L’art de la bibliothèque ou le design suédois en 10 leçons

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Elle est intéressante, comme dirait mon collègue Romain Gaillard de la Canopée quand je lui ai demandé son avis sur la bibliothèque publique de Lund en Suède. Ce n’est pas une bibliothèque qui se distingue par son caractère innovant, en effet, mais par une maîtrise actualisée des fondamentaux de la bibliothèque traditionnelle, un savoir-faire que bien des bibliothécaires qui résistent au changement ne démontrent pourtant pas toujours.

Voici les leçons de la bibliothèque publique de Lund esquissées en 10 points :

1. La fonction de tiers lieu. Une ambiance conviviale, de l’espace pour se sentir libre et penser. Des stratégies d’aménagement et du mobilier domestique qui rappellent le confort de la maison. On peut y boire et manger. La présence d’un café, un grand nombre de sofas et des tables rondes supportent la sociabilité et même une forme d’intimité. Ce n’est pas un tiers lieu de création, mais elle incarne la bibliothèque communautaire typiquement conçue comme centre d’information et de culture locale.

La grande force de cette bibliothèque réside dans une réflexion aboutie sur la manière d’intégrer un système de la recommandation de lecture, directe et indirecte, dans l’aménagement à travers trois composantes essentielles qui sont inter-reliées : le marchandisage, la curation et l’aide au lecteur. Quand on tient à ses collections, il est intéressant, en effet, de faire davantage que du stockage.

2. Le marchandisage. Rien que chez les adultes, une vingtaine de dispositifs de type présentoirs, power wall, etc. , s’inspirant de l’univers marchand, donne un effet de librairie, favorise la valorisation et le bouquinage. Ce parti pris pour l’étalage et la présentation frontale des documents peut sembler généreux dans une bibliothèque qui fait à peu près 1 500 m.c. Mais c’est plutôt le gage d’une meilleure performance transactionnelle supportée par une expérience plus satisfaisante qui stimule l’emprunt.

Ce mobilier est disposé dans les quatre zones jugées stratégiques pour le marchandisage : à l’entrée, près du comptoir de services, dans l’aire de circulation et au bout des rayonnages.(1) Les présentoirs sont sur roulette de manière à permettre une reconfiguration de l’espace. On est loin d’un aménagement négligé avec un ou deux présentoirs statiques, ou tables incongrues, comme on est habitué de voir, avec des nouveautés qui sortent de toute façon.

3. La curation. Les contenus des présentoirs et du mobilier qui assurent la recommandation de lecture indirecte sont sélectionnés en fonction de diverses thématiques localement pertinentes et en phase avec l’actualité. On exploite, et on valorise en même temps, les compétences des bibliothécaires en matière de curation autrement qu’en proposant les nouveautés ou les documents récemment retournés par les usagers.

4. L’aide au lecteur. Les bibliothécaires qui assurent l’aide au lecteur sont positionnés près d’une station en mode « assis-debout ». Les études indiquent que ce mobilier de type « coin » ou « bistro » ou « bar » (corner en anglais) est plus invitant et moins intimidant pour les usagers, qui seront plus enclins à venir y poser des questions, que le type « bureau » que l’on retrouve pourtant encore dans la grande majorité des bibliothèques. Et une affichette précise qu’ils sont là pour faire de la recommandation de lecture – et non pas pour les trente-six autres tâches qui, manifestement, les accaparent et qui font que l’on n’ose plus les déranger à la fin.

5. L’appropriation active des collections. Du côté des jeunes, les collections s’inscrivent dans un parcours de découverte qui se confond avec un terrain de jeu intérieur. L’espace pour l’heure du conte est accessible seulement à travers une porte d’armoire qui s’ouvre avec une clé magique.

6. La place du jeu. Parcours ludique chez les jeunes, glissade, jeu vidéo, terrain de jeu extérieur et jeu d’échec grandeur nature sur la place publique, autant de propositions qui contribuent à la participation des usagers.

7. L’intégration urbaine. La localisation est optimale entre la gare et la cathédrale. La zone de transition entre la bibliothèque et la ville est animée : celle-ci est posée sur un stationnement et un parc à vélos, entourée par une place publique et un parc relié à la terrasse extérieure qui prolonge le café.

8. La performance. Un patio intérieur offre un lieu de rassemblement et d’animation baigné de lumière naturelle et orné d’un jardinet.

9. Le café. Le café est un vrai café, qui fonctionne par le biais d’une concession, et non pas un coin alimentaire avec des machines distributrices ou autres tentatives hésitantes, mal planifiées et peu convaincantes.

10. L’espace pour les ados. Il donne envie de « chiller. » C’est le but. Pas de lab? Pour le moment, on propose des activités de type maker. Le fait est, m’a-t-on candidement expliqué, que Lund est une ville paquetée d’universitaires, et bizarrement, par mimétisme semble-t-il, la lecture présente un degré très élevé de coolitude chez les jeunes. On n’a pas encore besoin de faire comme à Stockholm.

D’autres images de cette rénovation réalisée en 2012 sont accessibles ici.

  1. Ross, C. S.; Chelton, M. K., « Reader’s advisory: Matching mood and material », Library Journal 126 (2)

Pourquoi lire en 2015, avec ou sans feuille de calcul, et le top 10 de mes lectures

Faites-vous le bilan de votre vie littéraire à la fin de l’année ? Est-ce pour vous l’occasion de questionner une nouvelle fois les fondamentaux : Qui, quoi, combien, comment, pourquoi lit-on ? Qui oriente nos choix, qu’est-ce qui nous donne le goût de lire ? Une collègue de Halifax, bibliothécaire de son état, a partagé une réflexion captivante sur son existence méta-littéraire. Oui, j’ai placé dans la même phrase « bibliothécaire », « existence » et « captivante ».

Je ne sais pas comment se portent ses autres vies, amoureuse, professionnelle, etc. mais Amy McLay Paterson, l’auteure de cette réflexion, a lu quelques 164 livres en 2015. Évidemment si on suit son conseil de ne pas finir un livre qui nous emmerde, il est plus facile d’atteindre des grands nombres. Plus vite que d’autres certainement qui s’acharnent à donner toutes les chances au moindre texte avant de l’encenser ou de regretter de l’avoir achevé… J’ai travaillé fort avec Le Chardonneret commencé en 2014, interrompu, puis repris en 2015; l’envie de le braiser m’a passablement tiraillé du début à la fin. Je n’ai pas l’habitude de remettre un livre dans la bibliothèque ou dans les cartons virtuels sans l’accompagner jusqu’aux soins palliatifs. J’évite ainsi d’assister à l’agonie des oeuvres-inachevées-en-tant-lectures qui s’accumulent en piles vacillantes me lorgnant d’un oeil culpabilisant. (Et puis tant qu’à moi, pour en finir avec ce roman, l’engouement populaire et critique autour du Chardonneret est largement surfait).

Comment lire ? J’utilise depuis plusieurs années Librarything pour cataloguer mes lectures, actuelles et potentielles – celles qui sont lues aussi bien que celles qui sont désirées. Pour jouer avec les statistiques toutefois, la feuille de calcul est plus précise, flexible et performante, j’en conviens, si on la traite avec rigueur. Pas besoin d’être une grande maniaque de big datas pour l’apprécier. Amy McLay Paterson recommande cet outil fort utile dont elle fournit le modèle pour quantifier ses activités et pour documenter ses usages. Ce n’est pas la première fois que la pratique de l’ultime feuille de calcul, dérivée du développement de collection classique, est recommandée pour les usages personnels des grands lecteurs. J’ai repris et traduit cette version en y ajoutant une colonne pour la maison d’édition et une autre pour identifier les oeuvres appartenant au domaine public. Je suis en train de transcrire mes données à partir de Librarything pour en faire une version 2015 qui, j’assume mon indiscipline, demeurera, même lorsque j’aurai complété cette conversion, encore relativement approximative. Résolution 2016 : Gérer la liste de lecture de manière plus rigoureuse.

La feuille de calcul aide ensuite à alimenter la réflexion sur ce qu’on lit, qui est-ce qu’on lit et pourquoi. Ma collègue a ainsi partagé au terme de son marathon une série de leçons remplies de sagesse :

1. Ne finissez pas tous les livres que vous lisez. Malgré ce conseil, elle-même n’en a abandonné que cinq sur 164 – et elle ne nous précise pas lesquels malheureusement. Si au bout de cent pages, vous ne le sentez pas, passez à autre chose. Mais un taux d’abandon si bas ne prêche-t-il pas au fond en faveur de l’approche contraire ? Qu’à cela ne tienne, je reste plutôt sensible au discours de cette lectrice dans The Atlantic qui défend âprement la résistance et la persévérance sans lesquelles on ne saurait rendre justice aux oeuvres dont les projets sont plus audacieux, ou plus formels, et qui déjouent notre confort et nos codes culturels.

Pendant ce temps, les livres se font de plus en plus longuets, les titres de plus en plus nombreux – quoique publiés en moins d’exemplaires. La défi de finir un livre n’en est que plus considérable – des livres qui exigent davantage de temps de lecture dans un monde où il y a toujours plus à lire. Heureusement que la longévité des lecteur.trice.s…s’allonge. C’est à se demander si nous ne devrions pas viser les excellents livres courts et les recommandations recommandés, comme les soldes soldées de Marguerite Duras, pour ne pas gaspiller ce temps précieux qui semble se compresser sur la planète des livres ? Ne devrions-nous pas laisser à ces blogueurs aventureux et fantasques la position risquée des premiers lecteurs ? Quoiqu’il en soit, dans ce contexte de d’hyperabondance, la médiation littéraire par la curation et la création de métadonnées de qualité favorisant la découverte des oeuvres apparaissent comme des domaines pleins d’avenir.

2. Le monde de l’édition est dominé par les blancs. Votre feuille de calcul risque de vous confirmer ce que vous savez déjà à savoir que le monde de l’édition est dominé par les blancs et que la conversation littéraire, comme les autres plates-formes publiques, n’est pas avantageuse pour les femmes et les minorités visibles. Déjouer des mécanismes préférentiels qui favorisent le système dominant est un engagement de tous les instants. Dans mon top 10 (voir plus bas), on compte quatre femmes dont l’une d’entre elles, est d’origine haïtienne – pourtant, je fais délibérément le choix de lire des auteurEs dans de nombreux contextes. Je suis très fière d’avoir découvert Yanick Lahens avant tout le monde (hum, mettons), j’avais lu avec bonheur La couleur de l’aube et Failles. Lorsqu’elle a remporté le Médicis pour Bain de lune en 2015, c’était déjà une vieille connaissance pour moi, mais qui cessait d’être confidentielle. C’est le plaisir de lire dans les sentiers de traverse et de découvrir des perles avant le tintamarre des prix.

J’ai le même ratio homme-femme dans mon top 20, mais la représentation de la diversité culturelle, dans tous les cas, est loin d’être au rendez-vous. En bonne colonisée, je lis des Américains/Anglais et des Français. Je n’ai pas fini de remplir ma liste qui comprend aussi des essais, et j’anticipe un pourcentage écrasant d’écrivains blancs au terme de l’exercice malgré mes efforts, manifestement insuffisants. Les données de Vida dénoncent année après années les biais systémiques du monde littéraire à l’égard des femmes. Une situation qui se serait améliorée en 2014, sacrée année littéraire des femmes. Les données de 2015 ne sont pas encore disponibles pour vérifier si cette prédiction optimiste s’est réalisée à travers une amélioration substantielle de la présence des femmes dans les recensions, critiques, récompenses littéraires. L’exemple de la sélection 100% sans femme du côté des nominés pour le Grand prix BD d’Angoulême illustre de manière éloquente l’intensité du problème.

3. La fiction nous enseigne l’empathie. Amy McLay Paterson souligne en s’appuyant sur quelques études récentes les bienfaits sociaux de la fiction littéraire. La lecture de la fiction littéraire en particulier, par rapport à la fiction populaire, développe des dispositions à l’empathie chez ceux qui fréquentent les oeuvres appartenant à cette catégorie :

The results are consistent with what literary criticism has to say about the two genres—and indeed, this may be the first empirical evidence linking literary and psychological theories of fiction. Popular fiction tends to portray situations that are otherworldly and follow a formula to take readers on a roller-coaster ride of emotions and exciting experiences. Although the settings and situations are grand, the characters are internally consistent and predictable, which tends to affirm the reader’s expectations of others. It stands to reason that popular fiction does not expand the capacity to empathize.

Literary fiction, by contrast, focuses more on the psychology of characters and their relationships. “Often those characters’ minds are depicted vaguely, without many details, and we’re forced to fill in the gaps to understand their intentions and motivations,” Kidd says. This genre prompts the reader to imagine the characters’ introspective dialogues. This psychological awareness carries over into the real world, which is full of complicated individuals whose inner lives are usually difficult to fathom. Although literary fiction tends to be more realistic than popular fiction, the characters disrupt reader expectations, undermining prejudices and stereotypes. They support and teach us values about social behavior, such as the importance of understanding those who are different from ourselves.

The results suggest that reading fiction is a valuable socializing influence….(Scientific American)

Une étude récente de 2014 de Carnegie Mellon a montré que lire de la fiction active les mêmes régions du cerveau que l’expérience de la vie réelle. Dans la même veine, une autre étude 2013 a permis de constater que les gens obtenaient de meilleurs résultats aux tests d’empathie et d’intelligence sociale suite à la lecture de romans. La lecture de romans nous aide à mieux comprendre les autres, et nous-mêmes car nous avons tous des moments où nous devenons étrangers à nous-mêmes. La lecture procure aussi une expérience de la diversité socio-culturelle qui contribue à notre éducation sentimentale et à notre ouverture au monde. Ceux qui ont lu La mer, le matin de Margaret Mazzantini, parmi mes oeuvres favorites de 2015, ont pleuré sur le cadavre d’un enfant migrant noyé bien avant la terrible photo de la fin de l’été dernier. Et qui sait ce qui se serait passé si nous avions été plus nombreux à lire et à trembler en imaginant le sort des réfugiés à travers ce récit poignant.

4. Les traductions sont des valeurs sûres. Les traductions ne représentent que 2 à 3 pour cent de l’édition anglaise, selon la BBC, comparativement à 27 pour cent en France et jusqu’à 70 pour cent en Slovénie. Les traductions apparaissent ainsi comme des valeurs sûres puisque l’on fait circuler la crème. Ce chiffre de 27 % des contenus francophones qui sont traduits représentent une diversité littéraire significativement supérieure à l’expérience globale des lecteurs anglophones. C’est un aspect intéressant et avantageux de notre condition de lecteur.trice dans une zone « périphérique ». Pour ma part, je lis un grand nombre de traductions, même si je peux lire en version originale, je suis une lectrice pressée, je le reconnais, et la V.O. me ralentit. Je regrette cependant de ne pas avoir accès à des versions bilingues. Les possibilités du numérique devraient permettre de développer de telles options et de contribuer au renouveau du cosmopolitisme au moyen de la littérature. J’ai relu Tandis que j’agonise en anglais, après l’avoir lu en français, et c’est incomparable. De telles innovations à venir me sourient.

McLay Paterson conclut que 5. il n’est pas nécessaire de lire 160 livres par année pour participer à la conversation littéraire et que  6. la lecture n’est pas une compétition. Ouf, une chance. Si elle s’est engagée dans une telle entreprise, c’est aussi pour des raisons professionnelles, précise-t-elle, puisqu’elle est bibliothécaire et que la capacité à faire de la médiation littéraire fait partie de son job. Ses standards professionnels l’honorent. La recommandation de lecture n’est pas la seule manière d’être bibliothécaire certes mais s’en est encore une qui est essentielle, peu importe les supports :

A big part of why I wanted to read so many books this year was to keep up with the conversation around books. I wanted to recognize the books on the Best of 2015 lists. I wanted my opinion to have weight. I started evangelizing for my favorite books, writing reviews for the library blog, actively contributing to Twitter debates. I became a librarian because talking about books is one of the only things I like as much as reading them. I had forgotten that, but this year reminded me.

Je serais curieuse de discuter de cette fameuse conversation littéraire avec mes collègues bibliothécaires – j’exclus peut-être ceux qui ne pensent qu’aux jeux de société😉 – et entendre comment ils/elles se situent à l’égard de celle-ci.

En ce moment, les libraires québécois occupent de plus en plus le territoire de la médiation littéraire avec des magazines, avec leur présence sur les plateaux de télé ou via les blogues professionnels. Les bibliothécaires se font encore discret.ète.s alors qu’il y a des opportunités à saisir dans le monde des réseaux. On attend encore la ou le Nancy Pearl du Québec.

À ces leçons fort à-propos, j’ajouterais quelques considérations de mon cru :

7. Pas besoin de toujours lire au rythme de l’univers marchand. Le cortège des prix littéraires, des nouveautés, le buzz littéraire des multiples rentrées, les recommandations des libraires, bref il y a là tout un système qui opère selon les prescriptions du marché. Cela a ses vertus certes, mais aussi ses limites. La diversité littéraire fonctionne sur un plan horizontal, mais aussi sur un plan vertical à travers le temps. Là encore, les curateurs culturels qui nous invitent à explorer la littérature provenant de d’autres univers historiques ne sont pas légion. Les bibliothécaires pourraient jouer ce rôle de médiateurs au service de la bibliodiversité, de l’éducation populaire, de la culture générale, en misant sur leur capacité à travailler collaborativement en réseau. Les événements entourant les entrants dans le domaine public sont des dispositifs événementiels qui sont propices à la création d’une conversation littéraire libre, indépendante du commerce. Avez-vous consulté le calendrier de l’avent du domaine public Qc ou celui de nos collègues français ?

Car je reviens sur la conversation littéraire, si on regarde les feuilles de calcul, la large majorité des oeuvres lues sont sorties sur le marché ente 2013 et 2015; y participer revient, intentionnellement ou pas, à soutenir l’industrie du livre. Ça se défend. Il est aussi possible de prendre le devant et de mener la conversation, au moins par moments, en prenant quelques distances vis-à-vis des diktats de la consommation culturelle. On peut lire, converser et voter en même temps. La lecture est aussi un geste politique et, en 2016, on ne saurait se priver de relire le Journal d’Anne Frank. 

8. C’est bon de manger local en littérature aussi Cela peut prendre plusieurs formes, mais on peut éprouver de grandes satisfactions et des plaisirs complices en collectionnant des produits et des contenus locaux : fictions sur le quartier ou écrites par des auteurs du quartier ou de la ville. Dans cet esprit, j’acquiert de plus en plus de zines dans les foires et les expositions locales et je recherche les parcours littéraires qui me permettent de lire mon territoire autrement. Avez-vous pensé à fabriquer une microbibliothèque dans votre quartier pour favoriser des échanges autour des biens communs ?

9. Chérissons nos lecteurs autant que nos lectures. Dans le monde des réseaux, en dehors des circuits habituels, notamment des journaux, qui sont souvent, eux aussi, sous l’emprise du marché car ils ont, eux aussi du nouveau à vendre, je suis fidèlement quelques blogueurs. Je n’ai donc pas seulement des lectures favorites, j’ai aussi mes lecteurs préférés dont je lirai presque tous les titres qu’ils recommanderont. À part Brainpickings et son savoureux inventaire de la vie qui a du sens, je ne suis pas en mesure de m’appuyer sur un modèle équivalent de lectrice qui influencerait mes décisions de lectures. Je l’attends.

En 2015, j’ai lu un peu plus de 70 titres, fictions et essais inclus, qui ne sont pas associés à la conversation littéraire dominante de l’année 2015, celle des manchettes, des prix, des nouveautés, etc., mais qui sont plutôt des propositions issues d’une démarche légèrement en décalage par rapport à celle-ci,un peu off. Pourtant, je suis toujours à la recherche de l’ultime plan de lecture, celui qui me permettrait de justifier mes choix et de naviguer d’un livre avec une sorte d’évidence et de nécessité, mais faute d’avoir trouvé, j’y vais encore portée par la spontanéité et la sérendipité; et surtout sans être exclusivement à la remorque des intérêts marchands. Le monde du livre fait bien son travail de vente, mais ce n’est pas le seul récit en ville; on oublie parfois qu’il existe d’autres raisons pour lire, d’autres contenus à découvrir que ceux qu’on nous propose dans des paquets cadeau.

Dans la catégorie de la fiction littéraire, voici mon palmarès des 10 meilleurs de l’année.

  1. Le Royaume d’Emmanuel Carrère (France)
  2. Six degrés de liberté de Nicolas Dickner (Québec)
  3. Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson (États-Unis)
  4. Bain de lune de Yanick Lahens (Haïti)
  5. Les poissons ne ferment pas les yeux d’Erri de Luca (Italie)
  6. Le grand écrivain de Somerset W. Maugham (Grande-Bretagne)
  7. Blonde de Joyce Carol Oates (États-Unis)
  8. Rue St-Urbain de Mordecai Richler (Québec)
  9. Pas pleurer de Lydie Salvayre (France)
  10. La peau d’un lion de Michael Ondaatje (Canada)

Ce sont des livres que j’ai aimé totalement, l’ordre de présentation ici n’est pas honorifique mais simplement alphabétique.

Pendant ce temps, le livre qui m’a le plus étonnée, secouée, appris sur notre condition sociale, celle des femmes, des familles, des Premières Nations, sur les choix historiques du modèle québécois au plan économique, politique, culturelle, l’oeuvre critique qui m’a donnée des clés, des repères et des outils, qui m’a allumée, que j’ai obligée mes proches à lire à leur tour, ne figure pas dans cette liste faute d’être un roman : 11 brefs essais contre l’austérité, édité par Ianik Marcil (Somme toute, 2015).

Tous les essais de ce collectif ne sont pas également puissants, mais la plupart sont aussi solides que percutants en abordant l’impact des politiques d’austérité sur les services publics, la solidarité, la justice sociale. Je m’attendais à lire un sympathique pamphlet indigné, plus fâché que convaincant. Surprise. Et je vais le relire en 2016 parce qu’il y a assez de matière pour être re-relu. Avec ou sans feuille de calcul. Et pour susciter une vague d’empathie.

Un Calendrier de l’avent pour découvrir chaque jour un nouveau trésor du domaine public

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Ce calendrier étonnant célèbre l’arrivée en 2016 dans le domaine public d’un cortège de créateurs admirables. Chaque jour de décembre, une fenêtre s’ouvre sur une nouvelle figure, un auteur, un politicien, un intellectuel, un créateur dont les oeuvres viennent enrichir le domaine public et, par lui, ou par elle, les mondes possibles de la culture, les biens communs de la connaissance, nos vies.

Qu’est-ce que le domaine public ?

Le domaine public réunit l’ensemble des œuvres de l’esprit pour lesquelles les droits d’auteur sont parvenus à expiration. En vertu de ce statut, les oeuvres sont désormais librement accessibles à tous. Chaque année amène un aréopage de nouveaux entrants, parfois des revenants (pour peu que nous les ayons oubliés sinon négligés), que réveille, révèle et célèbre le calendrier de l’avent qui leur est destiné. Le calendrier nous conduit aussi à cette journée de festivité mondiale qui est la Journée du domaine public et qui a lieu, entre la dinde et les atocas, le premier janvier.

La production de ce calendrier n’est pas une mince affaire et, en dépit de son aspect ludique, le chemin pour y arriver est pavé de défis, d’obstacles et de questions qui soulèvent plusieurs enjeux techniques, sociaux et politiques.

Lorsqu’une oeuvre littéraire ou artistique accède au domaine public et qu’elle devient un trésor commun, ceci signifie qu’elle devient disponible pour être utilisée à des fins créatives, pédagogiques, commerciales, etc.

Or, si l’on considère sa législation, le Canada appartient à la catégorie des pays dits «life+50», qui concerne la plupart des citoyens du monde, où les droits expirent 50 ans après la mort de l’auteur. En 2016, les oeuvres des auteur(e)s/créateurs/trices de ces pays, comme le Canada, et qui sont morts en 1965 feront désormais partie du domaine public – sauf exception. Et, un des défis consiste précisément à repérer les exceptions à cette règle qui détermine la durée des droits patrimoniaux.

Le premier des défis techniques constitue toutefois la recherche et le repérage des entrants de l’année qui vient, soit 2016. Cette étape a exigé certaines prouesses en matière de stratégie de recherche documentaire. Identifier les créateurs locaux, canadiens, étrangers qui sont morts en 1965 suppose l’exploration de multiples sources, un travail assez laborieux en somme, que l’on a achevé en souriant tout de même, mais qui suggère que notre appareil culturel n’est pas conçu pour favoriser un accès facile et démocratique à nos trésors culturels les plus précieux en les préservant de l’oubli. Cette recherche pourrait être largement simplifiée si on pouvait recourir à un processus automatisé, comme nos collègues européens qui ont développé des calculateurs de domaine public peuvent en jouir. La bibliothèque nationale de France propose un tel calculateur de domaine public qui fait l’envie.

Cela dit, la stratégie consistant à faire appel aux « services aux usagers » de la BAnQ s’est avérée très payante pour repérer les entrants québécois. Merci aux bibliothécaires de BAnQ qui ont fait preuve d’une efficacité redoutable!

Par ailleurs, le calendrier appelle aussi une réflexion politique sur la durée des droits patrimoniaux. Des pressions s’exercent sur le Canada, à travers les négociations liées à diverses conventions et traités internationaux, dans le but d’allonger la durée de ces droits. Ces tractations, on pense au Trans-Pacific Partnership, risquent de compromettre la portée des acquis actuels pour favoriser les ayants-droits, souvent des multinationales comme Disney en est l’exemple emblématique, au dépend des intérêts de  la collectivité.

La comparaison avec le calendrier de l’avent de nos amis en France, d’où vient incidemment l’idée de ce dispositif, est explicitement recherché afin de souligner de manière pédagogique les disparités qui s’appliquent. La France appartient à la catégorie des pays «life+70», nos entrants et leurs entrants ne sont pas les mêmes. Chez nous, Albert Camus est dans le domaine public, comme Audiberti que nous accueillons cette année, mais ils ne le sont pas en France, même s’ils sont d’origine française.

Et, si nous appartenions à la même famille législative que nos cousins, l’oeuvre du musicien Claude Champagne n’accéderait au domaine public qu’en 2036 alors que les Canadiens peuvent déjà, cette année, en 2016, se ré-approprier et réinjecter dans la culture toute la richesse de son oeuvre. D’où l’importance de ce calendrier qui contribue, modestement soit mais avec attitude, aux efforts de sensibilisation concernant la relativité du droit et l’importance d’un engagement visant à protéger, ou revendiquer, des dispositions législatives entourant le domaine public qui soient les plus favorables au plus grand nombre. Le Canada ne pourrait-il pas devenir, en l’absence d’une telle vigie citoyenne, un pays «life+70» ou même «life+100»?

On dit parfois de ce calendrier du domaine public qu’il est un calendrier pour les nerds (merci pour le compliment!). On peut convenir que le sujet présuppose certaines notions, notamment d’ordre légal qu’il faut assimiler pour apprécier la valeur de la démarche, mais l’enjeu de l’exercice de la citoyenneté et de la démocratie culturelle est à ce prix. Et s’il est vrai que ces questions requièrent de la médiation, on se demande où sont les bibliothèques et les bibliothécaires pendant ce temps pour relever ce défi?

Et lorsque les entrants sont repérés, identifiés, désignés, vérifiés, accueillis, qu’est-ce qu’on peut encore faire? On se tourne vers leurs oeuvres et on recommence : Il s’agit alors de les repérer, de les valider, de les numériser, de les valoriser, d’en faire la médiation, de les rééditer, de les lire ou relire, de les réintégrer dans la fabrique des idées et de la création, dans l’intertexte de la grande bibliothèque du monde. La vigilance demeure de rigueur puisqu’il faut encore veiller à ce que les « enclosures » ne viennent pas réintroduire des droits sur le domaine public qui en restreindraient l’accès comme le font certaines institutions publiques avec leurs produits numérisés : l’oeuvre est dans le domaine public, mais sa copie numérique ne l’est pas, et on nous retire d’une main, ce que collectivement on avait mis bien du temps à gagner de l’autre.

Les autres défis sont à la mesure de nos convictions et de nos ambitions : Comment poursuivre cette découverte, cette célébration des biens communs de la culture et de la connaissance à travers différentes activités d’appropriation par l’usage, le remixage, etc. Comment les bibliothèques pourraient-elles s’investir davantage dans ce territoire qui est celui de la mémoire et de la culture durable par la numérisation, la médiation, la diffusion (bibliobox, docubox, microbibliothèque) et autres actions? Comment mobiliser en réseau les alliés naturels dans le monde du libre pour les intéresser à ces questions? Pour le moment, la possibilité d’un nouveau rendez-vous, une autre initiative conjointe avec la France, est exploré du côté d’un Festival du domaine public. À suivre!

Les entrants 2016

Parmi les entrants 2016 qui ont été révélés depuis le 1er décembre sur le calendrier :

Découvrez tous ces autres créateurs qui se succèderont jusqu’au 31 décembre parmi lesquels plusieurs figures québécoises et canadiennes seront présentées.

Qui sont les artisans du calendrier?

Le Calendrier de l’avent du domaine public est le résultat de l’engagement de certains membres du collectif Bookcamp, Remix Biens Communs, Facil, Wikimedia ainsi que d’autres citoyen(ne)s engagées dans la diffusion des ressources libres. Comme il a été mentionné ci-haut, le projet s’inscrit dans la continuité et le prolongement du Calendrier de l’avent qui est réalisé par les membres du collectif SavoirsCom1 d’après une idée de Julien Dorra.

Ces contenus sont proposés sous licence CC0 (Creative Commons Zero), en d’autres termes, les auteurs ont accepté, par anticipation, de verser leurs contenus dans le domaine public. Le public est donc invité à les faire sien et à les partager. Servez-vous, c’est presque Noël!

Source de l’image : Library of Congress. New York World-Telegram & Sun Collection. http://hdl.loc.gov/loc.pnp/cph.3c15058

10 petits liens pour octobre : nouvelles bibliothèques, vieilles tablettes, Alberto Manguel, Wikipédia et le partenariat transpacifique

C’est le retour de la nanoveille qui rassemble quelques contenus indispensables publiés au cours du mois d’octobre.

5 petits liens pour septembre : architecture, grainothèque et ruches, de Montréal à Salt Lake City en passant par Paris

L’escalier emblématique de la bibliothèque Saul-Bellow, dans l’arrondissement de Lachine (Montréal), conçue par Chevalier Morales.


C’est le retour de la nanoveille qui rassemble quelques liens essentiels (hum) butinés au cours du mois de septembre.

1. La bibliothèque Saul-Bellow par Chevalier-Morales (Archdaily) — La place significative du café à l’entrée insère cette bibliothèque tiers lieu dans les allées et venues des résidents et contribue à l’animation de ce quartier dense et dynamique.

2. Grainothèque de la médiathèque Marguerite Yourcenar — Cette bibliothèque, qui possède un fonds Écologie et développement durable, s’est dotée d’une grainothèque. Dans une entrevue avec Lucie B. Bernier, gestionnaire de la bibliothèque d’Ahuntsic, Fabienne Barbé raconte la mise sur pied de ce projet. Sur le blogue (fort intéressant!) de la médiathèque, on peut suivre les activités.

3. Architecture de bibliothèques 2015 — La célébration annuelle des bibliothèques américaines dont le design s’est distingué par sa capacité à innover et à répondre aux nouveaux besoins des utilisateurs : des cafés, des espaces collaboratifs, des makerspaces, des centres d’éducation tech-friendly et une grande préoccupation environnementale.

4. La bibliothèque publique de Herning au Danemark — On a construit cette nouvelle bibliothèque, ouverte en août 2014, dans un ancien supermarché en tirant partie de son ambiance industrielle et en lui donnant le oumf d’un loft newyorkais. Sa localisation contribue à la dynamique du centre-ville, à sa vitalité culturelle et sociale. Le bâtiment a quatre étages, le rez -de-chaussée accueille les service de base : le prêt, les activités culturelles, une scène, un café, la bibliothèque pour enfants, l’aide aux devoirs. Les salles de réunion et l’administration sont situées sur les deux étages supérieurs. On notera que l’étage inférieur, appelé « The Deep », loge 90 % des livres de la bibliothèque.

5. 50 à 100 livres de miel produit par la bibliothèque — Quatre ruches sur le toit de la bibliothèque en plein milieu de la ville de de Salt Lake City produisent jusqu’à 100 livres de miel par an. Elles servent principalement comme outils pédagogiques dans le but d’inspirer les citoyens et leur donner le goût d’élever des abeilles.

[Guides pour monter un Médialab pour adolescents en bibliothèque (atelier de fabrication numérique). Ça aurait pu être intéressant, mais l’un des deux liens menant à ces « guides » donne sur une page 404, tandis que l’autre vers le pdf d’une présentation. Hélas, aucun guide n’y est partagé.]