L’article précédent, qui s’intitulait « Ne les laissez pas lire » et qui référait à une exposition en cours à la BNF, s’inspirait d’un livre de Geneviève Patte : « Laissez-les lire ! » dont la fortune a été considérable et qui a connu plusieurs rééditions ⏤ Édition de l’Atelier, 1979 (qui n’est plus disponible); puis chez Gallimard (2012) en version remaniée et mise à jour; sans compter un ouvrage qui lui tient lieu de suite : Mais qu’est-ce qui les fait lire comme çà ? L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants, Les Arènes et l’École des loisirs (2015).

Cette bibliothécaire qui s’est formée à L’Heure Joyeuse a prolongé et amplifié, à sa façon, la vision nouvelle des services qu’abritait cette première bibliothèque pour enfants de Paris. La bibliothèque L’Heure Joyeuse, que j’ai eu l’occasion de visiter la semaine dernière, est entourée d’un aura mythique dans le domaine de la bibliothéconomie jeunesse. Elle existe pourtant bel et bien avec pignon sur la rue des Prêtres-Saint-Séverin, pas très loin de l’endroit où ses activités débutèrent en 1924 à proximité du Musée de Cluny et de la Sorbonne. « C’est à l’Heure Joyeuse de la rue Boutebrie que tout a commencé…Dans un préau aménagé se vivait une vraie aventure pédagogique, un lieu de lecture et de socialisation » écrit Geneviève Patte.

L’Heure Joyeuse appartient aujourd’hui au réseau des Bibliothèques de la Ville de Paris où elle tient lieu de bibliothèque jeunesse de référence. Après deux années de rénovation, elle a réouvert ses portes en octobre 2018. Le résultat semble réjouir ceux et celles qui y travaillent et l’habitent avec son nouveau plan ouvert et fluide, sa fenestration généreuse qui baigne l’espace de lumière, le geste architectural au plafond qui dynamise l’ensemble et lui donne un tour ludique. Occupant une superficie de 815 m2 répartie sur trois étages, L’Heure Joyeuse dispose d’une cinquantaine de places assises. Ses collections comprennent 20 000 documents en libre accès et autant dans une réserve ⏤ qui permet d’optimiser l’espace consacré à la valorisation ⏤, dont 1000 albums pour les 0-3 ans, en plus des tablettes et des liseuses. Les 200 kamishibaïs ainsi que le fonds d’activités culturelles à proposer aux enfants que mentionnent le descriptif sur le site des Bibliothèques de Paris font un peu rêver.

Les fonds de littérature jeunesse dont L’Heure Joyeuse était la gardienne jusqu’à récemment comprennent plus de 100 000 documents (livres, périodiques, disques, produits dérivés originaux du XVIIe siècle à nos jours); ces collections ont été déménagées en raison de la menace d’une crue provenant de la Seine qui est sa voisine. Les fonds sont désormais disponibles pour la consultation à partir de la médiathèque Françoise Sagan (8, rue Léon Schwartzenberg). Une partie de cette collection peut aussi être consultée à distance via Gallica.

Réputée pour ses nombreuses animations, ses expositions, ses lectures et ses ateliers, c’est là que le Festival Numok a été inauguré le 12 octobre dernier. Le Festival Numok qui désigne le festival de la culture numérique des Bibliothèques de la Ville de Paris met de l’avant une programmation qui se veut « variée dans ses formes pour accueillir tous les publics, créative dans ses propositions pour nourrir tous les appétits, et toujours fondée sur un partage joyeux des connaissances et des pratiques. » J’ai pu assister à un atelier de stop-motion fort réussi  à L’Heure Joyeuse le mercredi suivant avec un groupe d’enfants du primaire. (J’ai aussi participé à un atelier sur la bande dessinée numérique à la Bibliothèque Françoise Sagan en fin d’après-midi et une conférence par Antonio Casilli (auteur de En attendant les robots) en soirée sur l’intelligence artificielle et le « digital labor » à la bibliothèque Claude Levi-Strauss).

L’article consacré à la bibliothèque L’Heure Joyeuse sur Wikipédia présente le contexte historique de la création et du projet de cette institution, en voici quelques extraits :

La bibliothèque L’Heure joyeuse a été inaugurée le 12 novembre 1924, au 3 rue Boutebrie près de la Sorbonne, entre le musée de Cluny et l’église Saint-Séverin. Elle fut la première bibliothèque municipale de France créée spécialement pour la jeunesse.

Il s’agit à l’origine d’une initiative du Book Committee on Children’s Librairies, fondation américaine créée à New York le 12 novembre 1918, dont la Présidente était alors Mrs John L. Griffiths. Les États-Unis étaient alors les pionniers des bibliothèques publiques pour la jeunesse, et Mrs Griffiths avait été étonnée de constater combien les enfants de ces deux pays avaient peu de livres à leur disposition. Les pays anglo-saxons avaient en effet de plus en plus de salles de lectures pour enfants comme les « Juvenile Libraries » aux États-Unis, contrairement à la France.

L’objectif était donc de doter la Belgique et la France d’œuvres éducatives qui aideraient les enfants de ces pays à reprendre leur équilibre après la guerre, après quelques années difficiles où ils avaient fait preuve d’un grand courage. Le souhait principal était donc de leur offrir des lieux de culture et de construction de soi en tant que citoyen pacifique du monde, dans un monde lui-même en reconstruction, avec de nouveaux intérêts internationaux, notamment celui du devoir de mémoire…

Plusieurs objectifs étaient alors défendus par les bibliothécaires : offrir un endroit agréable et vivant pour les enfants, mettre en valeur les documents pour inciter les enfants à lire et faire ainsi venir de nouveaux lecteurs, associer l’enfant à la gestion de la bibliothèque pour lui permettre d’acquérir l’autonomie (pédagogie active), et ouvrir des lieux sur l’extérieur notamment en travaillant avec les professionnels du livre et de l’enfance…

La bibliothèque eut un aspect expérimental et social, avec la création d’une « Assemblée générale des lecteurs » qui leur proposaient de participer à la gestion de la bibliothèque, une activité de conseil aux enfants dans leurs choix de lecture, l’organisation de « Cercles de poésie », des activités de chant, des expositions préparées par les enfants (la première fut réalisée en 1933 autour de Michel Ange, mais aussi des bateaux), ou un journal des lecteurs, « Le rat joyeux » (1934). On pouvait aussi assister, et des lectures à haute voix, dont la célèbre « Heure du conte », assurée hebdomadairement par une bibliothécaire et destinée surtout aux enfants de six à onze ans.

La bibliothèque jeunesse au service de l’utopie

L’Heure Joyeuse est née au début du XXe siècle portée par une utopie, comme le souligne aussi un article fort intéressant du BBF où l’on cite le discours d’Eugène Morel prononcé au moment de son inauguration, un « véritable manifeste » :

Voilà une œuvre “communiste”, la mise en commun des livres d’instruction, de référence, d’apprentissage et de plaisir. Pas d’école, pas de punition, pas de devoirs. L’enfant est ici chez lui, il va signer de son nom, prendre sa responsabilité, choisir lui-même ses livres, ne recevoir de conseils que ceux qu’il demande, apprendre le secret de toute liberté : le respect du bien commun, du droit d’autrui […]. Pourquoi, dans quel espoir cette librairie d’enfant ? Parce que nous pensons que la bibliothèque libre, LA BIBLIOTHÈQUE DE TOUS EST L’ORGANE ESSENTIEL DE LA CITÉ MODERNE, parce qu’elle est L’ŒUVRE POST-SCOLAIRE PAR EXCELLENCE, CELLE QUI DOIT NOUS ACCOMPAGNER TOUTE LA VIE. À quoi bon apprendre si tu cesses d’apprendre, à quoi bon savoir lire, si tu n’as rien à lire […]. Nous attendons deux choses de la librairie d’enfants. L’une d’instruire l’enfant, l’autre plus importante : instruire les grands, ceux-là qui n’y entreront pas […]. Beaucoup qui méprisaient s’y sont intéressés et voyant que cela prenait, nous avons dit aux enfants : marchez devant, MONTREZ-LEUR LA BIBLIOTHÈQUE NOUVELLE, LA BIBLIOTHÈQUE AVEC DES FLEURS, AVEC DE BELLES IMAGES, ET MÊME DES HISTOIRES QU’ON RACONTE […]. Expliquez à ces vieux qui ne veulent pas comprendre ! Vous, ils vous écouteront, et ne leur dites même pas que c’est une bibliothèque, à ce mot les nez s’allongent : dites : c’est l’Heure Joyeuse. 

En redécouvrant ces projets d’hier, je m’interroge à mon tour, à la façon des autrices de cet article, sur le silence des utopies d’aujourd’hui.

Référence bibliographique

L’Heure joyeuse. (s. d.). Dans Wikipédia, l’encyclopédie libre. Repéré le 22 octobre 2019 à https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Heure_joyeuse

Ezratty, Viviane et Valotteau, Hélène. (2012). « La Création de l’Heure Joyeuse et la généralisation d’une belle utopie »Bulletin des bibliothèques de France (BBF), n° 1, p. 45-49. Disponible en ligne : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-01-0045-008&gt;. ISSN 1292-8399.

Publié par :Bibliomancienne

Bibliothécaire, auteure d'un carnet, professeure à l'EBSI.

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