leurs portes pour accueillir les cafés citoyen sur l’intelligence artificielle dans le cadre de la démarche de co-construction entourant la Déclaration de Montréal sur le développement responsable de l’intelligence artificielle en 2018. Voilà un exemple concret de geste qui est susceptible de contribuer à une justice numérique. Je rappellerai enfin que les principes de cette Déclaration qui s’est écrite via l’espace public de ces bibliothèques

reposent sur l’idée commune que les êtres humains cherchent à s’épanouir comme êtres sociaux doués de sensations, d’émotions et de pensées, et qu’ils s’efforcent de réaliser leurs potentialités en exerçant librement leurs capacités affectives, morales et intellectuelles.

Cette Semaine est aussi l’occasion de promouvoir cette Déclaration sur le développement responsable de l’intelligence artificielle. Une grosse semaine en perpsective 🙂

Je saisis aussi l’occasion pour vous inviter à partager et signer cette lettre rédigée par la Fédération canadienne des associations de bibliothèques (FCAB-CFLA) en appui aux bibliothèques de Vancouver qui ont été interrogées et remises en questions à propos de l’usage communautaire de leurs espaces publics par une organisation féministe. Cette lettre d’appui porte un discours qui montre bien où logent ces institutions et la valeur qu’elles accordent à la liberté d’expression et la liberté intellectuelle aujourd’hui.

Bienvenues à tou.te.s !

Pour aller plus loin :

Justice sociale, justice numérique dans les bibliothèques du 21e siècle

Je partage un extrait du chapitre que j’ai rédigé pour l’ouvrage paru à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la bibliothèque des Classiques des science sociales et qui a été l’occasion de réfléchir sur les enjeux touchant les bibliothèques numériques, l’accès libre et les communs. 

Martel, M. D. (2018). Justice sociale, justice numérique dans les bibliothèques du 21e siècle. Dans Émilie Tremblay et Ricarson Dorcé (dir.). Les Classiques des sciences sociales : 25 ans de partage des savoirs dans la francophonie. Québec : Éditions science et bien commun.

Le discours et le travail en lien avec la justice sociale occupent une place grandissante, tout en étant l’objet de nombreux débats, dans les bibliothèques nord-américaines. Comme l’affirmait Kathleen M. Hughes, l’éditrice de la revue Public Libraries, dans un des derniers numéros :

Certains estiment que mettre l’accent sur ce travail [lié à la justice sociale] est en dehors de la mission de la bibliothèque, et d’autres affirment, avec passion, que les bibliothèques ont un rôle important à jouer dans ce domaine. Mais peu importe où vous vous situez, il est évident que les bibliothèques publiques partout au pays apportent une contribution essentielle à la justice sociale, l’autonomisation de leurs collectivités et l’amélioration des problèmes d’équité (Hughes 2018, 2).

Cette réflexion sur la justice sociale se développe en prenant en considération des enjeux qui concernent dans une large mesure la transition numérique. Comment s’articule cette justice numérique dans l’écosystème des bibliothèques d’aujourd’hui, et quelles pratiques, dans le contexte québécois, s’inspirent et se construisent en se référant, explicitement ou implicitement, à cette métathéorie?[1] À travers une exploration généalogique du concept de justice sociale, une déclinaison de catégories pour penser la justice numérique se dessine : le développement durable par l’accès à l’information, une conception critique de la littératie informationnelle ou numérique, la perspective de la diversité culturelle et les approches participatives. Issus d’un dialogue outre-Atlantique, les communs numériques, qui comportent une critique sociale du numérique sans revendiquer explicitement un projet de justice sociale, pourraient incarner une forme nouvelle pour l’engagement éthique des bibliothèques du 21siècle.

Généalogie de la justice sociale dans le discours des bibliothèques

L’importance croissante accordée à la justice sociale est discernable à travers les différentes éditions de l’ouvrage de référence, Introduction to Public Libraries de Kathleen De la Pena McCook. Évoquant brièvement les grandes tendances des bibliothèques du 21siècle dans la première édition (2007), l’auteure indique qu’ « une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale » définissent le projet à venir des bibliothèques (McCook 2007, 252). Dans le dernier chapitre de la seconde édition (2011), la mission renouvelée de celles-ci fait l’objet d’une discussion élaborée portant sur l’éthique, les droits de la personne, le développement des capabilités dans une perspective de justice sociale – en intégrant, précise-t-elle, les enjeux liés aux mutations technologiques (McCook 2011, 339). La Déclaration universelle des droits de la personne (Nations-Unies 1948) est appelée à constituer, selon McCook, la référence guidant les services de bibliothèque publique au 21e siècle (« We believe that the Universal Declaration of Human Rights will be the lodestar that guides public library in the twenty-first century ») (McCook 2011, 341). Selon ce point de vue, les bibliothécaires vont aménager leurs modèles de service et adopter un langage qui reflète les valeurs des droits de la personne. Dans l’édition la plus récente (2018), McCook expose un cortège d’initiatives à travers le monde qui incarnent ces nouveaux engagements des bibliothèques pour un monde plus juste (McCook et Bosaller 2018, 410). D’un concept prospectif, au cadre théorique jusqu’aux cas pratiques, l’impact de la justice sociale en tant que concept structurant et marqueur professionnel a tracé son chemin dans le monde des bibliothèques.

Les bibliothèques sont appelées à promouvoir une société juste, c’est-à-dire, une société « dans laquelle les individus et les groupes sont traités équitablement et bénéficient d’une part équitable des bénéfices de cette société » (Rioux 2010, 9-10). Selon Rioux, cette définition prête à la justice sociale un statut de métathéorie qui est sous-jacente aux sciences de l’information et des bibliothèques. Au-delà d’un principe général, les pratiques et les cadres théoriques qui se réfèrent à la justice sociale se sont déployés suivant un éventail assez vaste d’intentions et d’approches qui peuvent se décliner en quatre catégories principales.

Quatre chemins pour penser la justice sociale en bibliothèque

Le développement par l’accès à l’information

La première catégorie se rapporte à une perspective globale orientée sur le développement par l’accès à l’informationCette approche est activement revendiquée par l’International Federation of Libraries Association (IFLA) et elle rejoint le point de vue de McCook. Cette perspective soutient l’engagement des bibliothèques à promouvoir un accès à l’information en vue de contribuer à l’atteinte des objectifs de développement durable des Nations Unies[2]. Comment l’IFLA et les bibliothèques sont-elles impliquées dans la réalisation de l’agenda 2030 de l’ONU[3]? En 2013, l’IFLA promulgue une Déclaration sur le développement qui affirme que « l’accès à l’information est un droit humain fondamental qui peut rompre le cycle de la pauvreté et soutenir le développement durable »[4]. En 2014, la Déclaration de Lyon représente un engagement international paraphé par les membres associatifs et visant à assurer que « tout le monde ait accès et soit capable de comprendre, utiliser et partager l’information nécessaire pour promouvoir le développement durable et les sociétés démocratiques »[5]. Par la suite, l’IFLA entame l’inventaire des actions par le biais duquel les bibliothèques contribuent à ce programme dans les termes de la Déclaration de Lyon :

L’accès public à l’information permet aux individus de prendre des décisions éclairées qui peuvent contribuer à améliorer leurs conditions de vie. Les populations ayant accès à des renseignements adéquats et pertinents sont mieux outillées pour éradiquer la pauvreté et les inégalités, améliorer l’agriculture, assurer une éducation de qualité, et soutenir la santé des gens, la culture, la recherche et l’innovation[6].

Les activités des bibliothèques québécoises en lien avec ce programme sont encore peu documentées. Le projet des Classiques des sciences sociales, mené en collaboration avec l’Université du Québec à Chicoutimi, est un exemple évocateur qui devrait figurer dans cet état des lieux. La mission de cette bibliothèque numérique consiste à « donner accès gratuitement aux œuvres en sciences sociales et humaines de langue française » par le biais de textes numérisés téléchargeables gratuitement et en différents formats, qui comprennent des publications dont les auteurs (ou leur ayant-droit) ou les éditeurs ont consenti à donner leur accord pour leur diffusion, ainsi que des œuvres du domaine public canadien, de même que des œuvres inédites. L’impact de cette bibliothèque en termes d’accès est considérable : entre 2006 et 2012, on compte plus de 12 millions de visites et plus de 31 millions de téléchargements[7]. Elle accompagne, en outre, pour ajouter à la portée globale du projet, des initiatives comme le REJEBECSS, un collectif de bénévoles regroupant de jeunes universitaires haïtiens engagés dans la numérisation et la diffusion en libre accès du patrimoine scientifique haïtien en sciences sociales[8].

Le mouvement de l’accès libre à l’information scientifique à travers les archives ouvertes des différentes universités québécoises et canadiennes ainsi que les projets GLAMs (Galleries, Libraries, Archives and Museums) mis en place avec le soutien de Wikimedia Canada constituent d’autres exemples suggestifs. Plus précisément, ces GLAMs visent à favoriser l’accès et la valorisation des contenus éducatifs libres, par le biais de plates-formes en open source, à partir des fonds et des collections des institutions impliquées : Bibliothèques et archives nationales du Québec, la section des Archives de l’Université de Montréal, la Cinémathèque québécoise, etc. Ces projets participent à l’essor des données ouvertes et liées, qui contribuent à la découvrabilité, condition de l’accès dans le monde des réseaux. Ils appartiennent à un écosystème des « communs du savoir » entendu comme projet où les membres d’une communauté définissent des règles de gouvernance ou des droits d’usage autour de ressources partagées (Dujol 2017).

Une étude visant à cartographier les initiatives québécoises et canadiennes supportant l’accès à l’information pour le développement et les communs du savoir devrait être conduite dans le but de mieux connaître, valoriser et défendre celles-ci à l’échelle locale, tout en enrichissant le répertoire global élaboré par l’IFLA. Plus récemment, l’IFLA a proposé une Déclaration sur la littératie numérique qui fait le pont avec le volet suivant (IFLA 2017).

La perspective critique de la littératie de l’information

Cette perspective constitue un second registre pour aborder le thème de la justice sociale. Cette position qui émerge dans la foulée de la bibliothéconomie critique problématise les rapports de pouvoir et dénonce les inégalités liées aux genres, aux préférences sexuelles, à la provenance ethnique, aux classes sociales. La critique du néolibéralisme, et en particulier la manière dont la notion de littératie de l’information est détournée aux fins de ce dernier, occupe une place significative dans les réflexions (Gregory et Higgins 2013).

L’usage du terme « littératie de l’information » est déjà répandu parmi les universitaires dans les années 60 et 70 (Seale 2013, 39). Il est formellement codifié dans le domaine de la bibliothéconomie avec le rapport final de l’American Library Association (ALA) consacré au sujet en 1989[9]. Le comité suggère une définition fonctionnelle de la personne qui est habilitée en matière d’information (« information literate person ») en tant que celle-ci est apte à « reconnaître quand l’information est nécessaire et qu’elle a la capacité de localiser, d’évaluer et d’utiliser efficacement l’information nécessaire » (Fieldhouse et Nicholas 2008, 52, ma traduction). Dans les années 90, la mise en place de programmes de littératie numérique s’est poursuivie dans les écoles de sciences de l’information (Seale 2013, 39). À partir de cette époque, la littératie de l’information est devenue le principal référentiel en ce qui concerne le rôle des professionnels de l’information, avec une insistance plus marquée du côté des bibliothèques universitaires et scolaires (Seale 2013).

Des objections ont fait valoir que la conception de la littératie de l’information promue par l’ALA institutionnalisait l’idéologie néolibérale au sein de la bibliothéconomie sans perspective critique et au détriment de la justice sociale. Dans sa réflexion sur la « bibliothèque néolibérale », Seale analyse comment, dans le rapport de l’ALA, la littératie de l’information est principalement abordée en fonction des « besoins du monde des affaires », en valorisant son rôle pour « l’avancement », « l’environnement économique », « les emplois », « la concurrence internationale », plutôt qu’en lien avec la citoyenneté (Seale 2013, 48). Il est posé que les « inégalités économiques » doivent être surmontées pour parvenir à une « aristocratie de la réussite ». Ce rapport suggère aussi que les individus sont responsables de leur situation en termes de littératie de l’information, et considérant que la littératie de l’information est susceptible de réduire les inégalités économiques, ceci implique que les inégalités sont abordées comme des enjeux individuels et personnels plutôt que sociaux (Seale 2013, 48). Une approche critique de la littératie de l’information s’opposant à ce point de vue est alors préconisée :

un engagement critique de la production du savoir et du néolibéralisme par les théoriciens critiques et les chercheurs en éducation est le premier pas pour développer une notion de littératie de l’information qui est critiquement engagée, contextualisée, et qui promeut la justice sociale (Seale 2013, 40).

Dans le contexte québécois, la bibliothéconomie critique apparaît plus tardivement dans le discours[10]. En dépit de son émergence récente, le milieu québécois des sciences de l’information et des bibliothèques s’est néanmoins déjà trouvé au carrefour de ces deux positions en regard de la littératie de l’information : soit le cadre néolibéral et le projet progressiste ou social. Ainsi, le projet de ville intelligente à Montréal, qui se voulait principalement une stratégie de développement économique où les bibliothèques publiques étaient impliquées à travers un chantier sur la littératie numérique, en fournit un exemple (Ville de Montréal 2016). Par ailleurs, l’emphase placée sur la littératie numérique comme levier économique dans le contexte de la Stratégie numérique du Québec en 2017 du gouvernement libéral rappelle aussi les termes de ce débat[11]. Dans la Déclaration des communs numériques, les signataires opposent une rationalité citoyenne à cette logique :

L’éducation au numérique doit viser le développement de compétences structurantes : la collaboration, l’esprit critique, la citoyenneté active, la littératie numérique et médiatique, la sensibilisation aux enjeux du numérique. Ces compétences doivent précéder les apprentissages liés aux usages technologiques dans les établissements scolaires, les bibliothèques et les organismes dédiés. Elle doit supporter la formation continue et la formation tout au long de la vie, en intégrant les différents acteurs du milieu éducatif, formel et informel, et culturel afin de profiter des opportunités éducatives, économiques et sociales offertes par ces technologies dans une perspective d’inclusion numérique (Déclaration des communs numériques 2018).

Toutefois, à l’instar de constats qui sont faits dans les milieux académiques nord-américains, le défi actuel qui consiste à relier davantage la théorie et la pratique dans le domaine de la littératie de l’information au Québec n’est pas négligeable (Beheshti 2016). Pour les bibliothèques québécoises, il s’agit encore de se positionner comme des actrices significatives en matière de littératie de l’information, littératie numérique ou littératie médiatique dans l’écosystème de l’éducation aux médias, tant du côté théorique que pratique en incluant les politiques publiques qui les concernent.

La Déclaration des bibliothèques québécoises (2016) aurait pu être l’occasion d’une telle remise en question et d’un tel positionnement. Cette Déclaration décrit notamment l’apport démocratique des bibliothèques par le développement de compétences informationnelles qu’elles soutiennent :

La bibliothèque outille ses usagers et rend accessible et diffuse le savoir afin que ceux-ci puissent développer des compétences en recherche et en évaluation de l’information. Ces compétences leur sont aussi utiles dans l’exercice de leurs droits démocratiques et peuvent les aider à jouer un rôle actif au sein de leur communauté (Table permanente de concertation des bibliothèques québécoises 2016).

La médiation numérique est posée « au cœur des services de la bibliothèque » et opère « par la formation aux outils technologiques ou par la mise à la disposition d’outils et de ressources documentaires numériques » en visant à « réduire la fracture numérique » (Table permanente de concertation des bibliothèques québécoises 2016). L’usage créatif ou participatif du numérique est oblitéré, et l’emphase est placée sur les outils technologiques et les ressources documentaires en adoptant un angle typiquement limité aux compétences numériques (digital skills) qui ne s’étend pas à la littératie numérique (digital literacy) dans la mesure où l’enjeu n’est pas seulement de savoir comment utiliser ces outils technologiques, mais bien de comprendre ce qui est en jeu en contextualisant ces usages et en y convoquant une perspective critique (Pewhairangi 2016). De plus, ce discours, en évitant toute référence explicite à la littératie de l’information, littératie numérique ou littératie des médias, tend à isoler le milieu des bibliothèques en les plaçant à la marge des échanges et des débats actuels sur ces sujets. Si le discours semble manquer de conviction, c’est peut-être encore parce que l’on peine à structurer les contributions effectives en matière de littératie numérique et à en faire valoir l’impact par le biais d’évaluations.

Le développement d’une bibliothéconomie critique est appelé à créer des ponts avec le champ de l’éducation aux médias, à mieux accompagner la formation des professionnels et professionnelles quant à ces enjeux et à clarifier le rôle des bibliothèques comme des bibliothécaires à l’égard d’une littératie numérique critique. On peut déjà contribuer à créer ce passage et introduire le champ de l’éducation aux médias, plus spécifiquement de la littératie numérique critique, en référant aux travaux de Anne-Sophie Letellier et Normand Landry :

Si la littératie numérique aide à comprendre et à utiliser les technologies dans un contexte en constante mutation, elle tend parfois à évacuer tout sens critique en « enseignant des compétences techniques aux étudiants sans problématiser celles-ci, en reproduisant les représentations [associées aux technologies] et en ignorant les implications idéologiques de ces pratiques[12] ». Le fait d’inscrire ces apprentissages « dans un domaine d’application de la recherche critique sur les médias » s’avère donc essentiel dans la mesure où cette recherche « produit des savoirs concrets visant le développement non seulement d’une praxis de la pensée critique chez les apprenants, mais aussi d’une pléthore de compétences cognitives techniques, éthiques et comportementales ancrée dans les approches critiques en communication et en éducation[13] » (Landry et Letellier 2016, 189).

Et on voudrait ajouter en science des bibliothèques et de l’information.

Par ailleurs, et pour élargir encore cet horizon, une conception de la littératie de l’information portée par la justice sociale s’est aussi développée, en parallèle avec la critique du néolibéralisme, à travers des efforts positifs consistant à valoriser la diversité des identités culturelles sous-représentées dans les plates-formes et les contenus accessibles. […]

On peut lire la suite de ce chapitre (et le livre en entier) sur le site de la maison d’édition Science et Bien commun en html et sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International :

https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/classiques25ans/chapter/justice-sociale-justice-numerique-dans-les-bibliotheques-du-21e-siecle/

Références 

  1. Rioux, Kevin. 2010. « Metatheory in library and information science : A nascent social justice approach ». Journal of Education for Library and Information Science 51 (1) : 9-10. 
  2. Libraries, Development and the United Nations 2030 Agenda : https://www.ifla.org/libraries-development L’agenda de développement durable 2030 des Nations Unies (https://sustainabledevelopment.un.org/post2015/transformingourworld) propose un cadre de 17 objectifs de développement durable (ODD) (https://sustainabledevelopment.un.org/sdgs) qui comprend 169 objectifs couvrant le développement économique, environnemental et social. Ce plan vise à favoriser le développement de sociétés plus économiquement et socialement inclusives par l’accès à l’information notamment par le biais des bibliothèques : https://da2i.ifla.org/ 
  3. How do libraries further development? https://www.ifla.org/node/7408 
  4. IFLA Statement on Libraries and Development (August 2013) : https://www.ifla.org/publications/ifla-statement-on-libraries-and-development 
  5. La Déclaration de Lyon : https://www.lyondeclaration.org/content/pages/lyon-declaration-fr.pdf 
  6. Un accès et des opportunités pour tous. Comment les bibliothèques contribuent à l’Agenda 2030 des Nations Unies : https://www.ifla.org/files/assets/hq/topics/libraries-development/documents/access-and-opportunity-for-all.pdf 
  7. Les Classiques des sciences sociales. « À propos » : http://classiques.uqac.ca/inter/a-propos.php. Le fondateur et directeur bénévole de cette bibliothèque, qui célèbre en 2018 ses 25 ans d’existence, est Jean-Marie Tremblay. 
  8. SOHA. s.d. « Le Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales – Haïti (REJEBECSS) ». https://www.projetsoha.org/?page_id=1221 
  9. American Library Association Presidential Committee on Information Literacy. 1989. Final Report. http://www.ala.org/acrl/publications/whitepapers/presidential 
  10. Lapointe, Jean-Michel et Michael D. Miller. 2018. « Quand la bibliothéconomie devient critique ». À Bâbord! (73) : 36-37. Cet article suggère que ce courant de pensée « qui fait école un peu partout en Occident… s’implante timidement au sein du discours des bibliothécaires au Québec ». Ce texte constitue la première publication francophone sur la bibliothéconomie critique. Le cours de bibliothéconomie dispensé à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI) à l’hiver 2018 (SCI6305) proposait comme objectif l’analyse des « nouveaux développements de services concernant les bibliothèques publiques avec une approche de bibliothéconomie critique ». 
  11. La Stratégie numérique québécoise, dont la démarche a été portée par le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, place, dans la cible 2, le développement de la littératie numérique dans un positionnement exclusivement économique – ce qui a suscité un débat : « Que tous les citoyens développent davantage de compétences numériques de manière à ce que le Québec figure parmi les chefs de file de l’OCDE en matière numérique d’ici cinq ans ». https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/strategies/economie_numerique/sommaire-dynamique/strategie-numerique-du-quebec.html 
  12. Kellner et Share (2007) cité dans Landry et Letellier (2016), p. 189. 
  13. Landry, N. et J. Basque. 2015. « L’éducation aux médias : contributions, pratiques et perspectives de recherche en sciences de la communication ». Communiquer, Revue de la communication sociale et publique (15) : 48 dans Landry, Normand et Anne-Sophie Letellier. 2016. L’éducation aux médias à l’ère numérique, 189. Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal. 

Intellectual Freedom in Libraries : from books to AI #CFLAFCAB2018

I was invited to the CFLA-FCAB conference in Regina to discuss with great panelists and moderator (Mary Cavanagh, Pilar Martinez, James Turk, Jeff Barber) about intellectual freedom. Initially Vickery Bowles from Toronto Public Library (who courageously dealt with this issue recently) proposed this structure for the presentation in 3 parts : Issues that have been experienced, thoughts on these issues, why do we need to pay attention to intellectual freedom.

1. Issues that I have experienced (How I got involved in that issue through blogging)

What I did, at first, is to look back at how I got involved in this issue. This is an exercise I did mainly by paying attention to the topics I have discussed in some of the blog posts that I have written since 2009 and by looking at the evolution of the concerns I had by this time

IF by the books

Before the blogs, intellectual freedom was conceived, as we know, mainly through the collections and the book’s perspective. For, example, in 2007, my final project at EBSI was a project,  to develop a collection for children that dealt with sensitive topics. Frankly these books were pretty good candidates to arouse censorship. They were all excellent works, and instead of hiding them, or not showing too much, we decided to invite the neighborhood schools and to provide a safe space to discuss about violence, racism, war, exclusion, and so on.

And of course this time was also the time when, as we still do today at the end of February, we were setting up a special shelf with banned books for the Freedom to read week celebration.

IF by the blogs

Now, by 2009, the freedom to read also became a freedom to write, for all of us, with blogs and all sorts digital writing – and even non-digital. It also brought, for librarians, new ways to defend intellectual freedom. And the very first blog post I did for the Montreal Libraries was dedicated to free speech and censorship. The best part of that post was really this quote, from Stanley Fish: it is the world of politics that decides what we can and cannot say, not the world of abstract philosophy… Speech always takes place in an environment of conviction, assumptions and perceptions, i.e., within the confines of a structured world. The thing to do, … is get out there and argue for one position. And this is something that I kept in mind, I mean, the idea that library is this special place out there where people can argue and debate, and the idea that we have ourselves, as librarians, to go out there to defend this place as such.

In 2010 also, with a few colleagues, we created a collaborative blog in which we published selfies with our favourite banned books. We got the attention of several thousand visitors which really surprised us and we had a lot of fun.

IF by the Internet

Now over the years, after that, intellectual freedom extends its meaning not only by taking into account new ways of reading, writing and publishing, but also by being concerned by the web and the Internet that make all these possible. So, since 2011, defending intellectual freedom also became, if not mostly, for me, taking a stance on various digital issues and digital liberties like these :

Thus, from books to artificial intelligence, things have changed a lot. And I think that we really have to assume this new extended meaning of intellectual freedom in the digital transition.

2. Thoughts on these issues

So, I think  that…

The ethical role of libraries

The ethical role of libraries is getting more and more prominent along with the concept of social justice these days. And as we know, Intellectual freedom is part of a theory of justice that assumes equal freedoms for all: All have equal rights to intellectual freedom.

But if we adopt the point of view of social justice, we will consider that all must have equal possibilities to the human realm of senses, imagination and thought, and as such, intellectual freedom is a central capability as Martha Nussbaum would say : 

the senses, the imagination and the thought: to be able to use its senses (benefiting inter alia from freedom of expression), to imagine  (including to create in the field of the arts), to think, to reason and to do so in a humane way (including having fun and not fearing unnecessary punishment), with the help of not only basic education (mathematics, language, etc.), but also in the humanities, sciences and other fields. (Creating Capabilities, 2011)

Where does that lead us ?

Intellectual freedom as a capability.

We have been through a discourse about the right to intellectual freedom towards a discourse about the possibility to achieve intellectual freedom from a social justice perspective. And this will probably mean, given today’s digital challenge – even though these are not the only challenges that we face, but they are significant -, that we have to  make a bridge between intellectual freedom and digital literacy. And even a bridge between Intellectual freedom and digital commons.

There is a text by Amita Lonial in one of the latest editions of the magazine Public Libraries. And there, she argues that digital justice depends upon digital literacy. And for a true impact on digital literacy, working on access is not enough. Working on digital skills is not enough to reduce inequities. What is critical is partnerships and codesign initiatives with communities and stakeholders.

Source : Lonial, Amita 2018. « Toward a Framework for Digital Justice in Public Libraries ». Public Libraries 57 (1) : 14.

Intellectual freedom and digital literacy by codesign

Then why should digital literacy as specific capability for intellectual freedom rely on codesign?

  •    Because it allows us to take into account the social and cultural context, the systemic barriers, the institutional biases, and to act critically on diversity and the  “social distance ».
  •    And even more simply, because since this is about the (fundamentals) needs of users, they should be invite to participate in the design of the “solution”, which applies to the tools as well as to public policies.
  •    And also, because it facilitates exploration of a diversity of ways to give access, use, create, promote, and defend knowledge, culture and digital commons.

3. Why do we need to pay attention to intellectual freedom?

Because we care. Because it is a critical issue now for all of us and because it is our job to care about it. 

But how?

Maybe we should think to :

  • Update our approach to intellectual freedom in our mission and our policies—outside the realm of material selection and internet policy.
  •  Clarify the ethical framework of libraries in terms of social justice.
  •  Make digital literacy a strategic priority at every level: local, national, global (I think the recent initiative of the CULC for a transnational program on digital literacy is a great idea to achieve this and the work done by IFLA is also inspiring)
  • May be we should Expect more, as Lankes, from ourselves when it goes to «represent the voice of the community » when it is about intellectual safety.
  • May be we should codesign with intellectual freedom in mind and :

A case: Codesign IA in public libraries

At the beginning of this year, we started citizen cafes on AI  in Quebec public libraries. We asked citizens to codesign the kind of responsible development is needed for AI. We also worked with non-profit organizations. No matter whether we were discussing health, education, smart cities, justice, deep fake news, propaganda, privacy, data manipulation, it appeared that digital literacy ( take it also as algorithm literacy) was seen as a key component.

Now we are about to make ethical recommendations and libraries were often seen as stakeholders in this game. I do really believed that it is the case, at least in the name of intellectual freedom, digital civil rights and digital literacy.