Bibliothèque communautaire, Community-Led Library selon John Pateman

Café citoyen sur le développement responsable de l’intelligence artificielle            (Bibliothèque Ste-Julie, mars 2018)

Nous conclurons un cours demain, inspirés par la bibliothéconomie critique, qui a porté sur l’exploration et l’appropriation de l’approche « Community-Led-Library » et des méthodes développées dans le cadre du Working Together Project.

À quoi ressemble une « Community-Led Library » ?, demande John Pateman, dans un article sur Open Shelf qu’il consacre à la question. Déjà il faut traduire, et le terrain est glissant : dirigée par, orientée sur, orientée par, centrée sur, basée sur … Toutes ces appellations comportent des nuances de signification qui reflètent autant de parti pris en termes de pouvoir et de contrôle. La traduction littérale est pourtant bien celle qui réfère à une bibliothèque « dirigée par la communauté » et que nous retiendrons; celle-ci se rapproche des concepts de « copropriété » ou de « gouvernance partagée » proposés par David R. Lankes (2016) et Lionel Dujol (et als, 2017) en lien avec les communs du savoir, et dont nous avons également discuté dans ce cours.

John Pateman met l’emphase, dans ce texte, sur le passage d’un modèle de la bibliothèque fondé sur les collections à un autre qui est basé sur les connexions et les relations. Les relations internes et externes établissent la bibliothèque à la façon d’un système social reposant sur la qualité de celles-ci au sein du personnel, et qui servent de base à la qualité des relations entre la bibliothèque publique et la communauté.

La philosophie et les valeurs « dirigées par la communauté », dit-il, devraient traverser tous les aspects d’une bibliothèque publique dirigée par la communauté, y compris la participation/consultation de la communauté; l’évaluation des besoins, la recherche, les normes et le suivi des services.

En guise de synthèse pour le cours, j’ai traduit et résumé librement les composantes (1 à 9) de l’approche dirigée par la communauté  (ADC) identifiées par Pateman :

1. La consultation. La consultation peut prendre de nombreuses formes, mais elle se limite souvent à l’acte passif de donner des informations ou de recueillir les réactions des communautés locales à des propositions qui ont déjà été élaborées par des experts de la bibliothèque. La participation est l’élément constitutif qui s’inscrit dans un continuum du plus passif (informer, réagir) au plus actif où la bibliothèque publique dirigée par la communauté pratique la planification en collaboration avec les résidents locaux. Le plus haut niveau d’engagement est un modèle de leadership où la communauté prend des initiatives et aborde des enjeux qui la concernent avec le soutien de la bibliothèque qui contribue à faciliter ses projets.

2. L’évaluation des besoins et la recherche. L’établissement des relations, l’évaluation des besoins et la recherche reposent sur ces dispositifs de participation que sont la consultation et l’engagement. Cartographie des atouts et profils communautaires sont des outils qui peuvent permettre d’établir des bases de référence sur les ressources actuellement disponibles et sur ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins de la communauté. Ces besoins peuvent aller d’exigences physiologiques très élémentaires (nourriture, vêtements, abri) à l’actualisation de soi (réaliser le plein potentiel d’une personne). La communauté est posée comme l’experte de ces besoins et l’évaluation de ceux-ci doit être co-produite par la communauté et la bibliothèque, en partenariats, en considérant que les membres qui ont les plus grands besoins doivent, dans une perspective d’équité, avoir la priorité.

3. L’image et l’identité de la bibliothèque. Ces aspects jouent un rôle déterminant auprès des usagers et des non-usagers de la bibliothèque et conditionnent les obstacles systémiques qui affectent les usages. Ces obstacles prennent différentes formes : les barrières institutionnelles (heures d’ouverture, règles et règlements); barrières personnelles et sociales (manque de compétences de base, faible revenu et pauvreté); barrières environnementales (accès, isolement, mauvaises liaisons de transport); barrières en termes de perception. À cela s’ajoute la sensibilisation auprès des personnes qui ne pensent pas que les bibliothèques sont pertinentes pour leur vie ou leurs besoins.

4. Le hors les murs, le développement communautaire et les partenariats. Le mot «bibliothèque» est souvent synonyme d’un bâtiment plein de livres, mais les bibliothèques dirigées par la communauté se concentrent davantage sur les personnes et les relations. Les bibliothèques dirigées par la communauté s’appuient sur un développement communautaire qui est basé sur des ressources, des valeurs et des résultats partagés. Elles se transforment en tiers lieux, forums, espaces publics démocratiques, copropriétés, en partageant la gouvernance avec les communautés.

5. Le numérique et les technologies. Les technologies numériques contribuent à l’inclusion sociale. Ce sont des outils qui peuvent faire une différence significative auprès des communautés socialement exclues, notamment celles qui ont les plus grands besoins. L’emphase doit être placée sur le développement des capabilités et des compétences numériques autant que sur l’accès, l’appropriation critique et sécuritaire, l’application dans une diversité de domaines (gouvernement en ligne, engagement civique, éducation, santé, consommation, travail, et.)

6. Le matériel à fournir. Cet enjeu est une des dimensions les plus politiques de la fonction bibliothèque puisqu’elle est liée au contrôle sur ce que l’on rend ou non disponible aux usagers. Les «lectures» et les «besoins» sont un débat permanent entre ceux qui considèrent les bibliothèques comme des gardiens de la connaissance et de la littérature qui ont une « valeur », et ceux qui les considèrent comme des passerelles vers la culture populaire. Le parti pris, dans ce cas, ne consiste pas à offrir ce que l’on considère que l’usager “devrait” lire, ou utiliser selon les médias, mais bien ce dont il juge avoir besoin dans une perspective qui est, à ses yeux, transformationnelle. Les bibliothèques dirigées par la communauté accordent plus d’importance à l’équité qu’à l’excellence, et elles reconnaissent que les bibliothèques existent pour répondre aux besoins de la communauté plutôt que de respecter les normes professionnelles.

7. La dotation, le recrutement, la formation et l’éducation.  Les bibliothèques dirigées par la communauté accordent la priorité aux personnes. L’empathie, les compétences sociales et un bagage en développement communautaire sont privilégiés par rapport au savoir-faire technique. La formation et le perfectionnement du personnel devraient être axés sur le développement d’un portefeuille de compétences en développement communautaire: compétences relationnelles, en communication; capacité d’écoute; pratique réflexive; amélioration de la confiance et de l’affirmation de soi; techniques de négociation; gestion de conflit. Les compétences d’un.e travailleu.se.r dans une bibliothèque dirigée par la communauté devraient inclure un mélange d’attributs personnels, d’une perspective éthique (justice sociale); de compétences génériques (notamment en lien avec l’engagement communautaire), de compétences fondamentales issues des sciences des bibliothèques et de l’information (lecture, apprentissage et maîtrise de l’information); et des compétences spécifiques en leadership et en gestion.

8. Les priorités stratégiques et les ressources. La communauté doit être intégrée en tant que priorité stratégique afin qu’elle gère tous les aspects du service de bibliothèque, y compris les structures (personnel et services), les systèmes (politiques, procédures et processus) et la culture («la façon dont nous faisons les choses ici»). Cette approche permettra à son tour d’informer l’allocation et la réorientation des ressources. Les services communautaires doivent être financés à l’interne, à long terme et de manière durable. Ils ne devraient pas être basés sur des projets ou dépendre de subventions et de ressources externes.

9. Les normes et les suivis des services. La bibliothèque publique dirigée par la communauté est capable d’identifier, de prioriser et de répondre aux besoins de la communauté. Comment évaluer l’impact de l’ACD, comment déterminer que l’on a pu identifier et répondre à des besoins communautaires ? La réponse consiste à impliquer activement toutes les membres de la communauté – utilisateurs de la bibliothèque, anciens utilisateurs et non-utilisateurs – dans la conception, la planification, la livraison et l’évaluation des services de bibliothèque. De cette façon, le suivi et l’évaluation deviennent un processus itératif en continu, plutôt qu’un exercice ponctuel qui clôt un processus linéaire. Il permet aux services d’être constamment évalués et améliorés afin de s’assurer qu’ils répondent aux besoins de la communauté.

Cette liste pourrait également s’enrichir d’une dixième orientation :

10. Les communs. Un projet de bibliothèque fondé sur l’ADC crée, valorise et protège les communs, en particulier dans un contexte de transition numérique, en favorisant le développement de capabilités, l’engagement actif et une gouvernance communautaire autour des savoirs et des données partagés.

Sources :

  • Pateman, John. 2015. The Community-Led Public Library. Open Shelf. OLA. Consulté le 09 avril 2018:  http://www.open-shelf.ca/150515-community-led-library/
  • Lankes, R. David. 2016. Expect more : demanding Better Libraries for Today’s Complex World. Jamesville, NY: Riland Publishing.
  • Dujol, Lionel (ed.). 2017. Communs du savoir et bibliothèques. Paris : Éditions du cercle de la librairie.

Lettre au Ministre : Lire et écrire : une priorité ?

Je reproduis ici, en y apportant mon appui, l’intégralité de la lettre parue dans l’édition du Devoir du 10 mars 2018 signée par Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre qui sont bibliothécaires scolaires.

Monsieur le Ministre,

C’est avec grand intérêt que les bibliothécaires scolaires ont lu votre livre, espérant y trouver une vision à laquelle adhérer. Un ministre de l’Éducation qui parle de lecture! Il y avait de quoi s’emballer. Hélas, encore une fois, nous sommes déçues. En tant que responsables de la gestion des bibliothèques, le service éducatif complémentaire le plus apte à servir votre vision, nous avions espoir d’occuper une place privilégiée dans votre réflexion. En effet, comment parler de lecture sans aborder le rôle crucial que devraient jouer la bibliothèque et son personnel qualifié dans une école?

Au cours de la dernière décennie, votre ministère a massivement investi dans la bibliothèque scolaire. Il a même engagé une centaine de bibliothécaires pour l’ensemble du réseau. Par contre, au-delà de ces embauches, jamais votre ministère n’a cherché à savoir ce que nous faisons concrètement pour participer à la réussite des élèves. Nous tentons d’attirer votre attention depuis votre entrée en fonction par de nombreuses actions, notamment en participant à vos consultations sur la réussite éducative et sur la stratégie numérique. En vain! Vous savez, Monsieur le Ministre, être bibliothécaire, c’est tellement plus que d’acheter des livres pour les écoles. Il y a entre autres le développement des collections qui vise à maximiser chaque dollar investi – à l’opposé des achats discutables effectués actuellement par certaines écoles –, la gestion financière, la création de bibliothèques numériques qui facilitent la médiation et la diffusion et, surtout, la formation aux compétences informationnelles. Voyez-vous déjà un peu mieux comment nous pouvons vous aider?

Nous nous questionnons sur certaines incohérences du système que nous avons maintes fois dénoncées, mais qui demeurent lettres mortes. Nous avons besoin de réponses, Monsieur le Ministre. Comment se fait-il que le ratio 1 bibliothécaire pour 5 000 élèves, ratio établi par votre ministère et qui devrait être revu d’ailleurs, ne soit pas encore atteint, 10 ans après la mise en place du plan d’embauche? À l’heure actuelle, avec une population de près d’un million d’élèves, les 104 bibliothécaires en poste doivent chacune offrir des services à plus de 10 000 jeunes. Comment se fait-il que des commissions scolaires n’aient aucun service de bibliothécaires scolaires? Que nous, professionnelles, consacrions notre temps à faire des tâches techniques qui relèvent d’un autre corps d’emploi? Que devant l’ampleur de la tâche, nous soyons proches de l’épuisement? Et à raison. Comment espérer offrir un véritable service à la communauté scolaire lorsque nous n’avons pas tous les outils et le personnel technique nécessaires pour le faire ou que le territoire à couvrir est si grand que nous passons plus de temps sur la route qu’entre les murs d’une école? Comment se fait-il qu’aucun bibliothécaire scolaire ne travaille actuellement dans votre ministère pour vous accompagner vers une vision bibliothéconomique du changement et pour guider vos troupes sur le terrain? Pourtant, vous avez en votre possession le rapport Bouchard, publié en 1989. Ce dernier fait état de la situation des bibliothèques scolaires et émet de précieuses recommandations pour les exploiter adéquatement. Plusieurs d’entres elles attendent encore d’être mises en application trente ans plus tard.

Le numérique semble être parmi vos principales préoccupations et à raison, puisque l’arrivée de ce nouveau média a clairement décuplé l’accès à l’information. Cependant, saviez-vous que les bibliothécaires scolaires ont les connaissances et le savoir-faire pour former les élèves aux compétences informationnelles et pour les aider à naviguer à travers la tonne d’information à laquelle ils accèdent chaque jour? L’UNESCO, que vous citez à plusieurs occasions dans votre livre, s’est d’ailleurs prononcée en ce sens en élaborant les cinq lois de l’éducation aux médias et à l’information. La première loi veut que l’ensemble des fournisseurs d’information, dont le Web et la bibliothèque, soient destinés équitablement « à être utilisés au service de l’engagement critique des citoyens ». Or, plusieurs bibliothécaires sur le terrain ne peuvent offrir cet accompagnement aux enseignants et aux élèves, par manque de ressources, par manque de reconnaissance de notre expertise et par manque de temps parce qu’elles se consacrent prioritairement aux fonctions de base que sont le développement et le traitement des collections.

Finalement, expliquez-nous, Monsieur le Ministre, comment nous devons aider les élèves ayant des besoins particuliers qui viennent à la bibliothèque pour accéder à un livre numérique. Ceux qui ont le plus besoin de nos services pour réussir repartent bredouilles. Car en 2018, il est encore impossible pour les bibliothèques scolaires de prêter des livres numériques, rendant nos services désuets. Depuis plus de trois ans, nous attendons l’aboutissement d’un projet ministériel visant le déploiement d’une plate-forme de livres numériques pour les écoles québécoises. Trois ans, Monsieur le Ministre, que le milieu attend la mise en oeuvre d’une solution pour nous permettre d’offrir des services de qualité à tous les élèves et de transporter nos bibliothèques à l’ère numérique. Vous avez consacré des mesures pour fournir à des jeunes des portables et des logiciels pour les aider à mieux réussir, mais vous avez oublié l’essentiel : l’accessibilité aux livres! L’accessibilité à la littérature, ce n’est pas juste acheter des livres, Monsieur le Ministre. C’est aussi offrir aux élèves et aux enseignants des bibliothèques scolaires pédagogiques qui répondent à de hauts critères de performance.

Il est temps, Monsieur le Ministre, de rendre nos bibliothèques scolaires efficientes, nous donnant la possibilité de développer de réels carrefours d’apprentissage, des bibliothèques modernes et performantes où l’on trouve du personnel qualifié en nombre suffisant, des collections physiques et numériques diversifiées et accessibles aux élèves, et de l’accompagnement efficace aux enseignants voulant utiliser de façon pédagogique les ressources. Voilà ce qui fera de nous, bibliothécaires scolaires, des acteurs importants dans le réseau, travaillant à l’atteinte du même objectif que vous : former et développer de bons lecteurs. Nous sommes sur le terrain avec une expertise pouvant faire avancer votre vision. Nous demandons de pouvoir faire notre travail et de le faire dans des conditions gagnantes.

Marie-Hélène Charest et Marie-Josée Proulx-St-Pierre, bibliothécaires scolaires

Art + féminisme a 5 ans : Le fossé des genres sur Wikipédia en 5 constats et autant de convictions

Les édit-a-thons Art + Féminisme célèbrent leur cinquième anniversaire en 2018. Art + Féminisme est un campagne qui a pour but d’améliorer la présence et la représentation des femmes cis et transgenres, du féminisme et des arts sur Wikipédia. L’initiative s’adresse aux personnes de toutes les identités de genre et de toutes les expressions qui sont intéressé.e.s à apprendre les rudiments de l’édition sur Wikipédia dans le cadre d’un marathon contributif. Comme plusieurs bibliothèques, universités et musées, etc. dans le monde au cours du mois de mars, la Bibliothèque des lettres et sciences de l’Université de Montréal tient son édit-a-thon demain entre 13h et 18h.

Cinq constats

Ces interventions ciblent le fossé des genres dans l’ouvrage de référence le plus populaire dans le monde : Wikipédia. Certains des constats qui motivent la campagne Art + féminisme sont présentés dans la vidéo introductive :

1. Entre 10% et 13% seulement des personnes qui éditent seraient des femmes;
2. Les contributions relatives à des femmes seraient plus souvent retirées (reverted);
3. Les articles qui portent sur des sujets associés à la culture dite féminine (les bracelets d’amitié par exemple) sont plus courts, souvent à l’état d’ébauche, avec un historique de contributions et de contributeurs moins élaboré que d’autres articles de même type généralement liés à la culture dite masculine (jouets de guerre ou cartes de baseball).
4. Le biais lexical. Les articles portant sur des femmes sont davantage susceptibles de contenir du vocabulaire qui réfère au genre (femme, dame, fille, féminin) alors que ce n’est pas le cas des articles qui concernent les hommes.
5. On fait aussi valoir, au sujet de la thématique, que même avant d’arriver sur Wikipédia, les femmes issues du monde de l’art sont désavantagées.

En revanche, les caractéristiques de Wikipédia, en tant que plate-forme en libre accès et open source, offrent des opportunités, ou des obstacles en moins, pour un projet visant à réduire le fossé des genres. Art + féminisme souhaite encourager un cercle vertueux où l’augmentation du nombre des contributrices favoriserait la croissance et l’amélioration des contenus et de la couverture touchant les femmes cis et transgenres, le féminisme et les arts sur Wikipédia, entraînant à son tour une participation plus grande de celles-ci, et ainsi de suite.

Wikipédia en français hébergeait 450 000 biographies d’hommes, contre 75 000 biographies de femme qui représentaient un ratio de 14% en 2016, selon la Casemate, Centre de culture scientifique technique et industrielle de Grenoble. D’après les requêtes dans Wikidata lancées aujourd’hui (merci à Simon Villeneuve, wikipédien notoire et auteur de l’ouvrage Wikipédia en éducation, 2017), on compte désormais 532 250 biographies au total sur cette plate-forme parmi lesquelles 89 033 sont des biographies de femmes, soit 17% – une hausse de 3% en deux ans. Il y a encore beaucoup à faire.

Cinq convictions

Les organisatrices de la campagne invoquent aussi dans la trousse de préparation cinq convictions qui soutiennent leur engagement :

1. Le féminisme est une « lentille » qui permet de contribuer à démanteler l’oppression.
2. On doit pouvoir travailler dans des espaces sécuritaires et conviviaux, c’est-à-dire des espaces qui nous permettent de débattre librement et de revendiquer des points de vue alternatifs.
3. L’art de même que l’accès libre et ouvert aux ressources éducatives jouent un rôle clé dans la création d’une société juste, ouverte et florissante.
4. La représentation est un enjeu important.
5. Les expériences des femmes sont variées et complexes et les différences dans les savoirs doivent être valorisées et honorées dans cette perspective.

Intersection : Femme + QuébecFr

Le fossé des genres est complexifié au Québec par la condition d’exister en tant que francophone minoritaire sur la plate-forme de WikiFr. Quand des sources comme Le Devoir ou La Presse ne sont pas (encore) considérées comme des sources d’envergure nationale, et acceptables sur cette base, par la majorité francophone, le défi n’est pas léger. Le test de la notoriété, pour ne mentionner que celui-là, peut devenir un parcours du combattant. Que dire de celui de la combattante lorsqu’il s’agit d’établir la notoriété des Québécoises en s’intéressant à l’héritage social et culturel qu’elles nous ont légué quand celles-ci n’ont pas elles-mêmes eu droit à une reconnaissance visible dans ces sources pas-tout-fait-nationales-mais-qui-sont-tolérées-au-cas-par-cas ? C’est le type de défi qui détermine la situation wikipédienne QC, et qui sera relevé dans les édit-a-thons féministes au cours du mois de mars au nom d’un internet plus équitable et diversifié.

Au moins cinq (!) événements sont prévus à l’agenda du Québec au cours du mois de mars, qui est aussi le Mois de la contribution francophone, et qui visent à réduire le fossé des genres sur Wikipédia. Autant d’occasions dans le cadre du Projet:Québec/Femmes pour réaliser que l’on peut exister sur Wikipédia et adopter un rôle critique de gardien.ne.s des informations, de l’histoire, des savoirs des femmes dans le contexte québécois.

Après celui de la Grande bibliothèque hier, d’autres événements se succèdent :

Il faut savoir que d’autres projets s’inscrivent aussi dans cette action organisée, notamment à la Cinémathèque québécoise, via la Médiathèque Guy-L.-Coté, où chaque mois des soirées wiki célèbrent superbement le cinéma d’animation avec ses actrices en personne. Le prochain rendez-vous est le 21 mars autour de Martine Chartrand. Dans la même veine, la Bibliothèque À livres ouverts (en alternance avec la Bibliothèque de McGill) est engagée dans un projet de production et la diffusion de connaissances portant sur la communauté LGBTQ+ québécoise.

Mots-clics à l’honneur : #AF5 #noweditingAF #artandfeminism #artetféminisme

Pour aller plus loin

Les bibliothécaires de BAnQ ont rassemblé des articles de presse lors de Mardi, c’est wiki, en lien avec le biais de genre et les activités menées pour augmenter la visibilité et la participation des femmes à l’édition dans Wikipédia :

« Un seul article de Wikipédia est écrit par une majorité de femmes » (2012)
« Les femmes scientifiques, grandes absentes de Wikipédia » (2013)
« Wikipedia et les femmes: une journée pour féminiser l’encyclopédie et les articles sur les femmes de sciences » (2014)
« Wikipédia parle autant des femmes et des hommes, mais pas de la même manière » (2015)
« Wikipédia: moins d’articles par et pour les femmes » (2016)
« Wikipédia : où sont les femmes? » (2016)
« Un marathon d’édition Wikipédia pour les femmes scientifiques » (2017)
« Pas à pas, les femmes deviennent plus visibles sur Wikipédia » (2017)
« Writing Women in Mathematics into Wikipedia » (2017)

Et aussi :
« Who’s Important? A tale from Wikipedia’ » (2018)
« Using librarianship to create a more equitable internet: LGBTQ+ advocacy as a wiki-librarian » (2018)

 

Du livre au développement responsable de l’intelligence artificielle

 

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Dans une étude américaine récente, les décideurs étaient invités à se prononcer sur le rôle des bibliothèques sur leurs territoires. Parmi les rôles prioritaires identifiés, celui de forum citoyen arrivait en seconde place. Plus précisément, les gouvernements locaux s’attendaient à ce que les bibliothèques accueillent les conversations des citoyen.e.s qui concernent la communauté aussi bien que les grands enjeux de notre temps. C’est une demande qui s’inscrit dans le prolongement de leur fonction séculaire de pivot de la sphère publique en adoptant un vision actualisée des citoyen.ne.s qui participent activement et de façon créative à la vie démocratique et au développement communautaire.  À ce titre, les bibliothèques deviennent des alliés potentiels du municipalisme en encourageant d’autres manières de délibérer, mais aussi d’exercer leurs compétences civiques, leur devoir et leur pouvoir de citoyen.ne.

La bibliothèque Père-Ambroise (Montréal), en accueillant l’un des premiers cafés citoyens sur le développement responsable de l’intelligence artificielle, s’est faite espace pour la création de communs, tiers lieu de cocréation, plate-forme de médiation et de partage des savoirs contenus dans la communauté.

Comme le dit David Lankes, les bibliothèques d’aujourd’hui ne sont plus exclusivement à propos des livres, mais à propos du savoir et de la communauté. On pourrait appeler cette approche, le virage intentionnel. Elles sont là, selon ses termes, pour « faciliter la création de savoir dans la communauté ».

Plusieurs bibliothèques publiques au Québec, à la façon de Père-Ambroise hier, sont appelées dans les prochains mois à exemplifier cette approche en pratiquant des ateliers de codesign citoyen sur le développement de l’IA responsable. Ce sera aussi l’occasion d’explorer, plus spécifiquement pour elles à travers cette initiative portée par l’Université de Montréal, les contours à venir de leur rôle dans une monde de machines qui pensent.

 

 

Hors les murs, hors d’elles-mêmes, les bibliothèques de Montréal

Les grands médias nationaux, Le Devoir, La Presse et Radio-Canada ont relayé la nouvelle au sujet de la décision de l’administration actuelle de Montréal de procéder à des coupures importantes dans le programme Livres dans la rue (LDR), un service des bibliothèques qui existe depuis 35 ans. On a fait valoir que cette « ré-évaluation », pour ne pas appeler cette décision une « coupure » suivant le vocabulaire policé des communications, était justifiée en raison d’une baisse de fréquentation et d’une augmentation des initiatives hors les murs menées par les arrondissements eux-mêmes. C’était pourtant, coïncidence fâcheuse,  la semaine où cette administration avait passionnément fait la promotion de la Politique de l’enfant – alors que ce type de médiation est principalement destiné aux enfants de 5 à 12 ans. Les citoyen.ne.s ont protesté, la mairesse est revenue sur sa décision. J’ai partagé ce commentaire suite à cette annonce  :

Merci beaucoup Madame Plante d’avoir eu le courage de revenir sur cette décision. Mais j’aurais deux commentaires. Le premier : Vous concéderez certainement que compter les participants n’est pas suffisant pour évaluer l’impact d’un programme. Ensuite, je serais très intéressée de voir les preuves au sujet de toutes ces « activités hors-les-murs [qui] ont été reprises par les bibliothèques de quartiers, lesquelles se sont développées rapidement au cours des 5 dernières années. » Les services hors les murs constituent un projet qui n’a jamais été pris au sérieux, ni soutenu, par l’administration municipale à Montréal. On pourrait même dire que le hors-les-murs montréalais est dans un état de sous-développement si on le compare à ce qui se fait dans les réseaux des bibliothèques des autres grandes villes canadiennes. En ce moment, les bibliothèques de Montréal ont de la difficulté à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO – que vous semblez endosser dans la plus pure continuité de l’administration précédente.

Après les remerciements, l’annonce du maintien de ce service a été rapidement accompagnée par une vague de scepticisme. Le maintien des services annoncé signifie-t-il  une ré-allocation de l’enveloppe initiale de LDR (112 000$ en 2017), ou est-ce que le budget annuel (20 000 $) sera légèrement majoré pour calmer le jeu médiatique ? Est-ce que l’on réinvestit avec une vision ou est-ce que l’on est dans la gestion de crise ?

Par ailleurs, Christine Gosselin, que j’avais mis en cc de cet échange, et qui est l’élue responsable du dossier de la culture, a demandé : « Pouvez-vous me donner des exemples de villes où ça marche très bien? » C’est à cette question que je vais consacrer le reste de ce billet. Puisque j’avais comparé la situation de Montréal à celles des autres grandes villes canadiennes dans mon commentaire, les exemples qui seront mentionnés viendront de cette direction.

Les services hors les murs (Outreach)

D’abord, en quoi consistent les services hors-les-murs (Outreach) ?

Même si les bibliothèques canadiennes auxquelles je vais référer insistent pour distinguer les services hors les murs (outreach) et le développement communautaire (Community Development-based librarianship), je vais englober les deux approches, qui se déroulent dans la communauté, sous l’appellation générale de hors les murs (outreach) – considérant que cette distinction n’existe pas réellement dans les  bibliothèques publiques québécoises.

Le hors les murs est une approche, qui existe depuis les débuts du mouvement des bibliothèques publiques au XIXe siècle, et qui consiste à offrir un service, souvent accompagné d’un message, en dehors de cette institution, au sein des communautés :

As staff, we then decide on a format that these messages will take – perhaps a storytime visit to a new mother’s drop-in, a books-for-babies campaign, an online research program at the local high school, or a library talk at the local neighbourhood house – and, if we haven’t a location in mind already by request or by our needs assessment, we find places that will allow us to come and deliver the program, message, or service. (Working Together)

 La version plus radicalement communautaire accorde une importance décisive à la création de liens, la relation à bâtir dans la durée, la « planification en collaboration avec la communauté ». Elle revendique aussi une philosophie où toutes les personnes ou les communautés impliquées sont des collaboratrices, des partenaires et des co-apprenantes. 

Dans tous les cas, on met l’emphase sur la nécessité de rejoindre les personnes difficiles d’accès, situées dans des corridors non ou mal desservis, vulnérables, socialement exclues, marginalisées. Par conséquent, du point de vue canadien, le hors les murs en vient à comprendre aussi, et paradoxalement, toutes les actions qui sont conduites pour réduire les obstacles systémiques et favoriser un accès équitable pour tou.te.s au savoir et à la culture, même lorsqu’elles sont pratiquées dans la bibliothèque. En d’autres termes, le but visé est d’abattre tous les murs afin qu’il n’y est plus un dehors et un dedans avec des inclus et des exclus, mais une seule communauté avec sa cohésion sociale – dans les termes du discours sociologique et des politiques publiques.

Les bibliothèques qui empruntent cette voie sont des « community-led-libraries », des bibliothèques-dirigées-par-la-communauté. Cette approche des « community-led-libraries » est celle qui est enseignée  dans plusieurs écoles de bibliothéconomie au Canada, et elle incarne la théorie générale, et la pratique, des bibliothèques publiques canadiennes au 21e siècle.

Le hors les murs redéfinit aussi la bibliothèque comme un système où le lieu-bibliothèque est un sous-système parmi d’autres, et à partir duquel gravitent d’autres programmes dont les caractéristiques socio-spatiales et les capacités d’intervention sont à géométrie variable, mais complémentaires  : i. des services mobiles (vélo, bus, camionnette); ii. des places éphémères comme en crée Livres dans la rue, les bibliotentes, etc. dont l’intervention dure quelques heures ou une journée; ou encore iii. des espaces pop up installés comme des succursales temporaires qui complètent l’offre des établissements de référence, tantôt comme des labraries qui détournent un espace commercial laissé vacant, pour quelques mois ou plus si affinités; puis bien entendu iv. des services numériques qui tirent parti des possibilités de l’engagement via le monde des réseaux; v. des médiateurs hors les murs, des agents de liaison ou des community-led-librarians qui font du développement communautaire. L’exemple de la bibliothèque de Burnaby, en Colombie britannique, qui dessert une population de 200 000 habitants, présente un certain registre des services hors les murs avec ces différentes déclinaisons. Les exemples plus significatifs suivront plus avant.

Pour bien saisir le contexte actuel, il faut savoir, par ailleurs, que la mobilisation considérable des bibliothèques canadiennes autour du rapport Vérité et réconciliation implique aussi, et principalement, des actions conduites dans le cadre du volet outreach de leur mission.

Je souhaiterais vraiment insister sur cette diversité complémentaire des pratiques de outreach qui co-existent et qui, à ce titre, rend d’autant moins justifiée la suspension d’un programme comme Livres dans la rue, pour le remplacer par une autre option, quand on semble accorder autant d’importance au développement de ce modèle de service dans la communauté, ainsi que la mairesse et son élue l’ont soutenu. Et cette diversité est aussi, il faut le souligner, celle du profil des agent.e.s qui sont engagé.e.s dans ces pratiques; j’en profite ici pour rendre hommage aux animatrices de Livres dans la rue.

De retour à Montréal

À Montréal, la vision d’une bibliothèque physique, numérique et hors les murs a été défendue, en particulier, depuis 2010 dans le cadre d’un rapport présenté à la Commission sur la culture et qui proposait une orientation : « Vers une véritable bibliothèque hors-les-murs », et qui est restée à l’état d’une orientation. Aux programmes isolés comme Contact et Livres dans la rue qui existaient déjà, s’est ajouté celui des (quelques rares et toujours en situation précaire) agents de liaison, qui ont perduré, sans passage à l’échelle. Beaucoup d’espoirs,  portés par des professionel.le.s convaincu.e.s, ont été placés dans ce développement qui se voulait « la prochaine étape »,  mais le soutien attendu n’est jamais venu qui aurait permis de concrétiser un développement véritable du outreach à Montréal.

Dans cette veine, je préciserai que les élues actuelles ont aussi justifié la suspension de Livres dans la rue en suggérant, chiffres à l’appui, que le hors les murs avait été repris et développé à partir des arrondissements dont les activités hors les murs jeunesse étaient passées de 332 à 1032 au cours des dernières années. Je voudrais voir ces données, et surtout leur distribution. Pour ma part,  et pour ce que j’ai pu observer en matière de disparités dans les services de bibliothèques à Montréal, mon hypothèse est que cette hausse est attribuable à des initiatives émanant de quelques villes plus fortunées où les services de bibliothèques sont généralement beaucoup plus développés que les autres. Il y a les bibliothèques des riches et celles des pauvres à Montréal. Paradoxalement, ce sont surtout les bibliothèques des riches qui pourraient avoir les moyens de se payer du personnel pour offrir des services hors les murs. 

Les bibliothèques de Montréal forment un seul réseau, mais un système à deux vitesses. C’est pour cette raison qu’une collègue, qui a connu la vitesse d’un certain arrondissement, a fait valoir l’importance que le hors les murs soit, jusqu’à un certain point, centralisé et structuré, avec une vision et les moyens nécessaires, pour assurer une équité de service et d’accès pour tous les citoyen.ne.s sur le territoire de Montréal. 

Bref, pourrait-on voir la ventilation de ces chiffres et ce qu’on y a mis comme type d’activités sous le label du hors les murs ? De plus, il serait instructif de comparer le nombre, la variété de même que la portée du outreach à Montréal et dans les autres grandes villes canadiennes.

Des exemples de villes où ça fonctionne

Je ne m’avance pas, en toute rigueur, à affirmer que la liste des exemples de outreach qui seront cités fonctionnent très bien, ainsi qu’on le demande, pour la simple raison que je n’ai pas eu accès aux évaluations de ces activités. Mais, considérant le degré de développement de ce modèle de services dans les bibliothèques canadiennes, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça fonctionne. 

Voici un survol de ces pratiques canadiennes de outreach à l’aide de quelques exemples qui opèrent avec une vision et un programme structurés:

1. Toronto Public Libraries (TPL). Du côté de Toronto, je mentionnerai d’emblée les services aux immigrants (présents dans le curriculum de TPL depuis les années 1930) : “Introduction of the library and its services to immigrant and newcomer communities through enhanced outreach programs and promotional activities. » 

De fait, à TPL, le outreach est intégré dans la planification générale, étant situé au même niveau stratégique que les collections, les succursales et les services numériques, comme en témoigne le tableau suivant.

 

Un indicateur d’impact est associé à ce programme : Growth in outreach programs to support literacy and lifelong learning.

Dans un rapport de 2014, l’étendue du programme hors les murs pour les jeunes est explicite: « Toronto Public Library is ramping up outreach initiatives for children, with concerted efforts to reach all kindergarten and Grade 4 students in Toronto, and students attending city-run after school programs. » (Mes italiques)

Dans le rapport annuel de 2016 (le dernier disponible en ligne), on souligne, parmi les faits saillants, l’implication de TPL auprès des réfugiés syriens qui s’est également incarnée par l’entremise du programme de outreach  : 

  • Assisted in the settlement of Syrian refugees, in partnership with government and community partners. The Library completed an extensive program of outreach visits, welcome events and information/training sessions to support Syrian refugees and private sponsors.
  • Welcomed Syrian families at a newcomer event including a Sun Life Museum + Arts Pass initiative where 1,100 vouchers were distributed to Syrian newcomers who registered for a library card.
  • Participated in outreach to Government-Assisted Refugees (GARS) living in hotels which included children’s programs and distribution of publisher-donated new children’s materials.

Du côté de Vérité et réconciliation, une stratégie (2017) est déjà élaborée suite à un processus ambitieux de consultations auprès des Premières nations. Cette stratégie relève du volet « développement communautaire » en visant la réduction des obstacles systémiques.

TPL a aussi développé, depuis quelques années, le modèle des pop up learning labs entre succursales et à travers la ville qui vise à réduire le fossé numérique. 

L’Association des bibliothèques de l’Ontario dispose d’un comité (Community-Led Libraries Committee) dédié au développement des meilleurs pratiques en matière d’engagement communautaire et d’évaluation de ces services. Le service des bibliothèques de l’Ontario-Sud offre du soutien en termes de compétences en lien avec le outreach.

2. Edmonton Public Library (EPL). Ce réseau est probablement le plus engagé dans le domaine du outreach dans la version orientée sur le développement communautaire. EPL a adopté, non seulement une philosophie de services, mais même une philosophie de services communautaires (Community-Led Service Philosophy), avec un modèle de service communautaire et des bibliothécaires communautaires (Community-Led-Librarians). Cette philosophie est articulée dans la pratique à l’aide d’une trousse (Community-Led Toolkit, révisé en 2017) ainsi qu’un guide (Community-Led Handbook, révisé en 2017). Ce cadre de référence émane d’une recherche ayant conduit à un rapport sur les obstacles systémiques (Top Five Barriers to Library Access and Recommendations for Eliminating those Barriers) propre à la situation de la ville d’Edmonton.

Cette stratégie a donné lieu à un programme de outreach  impliquant des bibliothécaires en collaboration avec des travailleurs sociaux et visant à aider les Edmontoniens à risque et les itinérant.e.s. EPL a reçu pour cette initiative innovante un prix américain prestigieux de l’ALA (American Library Association) : 2015 American Library Association Presidential Citation.

EPL propose aussi des services mobiles qui combinent littératie et littéracie numérique : « We bring the library to you, creating pop-up library spaces in parks, schools, city facilities, recreation centres, agencies and businesses. Get a library card, return a book, play with a robot and take part in a program right in your neighbourhood. »

3. Vancouver Public Library (VPL). Les bibliothèques de Vancouver sont les gardiennes du savoir issu du grand projet « Working Together » qui est à la source de la vision communautaire des bibliothèques canadiennes : “In a library context Community Development means building relationships with people allow the library to go beyond a simple consultation and support process and expand in to meaningful and inclusive collaborations. Strong relationships and partnerships ensure that libraries engage in the sometimes complex process of listening to community voices and facilitating the expression of a community’s needs within the library.” La Trousse d’outils pour des bibliothèques à l’écoute de la communauté est disponible en français. On pouvait aussi, jusqu’à récemment, trouver une trousse d’outil allégée, signée VPL, pour le hors les murs : Connecting the dots : A Guidebook for Working  with Community (2014).

4. Les bibliothèques publiques d’Ottawa (BPO). Dans le cadre du congrès de l’Association des bibliothèques de l’Ontario (février 2018), les bibliothèques publiques d’Ottawa ont présenté une trousse d’outils (2016) adaptée à leur contexte et qui explore les différents registres qui vont du outreach, au partenariat, en passant par le développement communautaire, jusqu’à la co-production de services avec la communauté. La trousse est disponible en français sur demande. 

Évaluer pour financer

Pour en revenir brièvement sur la question de l’évaluation de ces approches, il faut signaler que EPL a élaboré une méthode d’évaluation de l’impact de son programme de Community-Led-Libraries fondée sur la mesure des retombées, des bénéfices (outcomes) plutôt que sur une évaluation quantitative (outputs) comme le nombre de participant.e.s par exemple. Dans le même esprit, et qui a aussi été présenté à OLASC 2018, l’Ontario vient  de se doter, pour les bibliothèques publiques ontariennes, d’une trousse d’évaluation pour mesurer l’impact des services visant l’inclusion numérique. Aux États-Unis, le déploiement du Project Outcome nous rappelle aussi, durement, le fossé actuel entre nos méthodes d’évaluation des services de bibliothèques et les leurs. C’est un autre monde. 

À Montréal, et au Québec, on continue à évaluer les services de bibliothèques en comptant le nombre de livres, le nombre de prêts, le nombre d’entrées, le nombre de participant.e.s…Les services sont évalués de cette manière et les bibliothèques sont financées sur cette base comme au 20e siècle. Ce qui n’est pas pour aider le développement d’une vocation communautaire des bibliothèques publiques québécoises. La transformation de leurs missions vers un projet communautaires n’est pas reconnue, elles ne sont pas évaluées, ni financées en conséquence, et du coup, elles ne sont pas en mesure de s’adapter et de s’améliorer pour répondre aux nouveaux besoins.

Un des enjeux importants, et que soulève la réflexion sur le outreach et le développement communautaire en bibliothèques, ce sont les gens qui y travaillent, le personnel nécessaire pour mettre en oeuvre de tels programmes, en supposant que l’on souhaite en faire un service conséquent. Si StatBib dit vrai, le nombre de bibliothécaires et d’employés par 10 000 habitants a diminué à Montréal depuis 2014 – alors que le réseau tentait de rattraper un retard historique – et c’est vrai aussi des dépenses investies par habitant. De plus, si l’on regarde dans les données du CULC (2015, les dernières publiées), la situation par rapport aux autres villes canadiennes, Montréal, 2e plus grande ville au Canada, est au 14e rang quant au nombre d’employés par habitant. À Halifax, Vancouver et Régina, on compte le double d’employés par 10 000 habitants en comparaison de Montréal.

C’est sur cette base que j’ai affirmé que les bibliothèques de Montréal peinent actuellement à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO imposées par l’administration Coderre. Ce contexte d’austérité les ont mises en quelque sorte « hors d’elles-mêmes », bloquées dans leurs capacités de développement, avec la conviction et la frustration de ne pas pouvoir réaliser les missions de base, et de ne pas pouvoir faire face aux nouveaux besoins et aux transformations dans les usages.

Pour le reste, il faut se rappeler que Montréal est au douzième au rang des villes canadiennes en termes de dépenses par habitant pour ses bibliothèques, 21e en termes de pourcentage d’abonnés, 17e pour ce qui est du pourcentage de salaires versés dans l’ensemble des dépenses.

C’est l’histoire troublante des bibliothèques publiques de Montréal et du Québec qui se poursuit, et  c’est ici, plus particulièrement l’héritage de l’administration précédente, et de sa direction générale, qui a freiné leur développement – en dehors du joli béton.  Veut-on vraiment continuer dans cette voie ?

Une invitation

Des bibliothécaires m’ont écrit pour me dire d’inviter Madame Gosselin à discuter avec elles et eux à propos de hors les murs et de développement communautaire dans les bibliothèques publiques du 21e siècle. Et c’est bien vrai que cette élue a, jusqu’à ce jour, démontré une  belle compréhension du monde des bibliothèques, une ouverture qui en a surpris plusieurs et que l’on a rarement vu dans le contexte municipal. Nous avons besoin de personnes comme elle pour cheminer – parce qu’il y a du chemin à faire hors les sentiers battus.