Collection de résistance #LibrariesResist

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Une liste fascinante qui rassemble le travail de curation de bibliothécaires américains engagés dans la résis-tance politique armés d’une collection de ressources (en anglais). Bienvenue dans la résisthèque !

https://docs.google.com/document/d/1g79sSAlP03rdiVHraeb9PFlhbL_5ZLVFFRYiOqhZs_w/pub

Le contenu

On peut suivre leurs activités à travers ces comptes :

|Image : source Flickr, Jessamyn West, CC BY 2.0 |

La fabrique du domaine public

Dans la foulée de l’article précédent, je partage le contenu d’une présentation qui a servi lors d’un atelier de préparation pour la dernière édition du calendrier de l’avent du domaine public.

On retrouve des informations sur le domaine public et sur les activités du Café des savoirs libres, mais aussi:

Des sources pour repérer des entrants

Il faut savoir qu’au moment de faire cette présentation à la bibliothèque Mordecai-Richler en octobre dernier, nous n’avions pas envisagé de recourir à la base de données Wikidata, « une base de données libre, collaborative et multilingue, qui collecte des données structurées » pour effectuer le repérage des entrants 2017. C’est Benoit Rochon, président de Wikimédia Canada, qui participait à l’atelier, qui nous amenés à considérer l’exploration de cette piste. Il nous a aussi gracieusement fourni les requêtes pour la recherche.

Cette démarche s’est avérée très fructueuse. Elle nous a permis de compléter, de manière autrement plus performante, une liste que nous avions commencé à élaborer avec l’aide de BAnQ (que nous remercions !) et des sources mentionnées plus bas.

Le recours à Wikidata aura été, par ailleurs, l’occasion de constater ouch ! combien le Québec\Canada étaient désavantagés par rapport à des pays comme la France ou les États-Unis. La recherche des personnes décédées en France ou aux États-Unis sur Wikidata permet de faire remonter des personnalités de toutes les sphères de la société : architectes, penseurs, sculpteurs, écrivains, scientifiques d’une grande diversité de domaines, etc. Du côté du Québec/Canada, la situation est fort différente.

En examinant les résultats des requêtes au début, j’ai cru qu’il y avait eu une hécatombe dans le monde du sport Qc en 1966, une épidémie qui avait décimé quelques équipes de hockey et la moitié de la classe politique canadienne. J’ai fini par comprendre que ces données reflétaient l’état de la base de données et surtout les intérêts – pour le sport et la politique – des contributeurs masculins actuels qui alimentent le volet canadien. On espère que nos grandes institutions documentaires se feront bientôt un devoir d’équilibrer ces biais.

Voici donc, outre Wikidata, diverses sources pour repérer les entrants dans le domaine public :

•  BAnQ > Iris

•  BAnQ > Dalfan

•  BAC > Amicus

•  Encyclopédie Canadienne

•  Data.bnf.fr •  Gallica

•  The Public Domain  Review

•  Biography.com

•  NNDB

•  On this day

•  Wikipédia via différentes catégories : Décès en 1966 / 1966 au Québec / Liste des auteurs par ordre chronologique / List of Canadian Writers, etc.

Des sources pour trouver des oeuvres

Les sources pour trouver les oeuvres sont légion, en voici quelques unes.

WikiHow – How to Find Public Domain Materials

Wikisource

Wikimedia Commons

Internet Archives

Project Gutenberg

Europeanna

Library of Congress

New York Public Library

Flickr : The commons

Digital Public Library of America

OpenGlam

The Public Domain  Review

Les collections numériques de nombreuses universités, etc…

Attention, attention !

Le Public Domain Review a présenté au début de l’année sa classe de 2017 et mentionne quelques entrants que nous n’avons pas sélectionnés dans notre édition de cette année. Pour ne pas les passer sous silence, ajoutons à notre célébration du domaine public canadien les oeuvres de :

Pour les intéressé.e.s, les activités de Communia, un organisme de défense du domaine public mérite également notre attention :

Sur Facebook : https://www.facebook.com/pg/communia/

 

 

Au café du domaine public : licences libres, surréalisme et Martini du Mile End

La jouissance des oeuvres de l’art et de la culture est un cocktail, compliqué par la chance et la nécessité, qui nous saoule et nous apprend la vie, moins souvent avec ce qu’on choisit qu’avec ce qui nous tombe sous la main, comme par hasard.

Les foules sentimentales que je fréquente s’essoufflent à l’année longue en tentant de suivre les gourous du curationnisme qui recommandent ceci ou cela à lire, à voir, à écouter, à débourser. L’écart entre ce que l’on a pu absorber/consommer/apprécier et laisser de côté est toujours assez tragique à la ligne d’arrivée. Ma bibliothèque des non-lus, pour ne mentionner que celle-là, ressemble plus à un monstre qu’à un meuble. Mais dans l’ombre de la bête, une fois par année, en décembre, j’allume quelques allumettes, j’ouvre les portes d’une drôle d’armoire flanquée d’un calendrier, et je suis éblouie par des rencontres improbables provenant d’un monde qui fonctionne comme une exception dans le système marchand de la culture : le domaine public.

De la jouissance au temps des réjouissances

Depuis l’an dernier, le collectif du Café des savoirs libres célèbre tout au long du mois décembre une sélection de nouveaux créateurs dont les oeuvres accèdent au domaine public le 1er janvier. Chaque jour du mois le plus sombre, une porte s’ouvre à cette adresse : http://aventdudomainepublic.ca/ en révélant le profil d’un.e créat.eur.trice dont l’oeuvre est appelée à entrer dans le domaine public canadien et à devenir un trésor du patrimoine commun que l’on peut partager, ré-utiliser, remixer librement.

Ce projet de calendrier de l’avent qui sert de dispositif de célébration du domaine public a été développé par le collectif français SavoirCom1 d’après une idée de Julien Dorra. À cette occasion, nous faisons, conjointement et pédagogiquement, résonner les différences de droit en vigueur au Canada et en France.

Si l’on considère sa législation, le Canada appartient à la catégorie des pays dits «vie+50», qui concernent la plupart des citoyens du monde, où les droits expirent 50 ans après la mort de l’auteur. Depuis le 1er janvier 2017, les œuvres des auteur(e)s/créateurs/trices de ces pays qui sont morts en 1966, sont entrées dans le domaine public – sauf exception.

La France appartient à la catégorie des pays «vie+70», nos homologues ont plutôt cherché des entrants morts en 1947. Cela donne lieu à des situations curieuses. Par exemple, on retrouve désormais André Breton ou Anna Langfus libéré.e.s chez nous, mais qui attendront leur tour, pour vingt ans encore (au moins) en France. On peut consulter sur Wikipédia, la liste des durées du droit d’auteur par pays.

Les motivations qui supportent nos efforts et notre engagement dans la valorisation du domaine public sont exprimées et expliquées dans cette Joie de la Parisienne libérée, une joie dont la contagion est globale.

De ce côté de l’Atlantique, le cortège des 31 auteur.e.s/créateur.rice.s qui ont été révélé.e.s ont été choisi.e.s à partir d’un jeu de contraintes : rechercher d’abord des candidats québécois et canadiens, équilibrer les hommes et les femmes, les personnes de couleur, considérer la portée significative de l’oeuvre, la francophonie, le continent américain.

Extraite dans un ensemble plus grand, la sélection reflète nos intérêts, mais surtout notre capacité à trouver les entrants, une capacité qui intègre aussi le souci d’atténuer les mécanismes préférentiels favorables aux cultures dominantes et aux privilégiés. Ce n’est pas une tâche facile, malgré toutes nos bonnes intentions, et si je peux consacrer un autre article aux misères de la recherche, de la sélection, de la foire aux questions légalistes, je reviendrai sur certains aspects troublants de ce projet moins simple à conduire que ses dehors souriants et ludiques ne veulent bien le laisser paraître.

Voici la liste complète des entrants dans le domaine public canadien en 2017 (que nous avons sélectionnés) : Alberto Giacometti (sculpteur), Kathleen Thompson Norris (écrivaine), Margaret Sanger (essayiste), Pierre Mercure (compositeur), Cluny MacPherson (inventeur), R.T.M Scott (écrivain), Robert F. Hill (cinéaste), Anna Langfus (écrivaine), Suzanne Césaire (écrivaine), Cécile Biéler (Butticaz) (ingénieure), Jean Hans Arp (peintre, sculpteur, poète), Geneviève Massignon (linguiste), Dantès Louis Bellegarde (politicien, historien, essayiste), Julie Rouart (Manet) (peintre), Bud Powell (musicien), Charles Thorson (illustrateur), Blodwen Davies (écrivaine), Jean-Yves Bigras (cinéaste), Frank O’Hara (poète et critique), Elizabeth Wyn Wood (sculptrice), Richmond P. Hobson (écrivain), André Breton (écrivain), Oswald Michaud (inventeur), Georges Duhamel (médecin, poète, écrivain), Colette Bonheur (chanteuse), Buster Keaton (cinéaste), Luitzen Egbertus Jan Brouwer (logicien), Joseph-Papin Archambault (écrivain), Ernest W, Burgess (sociologue), Octave Georges-Maris Bilodeau (écrivain), Anna Akhmatova (poétesse).

Les nouveautés

Cette année a été l’occasion d’introduire quelques nouveautés dans nos pratiques en atelier. Même si nous avons fait appel à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) et, surtout, à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) pour nous aider à repérer des entrants, c’est d’abord grâce à l’apport de Wikidata, la base de données libre regroupant les données des projets de la fondation Wikimédia, que nous avons pu constituer la liste des élu.e.s. Ce recours à Wikidata constitue un exemple patent d’utilisation des données ouvertes sur le web au service de la culture, des connaissances et de la mémoire.

Ensuite, plusieurs des notules ont été produites en liaison avec la plate-forme de Wikipédia. Cela signifie que nous avons créé de toute pièce des articles dans Wikipédia lorsqu’ils n’existaient pas (Blodwen Davies, Octave George-Marie Bilodeau, Oswald Michaud, etc.) ; dans d’autres cas, nous avons traduits des articles (Kathleen Norris Thompson), ou encore nous les avons bonifiés. L’objectif était contribuer aux articles de Wikipédia pour que le fruit de notre travail bénéficie au plus grand nombre et fasse croître le domaine des biens communs. Cette collaboration a culminé par la promotion sur la page Facebook de Wikimédia Canada des notules publiées tout au long du mois.

De plus, lorsqu’il n’était pas possible de trouver une photo libre de droit pour illustrer un entrant, notre collègue François Charbonnier a créé une illustration les représentant à partir des images à notre disposition. C’était aussi une manière d’attirer l’attention sur la fragilité de notre mémoire et de ranimer quelques oeuvres en même temps que quelques visages.

Nous avons réussi à recruter quelques spécialistes disciplinaires. Enfin, nous avons été plus rigoureux dans l’utilisation des logiciels libres pour la gestion interne du calendrier.

Nous aurions voulu ajouter les journaux de l’année (qui tombent aussi dans le domaine public) en fouillant les hauts-faits de l’année 1966 mais le temps nous a manqué.

Un grand absent de notre récolte (et un regret collectif) : Walt Disney. L’oeuvre de ce créateur est cadenassée dans un tel labyrinthe juridique qu’il nous semblait impossible d’avoir une prise quelconque sur son legs dans le contexte qui nous intéressait. Il est à cet égard assez ironique de constater que Charles Thorson, un Manitobain d’origine et qui figure dans la cuvée du calendrier de cette année, a dessiné pour les studios d’animation de Disney, de même que M.G.M. et Warner Brothers, puis Fleischer Studios. Il a prêté son talent pour illustrer des figures aussi légendaires que Bugs Bunny, Popeye, Elmer Fudd, Raggedy Ann et Andy… Que reste-t-il de son héritage en termes de biens communs… ?

On ne tombe pas dans le domaine public, on s’élève, mais on tombe en amour quand même

Tous ceux et celles qui contribuent à la rédaction des notules du calendrier tombent en amour avec l’entrant qu’ils/elles adoptent et vous diront sans hésiter que leur protégé est le sujet le plus intéressant ever. Comme j’ai écrit quelques notules, j’affirme pour ma part que l’année 2017 est celle de Pierre Mercure et d’Anna Langfus.

J’ai eu le privilège de rencontrer Lyse Richer, musicologue, spécialiste de l’oeuvre de Pierre Mercure, pour la rédaction de la notule consacrée à ce pilier de la musique actuelle. Elle a généreusement accepté de répondre à mes tonnes de questions et m’a même accueilli chez elle en ouvrant ses boîtes d’archives. Quel musicien fascinant ! Nos collègues français ont aussi célébré sur leur calendrier l’arrivée de l’oeuvre de Pierre Mercure dans le domaine public, puisqu’elle le devient pour tous, si c’est le cas dans le pays d’origine du créateur.

Par ailleurs, depuis ma lecture du roman Les bagages de sable de Anna Langfus (Goncourt 1962), j’ai passé les fêtes, et ça ne s’est pas tellement tempéré depuis, à tenter de convaincre les convives des différents soupers auxquels j’ai participé que « c’est énorme », que cette écrivaine de la Shoah incarne « la clé pour entrer dans la littérature existentialiste et sortir du Nouveau Roman par la même porte tout en allant quelque part… », que « c’est dans la même veine que la seconde Marguerite Duras mais en mieux et même avant elle-même… ». Je vous invite naturellement à considérer l’ajout de ce titre, Les bagages de sable, à votre liste des résolutions de lecture 🙂 Voilà un nouveau type de recommandation qui est issu du off-system – lequel opère en marge de celui que j’évoquais plus tôt. C’est du gratuit. Mais il faut encore trouver les oeuvres…Car ce n’est pas tout d’identifier les entrants, il faut encore que leurs oeuvres soient disponibles et accessibles. Un autre défi d’envergure dans l’ordre de la diffusion du patrimoine commun.

Cela dit, 2017 est aussi la cuvée du surréalisme ! Le mot et l’interjection « surreal » sont en vogue, tant mieux puisque les oeuvres d’André Breton, Suzanne Césaire, Jean Arp, Giacometti, etc., s’offrent à nous en se croisant.

Et le Martini du Mile End ? À l’enseigne d’ateliers cocktail dans le monde merveilleux de la (re) mixologie, nous cherchons maintenant des manières de faire durer et de partager ce plaisir toute l’année avec de nouvelles éditions, des créations qui remontent le temps et entrelacent ces contenus qui figurent désormais sous licences libres. C’est moins un ingrédient qui fait le secret du Martini du Mile End que l’attitude : Osez !  

Pour s’inspirer, le Manifeste du remix.

À l’an prochain ! Ou même avant…

Source de l’image : Calendrier de l’avent du domaine public 2016, http://aventdudomainepublic.ca/2016/12/23/oswald-michaud/, illustration d’Oswald Michaud par François Charbonnier, licence : cc-by-sa.

L’art de la bibliothèque ou le design suédois en 10 leçons

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Elle est intéressante, comme dirait mon collègue Romain Gaillard de la Canopée quand je lui ai demandé son avis sur la bibliothèque publique de Lund en Suède. Ce n’est pas une bibliothèque qui se distingue par son caractère innovant, en effet, mais par une maîtrise actualisée des fondamentaux de la bibliothèque traditionnelle, un savoir-faire que bien des bibliothécaires qui résistent au changement ne démontrent pourtant pas toujours.

Voici les leçons de la bibliothèque publique de Lund esquissées en 10 points :

1. La fonction de tiers lieu. Une ambiance conviviale, de l’espace pour se sentir libre et penser. Des stratégies d’aménagement et du mobilier domestique qui rappellent le confort de la maison. On peut y boire et manger. La présence d’un café, un grand nombre de sofas et des tables rondes supportent la sociabilité et même une forme d’intimité. Ce n’est pas un tiers lieu de création, mais elle incarne la bibliothèque communautaire typiquement conçue comme centre d’information et de culture locale.

La grande force de cette bibliothèque réside dans une réflexion aboutie sur la manière d’intégrer un système de la recommandation de lecture, directe et indirecte, dans l’aménagement à travers trois composantes essentielles qui sont inter-reliées : le marchandisage, la curation et l’aide au lecteur. Quand on tient à ses collections, il est intéressant, en effet, de faire davantage que du stockage.

2. Le marchandisage. Rien que chez les adultes, une vingtaine de dispositifs de type présentoirs, power wall, etc. , s’inspirant de l’univers marchand, donne un effet de librairie, favorise la valorisation et le bouquinage. Ce parti pris pour l’étalage et la présentation frontale des documents peut sembler généreux dans une bibliothèque qui fait à peu près 1 500 m.c. Mais c’est plutôt le gage d’une meilleure performance transactionnelle supportée par une expérience plus satisfaisante qui stimule l’emprunt.

Ce mobilier est disposé dans les quatre zones jugées stratégiques pour le marchandisage : à l’entrée, près du comptoir de services, dans l’aire de circulation et au bout des rayonnages.(1) Les présentoirs sont sur roulette de manière à permettre une reconfiguration de l’espace. On est loin d’un aménagement négligé avec un ou deux présentoirs statiques, ou tables incongrues, comme on est habitué de voir, avec des nouveautés qui sortent de toute façon.

3. La curation. Les contenus des présentoirs et du mobilier qui assurent la recommandation de lecture indirecte sont sélectionnés en fonction de diverses thématiques localement pertinentes et en phase avec l’actualité. On exploite, et on valorise en même temps, les compétences des bibliothécaires en matière de curation autrement qu’en proposant les nouveautés ou les documents récemment retournés par les usagers.

4. L’aide au lecteur. Les bibliothécaires qui assurent l’aide au lecteur sont positionnés près d’une station en mode « assis-debout ». Les études indiquent que ce mobilier de type « coin » ou « bistro » ou « bar » (corner en anglais) est plus invitant et moins intimidant pour les usagers, qui seront plus enclins à venir y poser des questions, que le type « bureau » que l’on retrouve pourtant encore dans la grande majorité des bibliothèques. Et une affichette précise qu’ils sont là pour faire de la recommandation de lecture – et non pas pour les trente-six autres tâches qui, manifestement, les accaparent et qui font que l’on n’ose plus les déranger à la fin.

5. L’appropriation active des collections. Du côté des jeunes, les collections s’inscrivent dans un parcours de découverte qui se confond avec un terrain de jeu intérieur. L’espace pour l’heure du conte est accessible seulement à travers une porte d’armoire qui s’ouvre avec une clé magique.

6. La place du jeu. Parcours ludique chez les jeunes, glissade, jeu vidéo, terrain de jeu extérieur et jeu d’échec grandeur nature sur la place publique, autant de propositions qui contribuent à la participation des usagers.

7. L’intégration urbaine. La localisation est optimale entre la gare et la cathédrale. La zone de transition entre la bibliothèque et la ville est animée : celle-ci est posée sur un stationnement et un parc à vélos, entourée par une place publique et un parc relié à la terrasse extérieure qui prolonge le café.

8. La performance. Un patio intérieur offre un lieu de rassemblement et d’animation baigné de lumière naturelle et orné d’un jardinet.

9. Le café. Le café est un vrai café, qui fonctionne par le biais d’une concession, et non pas un coin alimentaire avec des machines distributrices ou autres tentatives hésitantes, mal planifiées et peu convaincantes.

10. L’espace pour les ados. Il donne envie de « chiller. » C’est le but. Pas de lab? Pour le moment, on propose des activités de type maker. Le fait est, m’a-t-on candidement expliqué, que Lund est une ville paquetée d’universitaires, et bizarrement, par mimétisme semble-t-il, la lecture présente un degré très élevé de coolitude chez les jeunes. On n’a pas encore besoin de faire comme à Stockholm.

D’autres images de cette rénovation réalisée en 2012 sont accessibles ici.

  1. Ross, C. S.; Chelton, M. K., « Reader’s advisory: Matching mood and material », Library Journal 126 (2)

Pourquoi lire en 2015, avec ou sans feuille de calcul, et le top 10 de mes lectures

Faites-vous le bilan de votre vie littéraire à la fin de l’année ? Est-ce pour vous l’occasion de questionner une nouvelle fois les fondamentaux : Qui, quoi, combien, comment, pourquoi lit-on ? Qui oriente nos choix, qu’est-ce qui nous donne le goût de lire ? Une collègue de Halifax, bibliothécaire de son état, a partagé une réflexion captivante sur son existence méta-littéraire. Oui, j’ai placé dans la même phrase « bibliothécaire », « existence » et « captivante ».

Je ne sais pas comment se portent ses autres vies, amoureuse, professionnelle, etc. mais Amy McLay Paterson, l’auteure de cette réflexion, a lu quelques 164 livres en 2015. Évidemment si on suit son conseil de ne pas finir un livre qui nous emmerde, il est plus facile d’atteindre des grands nombres. Plus vite que d’autres certainement qui s’acharnent à donner toutes les chances au moindre texte avant de l’encenser ou de regretter de l’avoir achevé… J’ai travaillé fort avec Le Chardonneret commencé en 2014, interrompu, puis repris en 2015; l’envie de le braiser m’a passablement tiraillé du début à la fin. Je n’ai pas l’habitude de remettre un livre dans la bibliothèque ou dans les cartons virtuels sans l’accompagner jusqu’aux soins palliatifs. J’évite ainsi d’assister à l’agonie des oeuvres-inachevées-en-tant-lectures qui s’accumulent en piles vacillantes me lorgnant d’un oeil culpabilisant. (Et puis tant qu’à moi, pour en finir avec ce roman, l’engouement populaire et critique autour du Chardonneret est largement surfait).

Comment lire ? J’utilise depuis plusieurs années Librarything pour cataloguer mes lectures, actuelles et potentielles – celles qui sont lues aussi bien que celles qui sont désirées. Pour jouer avec les statistiques toutefois, la feuille de calcul est plus précise, flexible et performante, j’en conviens, si on la traite avec rigueur. Pas besoin d’être une grande maniaque de big datas pour l’apprécier. Amy McLay Paterson recommande cet outil fort utile dont elle fournit le modèle pour quantifier ses activités et pour documenter ses usages. Ce n’est pas la première fois que la pratique de l’ultime feuille de calcul, dérivée du développement de collection classique, est recommandée pour les usages personnels des grands lecteurs. J’ai repris et traduit cette version en y ajoutant une colonne pour la maison d’édition et une autre pour identifier les oeuvres appartenant au domaine public. Je suis en train de transcrire mes données à partir de Librarything pour en faire une version 2015 qui, j’assume mon indiscipline, demeurera, même lorsque j’aurai complété cette conversion, encore relativement approximative. Résolution 2016 : Gérer la liste de lecture de manière plus rigoureuse.

La feuille de calcul aide ensuite à alimenter la réflexion sur ce qu’on lit, qui est-ce qu’on lit et pourquoi. Ma collègue a ainsi partagé au terme de son marathon une série de leçons remplies de sagesse :

1. Ne finissez pas tous les livres que vous lisez. Malgré ce conseil, elle-même n’en a abandonné que cinq sur 164 – et elle ne nous précise pas lesquels malheureusement. Si au bout de cent pages, vous ne le sentez pas, passez à autre chose. Mais un taux d’abandon si bas ne prêche-t-il pas au fond en faveur de l’approche contraire ? Qu’à cela ne tienne, je reste plutôt sensible au discours de cette lectrice dans The Atlantic qui défend âprement la résistance et la persévérance sans lesquelles on ne saurait rendre justice aux oeuvres dont les projets sont plus audacieux, ou plus formels, et qui déjouent notre confort et nos codes culturels.

Pendant ce temps, les livres se font de plus en plus longuets, les titres de plus en plus nombreux – quoique publiés en moins d’exemplaires. La défi de finir un livre n’en est que plus considérable – des livres qui exigent davantage de temps de lecture dans un monde où il y a toujours plus à lire. Heureusement que la longévité des lecteur.trice.s…s’allonge. C’est à se demander si nous ne devrions pas viser les excellents livres courts et les recommandations recommandés, comme les soldes soldées de Marguerite Duras, pour ne pas gaspiller ce temps précieux qui semble se compresser sur la planète des livres ? Ne devrions-nous pas laisser à ces blogueurs aventureux et fantasques la position risquée des premiers lecteurs ? Quoiqu’il en soit, dans ce contexte de d’hyperabondance, la médiation littéraire par la curation et la création de métadonnées de qualité favorisant la découverte des oeuvres apparaissent comme des domaines pleins d’avenir.

2. Le monde de l’édition est dominé par les blancs. Votre feuille de calcul risque de vous confirmer ce que vous savez déjà à savoir que le monde de l’édition est dominé par les blancs et que la conversation littéraire, comme les autres plates-formes publiques, n’est pas avantageuse pour les femmes et les minorités visibles. Déjouer des mécanismes préférentiels qui favorisent le système dominant est un engagement de tous les instants. Dans mon top 10 (voir plus bas), on compte quatre femmes dont l’une d’entre elles, est d’origine haïtienne – pourtant, je fais délibérément le choix de lire des auteurEs dans de nombreux contextes. Je suis très fière d’avoir découvert Yanick Lahens avant tout le monde (hum, mettons), j’avais lu avec bonheur La couleur de l’aube et Failles. Lorsqu’elle a remporté le Médicis pour Bain de lune en 2015, c’était déjà une vieille connaissance pour moi, mais qui cessait d’être confidentielle. C’est le plaisir de lire dans les sentiers de traverse et de découvrir des perles avant le tintamarre des prix.

J’ai le même ratio homme-femme dans mon top 20, mais la représentation de la diversité culturelle, dans tous les cas, est loin d’être au rendez-vous. En bonne colonisée, je lis des Américains/Anglais et des Français. Je n’ai pas fini de remplir ma liste qui comprend aussi des essais, et j’anticipe un pourcentage écrasant d’écrivains blancs au terme de l’exercice malgré mes efforts, manifestement insuffisants. Les données de Vida dénoncent année après années les biais systémiques du monde littéraire à l’égard des femmes. Une situation qui se serait améliorée en 2014, sacrée année littéraire des femmes. Les données de 2015 ne sont pas encore disponibles pour vérifier si cette prédiction optimiste s’est réalisée à travers une amélioration substantielle de la présence des femmes dans les recensions, critiques, récompenses littéraires. L’exemple de la sélection 100% sans femme du côté des nominés pour le Grand prix BD d’Angoulême illustre de manière éloquente l’intensité du problème.

3. La fiction nous enseigne l’empathie. Amy McLay Paterson souligne en s’appuyant sur quelques études récentes les bienfaits sociaux de la fiction littéraire. La lecture de la fiction littéraire en particulier, par rapport à la fiction populaire, développe des dispositions à l’empathie chez ceux qui fréquentent les oeuvres appartenant à cette catégorie :

The results are consistent with what literary criticism has to say about the two genres—and indeed, this may be the first empirical evidence linking literary and psychological theories of fiction. Popular fiction tends to portray situations that are otherworldly and follow a formula to take readers on a roller-coaster ride of emotions and exciting experiences. Although the settings and situations are grand, the characters are internally consistent and predictable, which tends to affirm the reader’s expectations of others. It stands to reason that popular fiction does not expand the capacity to empathize.

Literary fiction, by contrast, focuses more on the psychology of characters and their relationships. “Often those characters’ minds are depicted vaguely, without many details, and we’re forced to fill in the gaps to understand their intentions and motivations,” Kidd says. This genre prompts the reader to imagine the characters’ introspective dialogues. This psychological awareness carries over into the real world, which is full of complicated individuals whose inner lives are usually difficult to fathom. Although literary fiction tends to be more realistic than popular fiction, the characters disrupt reader expectations, undermining prejudices and stereotypes. They support and teach us values about social behavior, such as the importance of understanding those who are different from ourselves.

The results suggest that reading fiction is a valuable socializing influence….(Scientific American)

Une étude récente de 2014 de Carnegie Mellon a montré que lire de la fiction active les mêmes régions du cerveau que l’expérience de la vie réelle. Dans la même veine, une autre étude 2013 a permis de constater que les gens obtenaient de meilleurs résultats aux tests d’empathie et d’intelligence sociale suite à la lecture de romans. La lecture de romans nous aide à mieux comprendre les autres, et nous-mêmes car nous avons tous des moments où nous devenons étrangers à nous-mêmes. La lecture procure aussi une expérience de la diversité socio-culturelle qui contribue à notre éducation sentimentale et à notre ouverture au monde. Ceux qui ont lu La mer, le matin de Margaret Mazzantini, parmi mes oeuvres favorites de 2015, ont pleuré sur le cadavre d’un enfant migrant noyé bien avant la terrible photo de la fin de l’été dernier. Et qui sait ce qui se serait passé si nous avions été plus nombreux à lire et à trembler en imaginant le sort des réfugiés à travers ce récit poignant.

4. Les traductions sont des valeurs sûres. Les traductions ne représentent que 2 à 3 pour cent de l’édition anglaise, selon la BBC, comparativement à 27 pour cent en France et jusqu’à 70 pour cent en Slovénie. Les traductions apparaissent ainsi comme des valeurs sûres puisque l’on fait circuler la crème. Ce chiffre de 27 % des contenus francophones qui sont traduits représentent une diversité littéraire significativement supérieure à l’expérience globale des lecteurs anglophones. C’est un aspect intéressant et avantageux de notre condition de lecteur.trice dans une zone « périphérique ». Pour ma part, je lis un grand nombre de traductions, même si je peux lire en version originale, je suis une lectrice pressée, je le reconnais, et la V.O. me ralentit. Je regrette cependant de ne pas avoir accès à des versions bilingues. Les possibilités du numérique devraient permettre de développer de telles options et de contribuer au renouveau du cosmopolitisme au moyen de la littérature. J’ai relu Tandis que j’agonise en anglais, après l’avoir lu en français, et c’est incomparable. De telles innovations à venir me sourient.

McLay Paterson conclut que 5. il n’est pas nécessaire de lire 160 livres par année pour participer à la conversation littéraire et que  6. la lecture n’est pas une compétition. Ouf, une chance. Si elle s’est engagée dans une telle entreprise, c’est aussi pour des raisons professionnelles, précise-t-elle, puisqu’elle est bibliothécaire et que la capacité à faire de la médiation littéraire fait partie de son job. Ses standards professionnels l’honorent. La recommandation de lecture n’est pas la seule manière d’être bibliothécaire certes mais s’en est encore une qui est essentielle, peu importe les supports :

A big part of why I wanted to read so many books this year was to keep up with the conversation around books. I wanted to recognize the books on the Best of 2015 lists. I wanted my opinion to have weight. I started evangelizing for my favorite books, writing reviews for the library blog, actively contributing to Twitter debates. I became a librarian because talking about books is one of the only things I like as much as reading them. I had forgotten that, but this year reminded me.

Je serais curieuse de discuter de cette fameuse conversation littéraire avec mes collègues bibliothécaires – j’exclus peut-être ceux qui ne pensent qu’aux jeux de société 😉 – et entendre comment ils/elles se situent à l’égard de celle-ci.

En ce moment, les libraires québécois occupent de plus en plus le territoire de la médiation littéraire avec des magazines, avec leur présence sur les plateaux de télé ou via les blogues professionnels. Les bibliothécaires se font encore discret.ète.s alors qu’il y a des opportunités à saisir dans le monde des réseaux. On attend encore la ou le Nancy Pearl du Québec.

À ces leçons fort à-propos, j’ajouterais quelques considérations de mon cru :

7. Pas besoin de toujours lire au rythme de l’univers marchand. Le cortège des prix littéraires, des nouveautés, le buzz littéraire des multiples rentrées, les recommandations des libraires, bref il y a là tout un système qui opère selon les prescriptions du marché. Cela a ses vertus certes, mais aussi ses limites. La diversité littéraire fonctionne sur un plan horizontal, mais aussi sur un plan vertical à travers le temps. Là encore, les curateurs culturels qui nous invitent à explorer la littérature provenant de d’autres univers historiques ne sont pas légion. Les bibliothécaires pourraient jouer ce rôle de médiateurs au service de la bibliodiversité, de l’éducation populaire, de la culture générale, en misant sur leur capacité à travailler collaborativement en réseau. Les événements entourant les entrants dans le domaine public sont des dispositifs événementiels qui sont propices à la création d’une conversation littéraire libre, indépendante du commerce. Avez-vous consulté le calendrier de l’avent du domaine public Qc ou celui de nos collègues français ?

Car je reviens sur la conversation littéraire, si on regarde les feuilles de calcul, la large majorité des oeuvres lues sont sorties sur le marché ente 2013 et 2015; y participer revient, intentionnellement ou pas, à soutenir l’industrie du livre. Ça se défend. Il est aussi possible de prendre le devant et de mener la conversation, au moins par moments, en prenant quelques distances vis-à-vis des diktats de la consommation culturelle. On peut lire, converser et voter en même temps. La lecture est aussi un geste politique et, en 2016, on ne saurait se priver de relire le Journal d’Anne Frank. 

8. C’est bon de manger local en littérature aussi Cela peut prendre plusieurs formes, mais on peut éprouver de grandes satisfactions et des plaisirs complices en collectionnant des produits et des contenus locaux : fictions sur le quartier ou écrites par des auteurs du quartier ou de la ville. Dans cet esprit, j’acquiert de plus en plus de zines dans les foires et les expositions locales et je recherche les parcours littéraires qui me permettent de lire mon territoire autrement. Avez-vous pensé à fabriquer une microbibliothèque dans votre quartier pour favoriser des échanges autour des biens communs ?

9. Chérissons nos lecteurs autant que nos lectures. Dans le monde des réseaux, en dehors des circuits habituels, notamment des journaux, qui sont souvent, eux aussi, sous l’emprise du marché car ils ont, eux aussi du nouveau à vendre, je suis fidèlement quelques blogueurs. Je n’ai donc pas seulement des lectures favorites, j’ai aussi mes lecteurs préférés dont je lirai presque tous les titres qu’ils recommanderont. À part Brainpickings et son savoureux inventaire de la vie qui a du sens, je ne suis pas en mesure de m’appuyer sur un modèle équivalent de lectrice qui influencerait mes décisions de lectures. Je l’attends.

En 2015, j’ai lu un peu plus de 70 titres, fictions et essais inclus, qui ne sont pas associés à la conversation littéraire dominante de l’année 2015, celle des manchettes, des prix, des nouveautés, etc., mais qui sont plutôt des propositions issues d’une démarche légèrement en décalage par rapport à celle-ci,un peu off. Pourtant, je suis toujours à la recherche de l’ultime plan de lecture, celui qui me permettrait de justifier mes choix et de naviguer d’un livre avec une sorte d’évidence et de nécessité, mais faute d’avoir trouvé, j’y vais encore portée par la spontanéité et la sérendipité; et surtout sans être exclusivement à la remorque des intérêts marchands. Le monde du livre fait bien son travail de vente, mais ce n’est pas le seul récit en ville; on oublie parfois qu’il existe d’autres raisons pour lire, d’autres contenus à découvrir que ceux qu’on nous propose dans des paquets cadeau.

Dans la catégorie de la fiction littéraire, voici mon palmarès des 10 meilleurs de l’année.

  1. Le Royaume d’Emmanuel Carrère (France)
  2. Six degrés de liberté de Nicolas Dickner (Québec)
  3. Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson (États-Unis)
  4. Bain de lune de Yanick Lahens (Haïti)
  5. Les poissons ne ferment pas les yeux d’Erri de Luca (Italie)
  6. Le grand écrivain de Somerset W. Maugham (Grande-Bretagne)
  7. Blonde de Joyce Carol Oates (États-Unis)
  8. Rue St-Urbain de Mordecai Richler (Québec)
  9. Pas pleurer de Lydie Salvayre (France)
  10. La peau d’un lion de Michael Ondaatje (Canada)

Ce sont des livres que j’ai aimé totalement, l’ordre de présentation ici n’est pas honorifique mais simplement alphabétique.

Pendant ce temps, le livre qui m’a le plus étonnée, secouée, appris sur notre condition sociale, celle des femmes, des familles, des Premières Nations, sur les choix historiques du modèle québécois au plan économique, politique, culturelle, l’oeuvre critique qui m’a donnée des clés, des repères et des outils, qui m’a allumée, que j’ai obligée mes proches à lire à leur tour, ne figure pas dans cette liste faute d’être un roman : 11 brefs essais contre l’austérité, édité par Ianik Marcil (Somme toute, 2015).

Tous les essais de ce collectif ne sont pas également puissants, mais la plupart sont aussi solides que percutants en abordant l’impact des politiques d’austérité sur les services publics, la solidarité, la justice sociale. Je m’attendais à lire un sympathique pamphlet indigné, plus fâché que convaincant. Surprise. Et je vais le relire en 2016 parce qu’il y a assez de matière pour être re-relu. Avec ou sans feuille de calcul. Et pour susciter une vague d’empathie.