Un des obstacles que rencontrent les bibliothécaires aujourd’hui, ce n’est pas le plus souvent le manque de compétences ou d’aptitudes éthiques pour relever les défis technologiques et sociaux pour lesquels ils et elles peuvent décidément faire une différence. La difficulté réside plutôt, comme on l’a souvent pointé, avec exaspération dans des débats passionnés entre collègues professionnel.le.s, à être capable d’expliquer ce que l’on fait et pourquoi. C’est ce savoir-être, entendu comme savoir existentiel, qui indispose les professionnel.le.s des connaissances. Cette gêne met à l’épreuve leur positionnement dans les organisations et l’impact communautaire potentiel de leur travail, mais aussi leur capacité personnelle, voire leur motivation, à s’engager. Je pense que ce malaise à dire l’être est une condition qui s’est particulièrement aggravée au cours des dernières décennies.

Définir

Les professionnel.le.s, qui sont des praticien.ne.s réflexi.ve.f.s (nous reviendrons peut-être sur cette notion ultérieurement), ne font pas qu’acquérir, décrire, organiser, conserver et diffuser l’information ou les connaissances; ils et elles doivent également, selon une autre perspective structurante, prendre des décisions, dans un contexte de complexité, en fonction de leurs publics, plus précisément en fonction des aspirations de leurs communautés, en fonction aussi des missions tantôt professionnelles (propres aux bibliothécaires) et tantôt de celles des organisations dans lesquelles ils ou elles évoluent en soupesant régulièrement des priorités concurrentes, notamment par rapport à leurs valeurs, et ceci en négociant, en plus, avec un ensemble de politiques publiques qui forment un cadre stratégique à plusieurs dimensions (local, national, international). La quantité de ces politiques publiques s’est singulièrement accrue depuis le début du 21e siècle et continue de s’accroître. Le rôle de l’action publique dans la concrétisation et dans la conception de ces politiques est ainsi devenu une autre compétence à détenir en même temps qu’un aspect critique ⎼ en retenant ici tous les sens de « critique » ⎼ de l’engagement professionnel.

Bibliothèque de bibliothéconomie

Lorsque l’on demande pourquoi il faudrait une maîtrise pour travailler en bibliothèque, et bien, c’est le minimum quand on considère le registre de connaissances et la palette d’outils mais aussi, de façon significative, la complexité de l’environnement stratégique à maîtriser et avec lequel il faut composer au jour le jour, comme à court, moyen, long terme, pour agir et arriver à ses fins ⎼ si l’on parvient à les identifier dans une clarté relative et en y associant une vision porteuse, c’est-à-dire durable.

Pour aider les bibliothécaire en devenir, comme ceux et celles qui sont en quête de sens ou de mots pour le dire, l’oeuvre de R.D. Lankes fournit des repères qui permettent d’expliquer et de défendre avec un éclairage appréciable les missions et les finalités de nos engagements actuels, bref de répondre à la question « Qu’est-ce qu’on fait et pourquoi on le fait ? ». Que ce soit en termes généraux ou dans le contexte d’actions spécifiques, pour saisir, rendre compte et communiquer cette complexité, c’est une bonne leçon sur le mode d’être de la bibliothéconomie plain and simple.

À partir ces travaux, j’ai tenté de schématiser (figure 1) cette approche de la nouvelle bibliothéconomie en l’enrichissant d’un cadrage fondé sur un programme éthique global.

David Lankes propose de définir la bibliothéconomie (2016,15) en mettant d’abord l’emphase sur sa finalité qui est celle d’améliorer la société. La bibliothéconomie, selon cet auteur, est une discipline fondée sur les savoirs et les actions, les moyens de facilitation qui permettent d’accomplir la mission des bibliothèques et des bibliothécaires, en accord avec certaines valeurs, en vue d’améliorer la société. Et qu’est-ce que cette mission ? Selon lui, la mission fondamentale des bibliothécaires et des bibliothèques est de faciliter la création de connaissances dans les communautés. Si l’on reprend ces termes, on définira la bibliothéconomie (2016, 15 – 17) de la manière suivante :

La bibliothéconomie est fondée sur les savoirs et les actions, les valeurs et les moyens qui permettent d’accomplir cette mission qui consiste à faciliter la création de connaissances dans les communautés en vue d’améliorer la société.

Cette définition, comme Lankes le fait lui-même remarquer, comporte deux dimensions : 1) une finalité éthique (améliorer la société) et une autre, de nature technologique, qui concerne 2) les moyens permettant d’achever cet objectif et cette mission (la création de savoirs dans les communautés) qui le supporte (2016, 18).

C’est ici l’occasion d’ajouter que c’est précisément cette téléologie dans l’action ⎼ améliorer la société  ⎼ qui fait de la bibliothéconomie, une technologie scientifique ou systématique, comme l’ingénierie, par exemple, ou le design, plutôt qu’une science à proprement parler ⎼ et ce en dépit de sa désignation disciplinaire d’appartenance aux « sciences de l’information ».

Lankes ajoute que l’on peut expliciter ces « moyens » en analysant ce que « faciliter »  veut dire lorsqu’il est question de « faciliter la création de connaissance » :

  1. Fournir l’accès
  2. Soutenir l’apprentissage / la création de savoirs
  3. Concevoir un environnement physique et numérique propice à l’apprentissage
  4. Soutenir la motivation et le désir d’apprendre (par la co-propriété ou la participation)

Une série d’arguments en faveur des bibliothèques sont également amenés ⎼ et que l’on peut entendre comme des missions plus spécifiques des bibliothèques. Les bibliothèques tiennent leur utilité, sinon leur vérité, leurs raisons d’être, en assumant l’une ou l’autre des fonctions suivantes selon les circonstances :

1. Service d’achats regroupés /service de partage, système de prêt
2. Stimulant économique
3. Centre d’apprentissage
4. Filet de protection sociale
5. Gardiennes du patrimoine culturel
6. Bibliothèque troisième lieu
7. Berceau de la démocratie
8. Symbole des aspirations communautaires

On peut se référer à Exigeons de meilleures bibliothèques ou The New Librarianship Field Guide pour accéder à la discussion menée par l’auteur au sujet de ces différentes missions. Je commenterai ici seulement la première en suggérant de la reformuler en mettant l’emphase sur le « service de partage » et le « système de prêt » dont la portée fonctionnelle déborde le « service d’achats regroupés » et peut l’impliquer. Quand aux moyens de facilitation, j’ajouterai aussi que le quatrième, celui qui concerne « la motivation », est expliqué en rapport avec le concept de co-propriété (co-ownership). Ce dernier concept réfère au pouvoir dont les membres disposent et peuvent exercer dans leur processus d’apprentissage ⎼ et qui favorise la motivation. Je préfère convoquer le concept de participation ⎼ à celui de co-propriété ⎼ qui peut s’évaluer aussi en qualifiant le degré de pouvoir des participant.e.s dans un processus et qui fait utilement le pont avec la bibliothèque comme « système participatif » (Lankes, 2016, 53-64).

Avec une perspective globale

Je proposerai maintenant de compléter ce modèle en recourant à un programme éthique permettant d’enrichir la signification de l’objectif formulé selon lequel la finalité des bibliothèques consiste à « améliorer la société ». Une finalité dont on souhaiterait à coup sûr préciser ou clarifier la nature. À ce propos, Lankes a d’emblée une réponse consensuelle qui s’accorde avec les approches répandues en bibliothéconomie communautaire qui veulent que cette finalité doit, à chaque fois, adopter les contours et les aspirations des membres de la communauté ⎼ dans leurs propres termes. C’est ici que l’on peut proposer un axe supplémentaire pour justifier la mission et le projet éthique des bibliothécaires dans la communauté en l’enrichissant d’une perspective globale, et plus particulièrement, en les mettant en rapport avec l’agenda 2030 et les objectifs de développement (ODD) que celui-ci supporte. C’est la signification de ce schéma.

Autrement dit, il est possible de comprendre, de justifier, de promouvoir, d’expliquer l’action des bibliothécaires et de leur engagement en articulant une équation éthique qui mette en rapport leurs missions et la finalité qu’ils et elles s’attachent à achever en regard des objectifs de l’ONU (endossés par l’IFLA). Il va sans dire que les nombreuses autres politiques publiques, que nous avons évoquées et qui meublent l’environnement stratégique de chacun.e, doivent tôt au tard être insérées dans le système. Mais, a minima, la description portée par le schéma et l’énoncé à trou suivant vise à aligner l’argumentaire professionnel en exhibant la charpente de son mode d’existence (pour parler comme Bruno Latour):

NOTRE ACTION VISE À => MISSION : FACILITER LA CRÉATION DE CONNAISSANCES EN TANT QUE [spécifier mission 1 à 8 (R.D. Lankes)] DANS LE BUT DE => FINALITÉ : AMÉLIORER LA SOCIÉTÉ [spécifier objectif 1 à 17 de l’Agenda 2030 (ONU)]

En guise d’exemple, on peut concevoir que par l’élimination des frais de retard, la bibliothèque facilite la création de savoirs en tant que filet de protection sociale et qu’elle améliore a société en contribuant à l’objectif 4 des ODD (qui vise une éducation égale pour tou.te.s) en favorisant la réduction des obstacles économiques qui freinent l’acquisition de connaissances et de compétences.

Source : Nations Unies. ODD. https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/

L’idée n’est pas de réduire la bibliothéconomie à une formule ou à un pitch d’ascenseur mais plutôt, encore une fois, de se donner des balises pour clarifier et structurer notre discours à propos de « ce qu’on fait et pourquoi on le fait ». Cette approche veut aussi souligner le rôle accentué que nous jouons dans les politiques publiques et, conséquemment, la manière dont celles-ci sont susceptibles d’influencer la pratique professionnelle, tantôt parce que nos interventions sont sollicitées pour les concrétiser ou encore, lorsque le leadership est suffisamment au rendez-vous, pour que l’on puisse oeuvrer à les concevoir/codesigner.

Cette proposition permet aussi de cultiver un plaidoyer ou une advocacie de circonstances qui ait une force de conviction dans les conversations que nous entretenons avec les communautés avec lesquels, plus que jamais (dit-on), nous sommes reliées ⎼ mais aussi, en amont, avec nous-mêmes tout en fondant un langage cohérent et partagé reflétant certains accords entre les professionnel.le.s.

Cela s’inscrit comme une sorte d’apriori, qu’il faut encore aménager dans une démarche plus large de centrage (centration) laquelle comporterait, outre ce programme de « connais-toi, toi-même », une indispensable réflexion critique (dans le sens de bibliothéconomie critique). Il serait sans doute périlleux de se lancer dans un projet de « littératie conversationnelle » (visant à faciliter la conversation par la transformation des connaissances en données partagées et partageables au sein des communautés) comme le souligne encore Lankes, si cette compréhension basique n’est pas élucidée et assumée.

C’est ainsi que j’ai amorcé le cours d’introduction à la bibliothéconomie en tentant de motiver l’un par l’autre, la lecture de l’auteur mentionné et une certaine manière de saisir, aussi rapidement et clairement possible, ce qu’on fait et pourquoi on le fait dans cette profession, ici et maintenant.

Cette réflexion n’épuise pas, bien sûr, cette question urgente en surplomb et qui demanderait que l’on creuse encore davantage, et plus radicalement, le sujet des valeurs et du discours dans des institutions à renouveler au temps de la crise climatique : Que faire ?  

#SDGActionWeek 

C’est justement la Semaine d’action des ODD (18-26 septembre) qui débute sous peu et qui prévoit un « moment ODD » à l’Assemblée générale des Nations Unies où les dirigeant.e.s des pays du monde entier souligneront leur engagement et leurs plans pour l’atteinte de ceux-ci. Les bibliothèques sous l’impulsion de l’IFLA sont également invitées à joindre cette campagne de soutien à l’agenda global.

#SDGActionWeek  #Act4SDGs #IFLAFromHome

RÉFÉRENCES

Lankes, R. D. (2018). Exigeons de meilleures bibliothèques. Plaidoyer pour une bibliothéconomie nouvelle. Traduit sous la direction de J.-M. Lapointe. Montréal : Éditions Sens Public. Repéré à http://ateliers.sens-public.org/exigeons-de-meilleures-bibliotheques/media/Lankes_Exigeons-de-meilleures-bibliothèques_2018.pdf

Lankes. R. D. (2016). The New Librarianship Field GuideCambridge, Mass : The MIT Press. 

Lapointe, Jean-Michel, et Marie D. Martel. (2019). « Glossaire ». In Exigeons de meilleures bibliothèques. Les Ateliers de [sens public]. Repéré à ​http://ateliers.sens-public.org/exigeons-de-meilleures-bibliotheques/glossaire.html.
ANNEXE
Voici un petit travail pratique (identifier des actions/programmes/services, les analyser et les situer en regard de cette typologie de missions et des ODD) qui va avec le topo de cette discussion. Bonne rentrée ! 😉
Publié par :Bibliomancienne

Bibliothécaire, auteure d'un carnet, professeure à l'EBSI.

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