Café citoyen sur l’intelligence articifielle, bibliothèque Père-Ambroise

Lankes propose huit arguments pour justifier l’existence des bibliothèques :

  1. Service d’achats regroupés 
  2. Stimulant économique
  3. Centre d’apprentissage
  4. Filet de protection sociale
  5. Gardienne du patrimoine culturel
  6. Bibliothèque troisième lieu
  7. Berceau de la démocratie
  8. Symbole des aspirations communautaires

Le huitième argument, celui décrivant la possibilité d’être un « symbole des aspirations communautaires », constitue peut-être une des missions qui est la plus difficile à saisir ⎼ sans doute, en partie, car elle est la plus inégalement assumée dans les politiques de service des bibliothèques. On pourrait penser que ceci tient également au fait que l’on peut confondre cet argument avec celui de la « bibliothèque troisième lieu ».  Je voudrais explorer ces notions ici puisque les étudiant.e.s ont judicieusement questionné ces arguments. 🙂

Dans les quelques pages qu’il y consacre, Lankes décrit la huitième mission en mettant en relief une série d’aspects contrastés :

  • La visée individuelle vs collective
  • La capacité de l’espace vs la capacité relationnelle des professionnel.le.s
  • L’emphase placée sur les collections de livres vs la création collaborative de savoirs pour concevoir l’avenir

La bibliothèque comme symbole des aspirations communautaires tendrait à satisfaire les conditions qui apparaissent du côté droit des énoncés.

a. La visée individuelle vs collective

Lankes affirme que si les communautés ont des rêves ou des préoccupations, la bibliothèque devrait les avoir aussi. La bibliothèque est au service des individus, mais son engagement concerne, de façon notable, les relations avec les communautés :

Qu’il s’agisse de sauver une femme d’une relation violente, de sortir un sans-abri de la pauvreté, de sauver la vie d’un patient atteint du cancer ou d’inspirer l’émerveillement d’un enfant, les bibliothèques ont un impact sur la vie des gens. Mais bien franchement, ce dont j’aimerais que les bibliothécaires parlent davantage, ce sont des espoirs et des aspirations de leur communauté. Car les communautés entretiennent des rêves. (p. 56)

b. Le lieu, l’espace vs les professionnel.le.s en relation avec les membres 

Avant d’être le produit de l’espace, l’impact social des bibliothèques est d’abord la résultante des interventions et des compétences professionnelles :

Cependant, lorsqu’il s’agit de s’attendre à davantage, nous devons mettre en balance la splendeur du bâtiment et la qualité des services qui sont prodigués à l’intérieur de celui-ci (et de plus en plus à l’extérieur de celui-ci). (p. 57)

c. Les collections vs la création collaborative de savoirs pour construire l’avenir

Lankes évoque aussi la responsabilité professionnelle dans le développement communautaire. Les bibliothécaires sont des hôtes qui peuvent favoriser la participation des communautés à la co-construction de leur avenir. Évidemment, il ne s’agit pas de se débarrasser des livres mais de ré-équilibrer cette emphase placée sur les collections au détriment des savoirs communautaires.

si vous vous débarrassez des livres et des bâtiments et conservez un groupe de bibliothécaires professionnel·le·s motivé·e·s, vous pourrez inviter la communauté et ils construiront ensemble l’avenir.(p. 58)

On peut souligner que cette nouvelle bibliothéconomie, en tant que bibliothéconomie communautaire, trouve un écho dans les approches de type « community-led» qui existent depuis plus d’une décennie au Canada et qui sont exposées dans le cadre de différentes philosophies de service et des trousses d’outils. On y décrit notamment un modèle de services qui se déploie en se référant à un continuum de la participation (Voir la Trousse d’outils pour des bibliothèques à l’écoute des communautés) :

Capture d’écran, le 2020-09-21 à 21.44.14

Une mission orientée sur les aspirations communautaires pourrait être mieux comprise en faisant appel à des échelles ou des degrés de participation. Le degré qui nous intéresse ici suggère une implication dans la planification, en termes de collaboration, équivalent à un partage de la gouvernance de la bibliothèque avec les communautés.

Au sujet de la conclusion

Le chapitre qui accueille cette discussion sur les différentes missions des bibliothèques se conclut en ces termes :

Aujourd’hui plus que jamais, l’avenir d’une communauté ne réside pas dans les richesses que nous tirons de la terre ou du verre que nous déployons dans le ciel, mais dans les décisions et les talents des membres de la communauté. Ils et elles ne sont pas des consommateurs passifs et des consommatrices passives de bibliothèques ou de contenu, ou encore une audience muette qui se contente de regarder de loin le processus démocratique. Ils et elles sont la raison même pour laquelle nous sommes tous et toutes ici. Ces membres méritent une bibliothéconomie nouvelle. Ils et elles méritent également une bibliothèque nouvelle qui rend possible un changement positif radical. Les arguments que je viens de développer justifient l’existence des bibliothèques en général. En toute franchise, ces mêmes arguments peuvent être formulés par de bonnes et de mauvaises bibliothèques. La vraie question est de savoir comment ces propos et les arguments qui les soutiennent s’incarnent réellement au sein de votre communauté et comment ils doivent évoluer afin que les bibliothèques continuent d’être pertinentes à l’avenir. (p.58)

On pourrait penser que ce dernier paragraphe cité propose une conclusion générale pour l’ensemble des huit arguments qui sont présentés tour à tour; et c’est bien le cas. Cependant, ce n’est pas un hasard si cette réflexion s’inscrit dans le prolongement de la discussion sur la responsabilité des bibliothécaires en regard des aspirations des communautés avec lesquelles ils et elles sont en relation. Cet argument, qui est présenté en dernier, comporte, de fait, une importance de premier ordre : il incarne la condition de possibilité des différentes missions qui composent l’ensemble de l’argumentaire. Le huitième argument apparaît, par conséquent, comme le socle de la bibliothéconomie nouvelle avec lequel elle se confond en tant que :

une responsabilité professionnelle orientée sur une approche collective et visant à faciliter les conversations et la participation active et inclusive des membres, qui s’appuie sur celles-ci et les savoirs communautaires qui en émergent, en vue de produire un changement positif radical et construire l’avenir. 

Chacune des sept premières missions doivent continuellement être re-conçues et actualisées à partir de ces « aspirations communautaires » qui vont définir leur sens et leur pertinence. Avons-nous des exemples de cette bibliothèque comme symbole des aspirations communautaires ? Divers exemples de pratiques communautaires, et notamment autour des communs, illustrent cette conception:

  • Démarches de cocréation
  • Ateliers libres / usages collectifs
  • Partage d’outils et d’équipements
  • Création et valorisation de ressources éducatives libres
  • Partage de projets et de  savoirs, documentation
  • Wiki pour le partage de ressources communautaires, professionnelles, etc.
  • Utilisation de logiciels libres, de licences creative commons
  • Activités de copie, partage, modification de ressources libres / remix
  • Microbibliothèque, granothèque, fab lab
  • Projets liés à l’engagement écologique
  • Encourager la mise en commun du domaine public
  • Projet de données ouvertes et liées
  • Projet Wikipédia/Wikidata/Wikicommons/OpenStreetMap
  • etc.

Et par rapport à la bibliothèque troisième lieu ?

Quelle(s) différence(s) peut-on établir entre la bibliothèque troisième lieu, qui est une autre des missions, et celle dont nous venons de discuter? Les deux dimensions impliquent la sociabilité. La bibliothèque troisième lieu, si on convoque la sociologie urbaine, apparaît, à partir de divers attributs socio-spatiaux caractéristiques; elle est apte à produire du capital social, à générer du lien (bonding), à réduire le malaise face à la diversité, à favoriser la création de pont (bridging) selon Putnam; et même, à encourager le brassage d’idées, la re-génération sociale selon Oldenburg. C’est donc une mission dont la portée sociale et politique peut être considérable. Toutefois, le troisième lieu peut aussi, de manière plus prosaïque, qualifier des rencontres entre des individus de même que des conversations qui ne visent pas à questionner les structures de justice sociale; de plus, ses retombées ne sont pas catégoriquement transformatrices.

De façon plus spécifique, on pourrait proposer que la bibliothèque comme symbole des aspirations communautaires constitue une type d’infrastructure sociale qui joue un rôle dans la sphère publique en interrogeant l’environnement politique. Celle-ci se reconnaît par la condition essentiellement collective des interactions qu’elle soutient et une conception intentionnelle de la sociabilité orientée sur des projets issus de savoirs créés en commun qui interrogent explicitement le pouvoir et dont la finalité implique un changement radical qui soit bénéfique pour l’avenir de la communauté. Dans cette perspective, elle serait, plus précisément, une infrastructure de justice sociale.

Sources

Lankes, R. D. (2018). Exigeons de meilleures bibliothèques. Plaidoyer pour une bibliothéconomie nouvelle. Traduit sous la direction de J.-M. Lapointe. Montréal : Éditions Sens Public : http://ateliers.sens-public.org/exigeons-de-meilleures-bibliotheques/media/Lankes_Exigeons-de-meilleures-biblioth%C3%A8ques_2018.pdf)

Working Together. Trousse d’outils pour des bibliothèques à l’écoute des communautés :  http://bv.cdeacf.ca/RA_PDF/140109.pdf

Publié par :Bibliomancienne

Bibliothécaire, auteure d'un carnet, professeure à l'EBSI.

2 commentaires sur “Note sur la bibliothèque comme symbole des aspirations communautaires #lireLankes

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