Bibliomancienne

Hors les murs, hors d’elles-mêmes, les bibliothèques de Montréal

Les grands médias nationaux, Le Devoir, La Presse et Radio-Canada ont relayé la nouvelle au sujet de la décision de l’administration actuelle de Montréal de procéder à des coupures importantes dans le programme Livres dans la rue (LDR), un service des bibliothèques qui existe depuis 35 ans. On a fait valoir que cette « ré-évaluation », pour ne pas appeler cette décision une « coupure » suivant le vocabulaire policé des communications, était justifiée en raison d’une baisse de fréquentation et d’une augmentation des initiatives hors les murs menées par les arrondissements eux-mêmes. C’était pourtant, coïncidence fâcheuse,  la semaine où cette administration avait passionnément fait la promotion de la Politique de l’enfant – alors que ce type de médiation est principalement destiné aux enfants de 5 à 12 ans. Les citoyen.ne.s ont protesté, la mairesse est revenue sur sa décision. J’ai partagé ce commentaire suite à cette annonce  :

Merci beaucoup Madame Plante d’avoir eu le courage de revenir sur cette décision. Mais j’aurais deux commentaires. Le premier : Vous concéderez certainement que compter les participants n’est pas suffisant pour évaluer l’impact d’un programme. Ensuite, je serais très intéressée de voir les preuves au sujet de toutes ces « activités hors-les-murs [qui] ont été reprises par les bibliothèques de quartiers, lesquelles se sont développées rapidement au cours des 5 dernières années. » Les services hors les murs constituent un projet qui n’a jamais été pris au sérieux, ni soutenu, par l’administration municipale à Montréal. On pourrait même dire que le hors-les-murs montréalais est dans un état de sous-développement si on le compare à ce qui se fait dans les réseaux des bibliothèques des autres grandes villes canadiennes. En ce moment, les bibliothèques de Montréal ont de la difficulté à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO – que vous semblez endosser dans la plus pure continuité de l’administration précédente.

Après les remerciements, l’annonce du maintien de ce service a été rapidement accompagnée par une vague de scepticisme. Le maintien des services annoncé signifie-t-il  une ré-allocation de l’enveloppe initiale de LDR (112 000$ en 2017), ou est-ce que le budget annuel (20 000 $) sera légèrement majoré pour calmer le jeu médiatique ? Est-ce que l’on réinvestit avec une vision ou est-ce que l’on est dans la gestion de crise ?

Par ailleurs, Christine Gosselin, que j’avais mis en cc de cet échange, et qui est l’élue responsable du dossier de la culture, a demandé : « Pouvez-vous me donner des exemples de villes où ça marche très bien? » C’est à cette question que je vais consacrer le reste de ce billet. Puisque j’avais comparé la situation de Montréal à celles des autres grandes villes canadiennes dans mon commentaire, les exemples qui seront mentionnés viendront de cette direction.

Les services hors les murs (Outreach)

D’abord, en quoi consistent les services hors-les-murs (Outreach) ?

Même si les bibliothèques canadiennes auxquelles je vais référer insistent pour distinguer les services hors les murs (outreach) et le développement communautaire (Community Development-based librarianship), je vais englober les deux approches, qui se déroulent dans la communauté, sous l’appellation générale de hors les murs (outreach) – considérant que cette distinction n’existe pas réellement dans les  bibliothèques publiques québécoises.

Le hors les murs est une approche, qui existe depuis les débuts du mouvement des bibliothèques publiques au XIXe siècle, et qui consiste à offrir un service, souvent accompagné d’un message, en dehors de cette institution, au sein des communautés :

As staff, we then decide on a format that these messages will take – perhaps a storytime visit to a new mother’s drop-in, a books-for-babies campaign, an online research program at the local high school, or a library talk at the local neighbourhood house – and, if we haven’t a location in mind already by request or by our needs assessment, we find places that will allow us to come and deliver the program, message, or service. (Working Together)

 La version plus radicalement communautaire accorde une importance décisive à la création de liens, la relation à bâtir dans la durée, la « planification en collaboration avec la communauté ». Elle revendique aussi une philosophie où toutes les personnes ou les communautés impliquées sont des collaboratrices, des partenaires et des co-apprenantes. 

Dans tous les cas, on met l’emphase sur la nécessité de rejoindre les personnes difficiles d’accès, situées dans des corridors non ou mal desservis, vulnérables, socialement exclues, marginalisées. Par conséquent, du point de vue canadien, le hors les murs en vient à comprendre aussi, et paradoxalement, toutes les actions qui sont conduites pour réduire les obstacles systémiques et favoriser un accès équitable pour tou.te.s au savoir et à la culture, même lorsqu’elles sont pratiquées dans la bibliothèque. En d’autres termes, le but visé est d’abattre tous les murs afin qu’il n’y est plus un dehors et un dedans avec des inclus et des exclus, mais une seule communauté avec sa cohésion sociale – dans les termes du discours sociologique et des politiques publiques.

Les bibliothèques qui empruntent cette voie sont des « community-led-libraries », des bibliothèques-dirigées-par-la-communauté. Cette approche des « community-led-libraries » est celle qui est enseignée  dans plusieurs écoles de bibliothéconomie au Canada, et elle incarne la théorie générale, et la pratique, des bibliothèques publiques canadiennes au 21e siècle.

Le hors les murs redéfinit aussi la bibliothèque comme un système où le lieu-bibliothèque est un sous-système parmi d’autres, et à partir duquel gravitent d’autres programmes dont les caractéristiques socio-spatiales et les capacités d’intervention sont à géométrie variable, mais complémentaires  : i. des services mobiles (vélo, bus, camionnette); ii. des places éphémères comme en crée Livres dans la rue, les bibliotentes, etc. dont l’intervention dure quelques heures ou une journée; ou encore iii. des espaces pop up installés comme des succursales temporaires qui complètent l’offre des établissements de référence, tantôt comme des labraries qui détournent un espace commercial laissé vacant, pour quelques mois ou plus si affinités; puis bien entendu iv. des services numériques qui tirent parti des possibilités de l’engagement via le monde des réseaux; v. des médiateurs hors les murs, des agents de liaison ou des community-led-librarians qui font du développement communautaire. L’exemple de la bibliothèque de Burnaby, en Colombie britannique, qui dessert une population de 200 000 habitants, présente un certain registre des services hors les murs avec ces différentes déclinaisons. Les exemples plus significatifs suivront plus avant.

Pour bien saisir le contexte actuel, il faut savoir, par ailleurs, que la mobilisation considérable des bibliothèques canadiennes autour du rapport Vérité et réconciliation implique aussi, et principalement, des actions conduites dans le cadre du volet outreach de leur mission.

Je souhaiterais vraiment insister sur cette diversité complémentaire des pratiques de outreach qui co-existent et qui, à ce titre, rend d’autant moins justifiée la suspension d’un programme comme Livres dans la rue, pour le remplacer par une autre option, quand on semble accorder autant d’importance au développement de ce modèle de service dans la communauté, ainsi que la mairesse et son élue l’ont soutenu. Et cette diversité est aussi, il faut le souligner, celle du profil des agent.e.s qui sont engagé.e.s dans ces pratiques; j’en profite ici pour rendre hommage aux animatrices de Livres dans la rue.

De retour à Montréal

À Montréal, la vision d’une bibliothèque physique, numérique et hors les murs a été défendue, en particulier, depuis 2010 dans le cadre d’un rapport présenté à la Commission sur la culture et qui proposait une orientation : « Vers une véritable bibliothèque hors-les-murs », et qui est restée à l’état d’une orientation. Aux programmes isolés comme Contact et Livres dans la rue qui existaient déjà, s’est ajouté celui des (quelques rares et toujours en situation précaire) agents de liaison, qui ont perduré, sans passage à l’échelle. Beaucoup d’espoirs,  portés par des professionel.le.s convaincu.e.s, ont été placés dans ce développement qui se voulait « la prochaine étape »,  mais le soutien attendu n’est jamais venu qui aurait permis de concrétiser un développement véritable du outreach à Montréal.

Dans cette veine, je préciserai que les élues actuelles ont aussi justifié la suspension de Livres dans la rue en suggérant, chiffres à l’appui, que le hors les murs avait été repris et développé à partir des arrondissements dont les activités hors les murs jeunesse étaient passées de 332 à 1032 au cours des dernières années. Je voudrais voir ces données, et surtout leur distribution. Pour ma part,  et pour ce que j’ai pu observer en matière de disparités dans les services de bibliothèques à Montréal, mon hypothèse est que cette hausse est attribuable à des initiatives émanant de quelques villes plus fortunées où les services de bibliothèques sont généralement beaucoup plus développés que les autres. Il y a les bibliothèques des riches et celles des pauvres à Montréal. Paradoxalement, ce sont surtout les bibliothèques des riches qui pourraient avoir les moyens de se payer du personnel pour offrir des services hors les murs. 

Les bibliothèques de Montréal forment un seul réseau, mais un système à deux vitesses. C’est pour cette raison qu’une collègue, qui a connu la vitesse d’un certain arrondissement, a fait valoir l’importance que le hors les murs soit, jusqu’à un certain point, centralisé et structuré, avec une vision et les moyens nécessaires, pour assurer une équité de service et d’accès pour tous les citoyen.ne.s sur le territoire de Montréal. 

Bref, pourrait-on voir la ventilation de ces chiffres et ce qu’on y a mis comme type d’activités sous le label du hors les murs ? De plus, il serait instructif de comparer le nombre, la variété de même que la portée du outreach à Montréal et dans les autres grandes villes canadiennes.

Des exemples de villes où ça fonctionne

Je ne m’avance pas, en toute rigueur, à affirmer que la liste des exemples de outreach qui seront cités fonctionnent très bien, ainsi qu’on le demande, pour la simple raison que je n’ai pas eu accès aux évaluations de ces activités. Mais, considérant le degré de développement de ce modèle de services dans les bibliothèques canadiennes, le moins que l’on puisse dire, c’est que ça fonctionne. 

Voici un survol de ces pratiques canadiennes de outreach à l’aide de quelques exemples qui opèrent avec une vision et un programme structurés:

1. Toronto Public Libraries (TPL). Du côté de Toronto, je mentionnerai d’emblée les services aux immigrants (présents dans le curriculum de TPL depuis les années 1930) : “Introduction of the library and its services to immigrant and newcomer communities through enhanced outreach programs and promotional activities. » 

De fait, à TPL, le outreach est intégré dans la planification générale, étant situé au même niveau stratégique que les collections, les succursales et les services numériques, comme en témoigne le tableau suivant.

 

Un indicateur d’impact est associé à ce programme : Growth in outreach programs to support literacy and lifelong learning.

Dans un rapport de 2014, l’étendue du programme hors les murs pour les jeunes est explicite: « Toronto Public Library is ramping up outreach initiatives for children, with concerted efforts to reach all kindergarten and Grade 4 students in Toronto, and students attending city-run after school programs. » (Mes italiques)

Dans le rapport annuel de 2016 (le dernier disponible en ligne), on souligne, parmi les faits saillants, l’implication de TPL auprès des réfugiés syriens qui s’est également incarnée par l’entremise du programme de outreach  : 

Du côté de Vérité et réconciliation, une stratégie (2017) est déjà élaborée suite à un processus ambitieux de consultations auprès des Premières nations. Cette stratégie relève du volet « développement communautaire » en visant la réduction des obstacles systémiques.

TPL a aussi développé, depuis quelques années, le modèle des pop up learning labs entre succursales et à travers la ville qui vise à réduire le fossé numérique. 

L’Association des bibliothèques de l’Ontario dispose d’un comité (Community-Led Libraries Committee) dédié au développement des meilleurs pratiques en matière d’engagement communautaire et d’évaluation de ces services. Le service des bibliothèques de l’Ontario-Sud offre du soutien en termes de compétences en lien avec le outreach.

2. Edmonton Public Library (EPL). Ce réseau est probablement le plus engagé dans le domaine du outreach dans la version orientée sur le développement communautaire. EPL a adopté, non seulement une philosophie de services, mais même une philosophie de services communautaires (Community-Led Service Philosophy), avec un modèle de service communautaire et des bibliothécaires communautaires (Community-Led-Librarians). Cette philosophie est articulée dans la pratique à l’aide d’une trousse (Community-Led Toolkit, révisé en 2017) ainsi qu’un guide (Community-Led Handbook, révisé en 2017). Ce cadre de référence émane d’une recherche ayant conduit à un rapport sur les obstacles systémiques (Top Five Barriers to Library Access and Recommendations for Eliminating those Barriers) propre à la situation de la ville d’Edmonton.

Cette stratégie a donné lieu à un programme de outreach  impliquant des bibliothécaires en collaboration avec des travailleurs sociaux et visant à aider les Edmontoniens à risque et les itinérant.e.s. EPL a reçu pour cette initiative innovante un prix américain prestigieux de l’ALA (American Library Association) : 2015 American Library Association Presidential Citation.

EPL propose aussi des services mobiles qui combinent littératie et littéracie numérique : « We bring the library to you, creating pop-up library spaces in parks, schools, city facilities, recreation centres, agencies and businesses. Get a library card, return a book, play with a robot and take part in a program right in your neighbourhood. »

3. Vancouver Public Library (VPL). Les bibliothèques de Vancouver sont les gardiennes du savoir issu du grand projet « Working Together » qui est à la source de la vision communautaire des bibliothèques canadiennes : “In a library context Community Development means building relationships with people allow the library to go beyond a simple consultation and support process and expand in to meaningful and inclusive collaborations. Strong relationships and partnerships ensure that libraries engage in the sometimes complex process of listening to community voices and facilitating the expression of a community’s needs within the library.” La Trousse d’outils pour des bibliothèques à l’écoute de la communauté est disponible en français. On pouvait aussi, jusqu’à récemment, trouver une trousse d’outil allégée, signée VPL, pour le hors les murs : Connecting the dots : A Guidebook for Working  with Community (2014).

4. Les bibliothèques publiques d’Ottawa (BPO). Dans le cadre du congrès de l’Association des bibliothèques de l’Ontario (février 2018), les bibliothèques publiques d’Ottawa ont présenté une trousse d’outils (2016) adaptée à leur contexte et qui explore les différents registres qui vont du outreach, au partenariat, en passant par le développement communautaire, jusqu’à la co-production de services avec la communauté. La trousse est disponible en français sur demande. 

Évaluer pour financer

Pour en revenir brièvement sur la question de l’évaluation de ces approches, il faut signaler que EPL a élaboré une méthode d’évaluation de l’impact de son programme de Community-Led-Libraries fondée sur la mesure des retombées, des bénéfices (outcomes) plutôt que sur une évaluation quantitative (outputs) comme le nombre de participant.e.s par exemple. Dans le même esprit, et qui a aussi été présenté à OLASC 2018, l’Ontario vient  de se doter, pour les bibliothèques publiques ontariennes, d’une trousse d’évaluation pour mesurer l’impact des services visant l’inclusion numérique. Aux États-Unis, le déploiement du Project Outcome nous rappelle aussi, durement, le fossé actuel entre nos méthodes d’évaluation des services de bibliothèques et les leurs. C’est un autre monde. 

À Montréal, et au Québec, on continue à évaluer les services de bibliothèques en comptant le nombre de livres, le nombre de prêts, le nombre d’entrées, le nombre de participant.e.s…Les services sont évalués de cette manière et les bibliothèques sont financées sur cette base comme au 20e siècle. Ce qui n’est pas pour aider le développement d’une vocation communautaire des bibliothèques publiques québécoises. La transformation de leurs missions vers un projet communautaires n’est pas reconnue, elles ne sont pas évaluées, ni financées en conséquence, et du coup, elles ne sont pas en mesure de s’adapter et de s’améliorer pour répondre aux nouveaux besoins.

Un des enjeux importants, et que soulève la réflexion sur le outreach et le développement communautaire en bibliothèques, ce sont les gens qui y travaillent, le personnel nécessaire pour mettre en oeuvre de tels programmes, en supposant que l’on souhaite en faire un service conséquent. Si StatBib dit vrai, le nombre de bibliothécaires et d’employés par 10 000 habitants a diminué à Montréal depuis 2014 – alors que le réseau tentait de rattraper un retard historique – et c’est vrai aussi des dépenses investies par habitant. De plus, si l’on regarde dans les données du CULC (2015, les dernières publiées), la situation par rapport aux autres villes canadiennes, Montréal, 2e plus grande ville au Canada, est au 14e rang quant au nombre d’employés par habitant. À Halifax, Vancouver et Régina, on compte le double d’employés par 10 000 habitants en comparaison de Montréal.

C’est sur cette base que j’ai affirmé que les bibliothèques de Montréal peinent actuellement à fonctionner « entre les murs » dans le contexte des coupures et du PQMO imposées par l’administration Coderre. Ce contexte d’austérité les ont mises en quelque sorte « hors d’elles-mêmes », bloquées dans leurs capacités de développement, avec la conviction et la frustration de ne pas pouvoir réaliser les missions de base, et de ne pas pouvoir faire face aux nouveaux besoins et aux transformations dans les usages.

Pour le reste, il faut se rappeler que Montréal est au douzième au rang des villes canadiennes en termes de dépenses par habitant pour ses bibliothèques, 21e en termes de pourcentage d’abonnés, 17e pour ce qui est du pourcentage de salaires versés dans l’ensemble des dépenses.

C’est l’histoire troublante des bibliothèques publiques de Montréal et du Québec qui se poursuit, et  c’est ici, plus particulièrement l’héritage de l’administration précédente, et de sa direction générale, qui a freiné leur développement – en dehors du joli béton.  Veut-on vraiment continuer dans cette voie ?

Une invitation

Des bibliothécaires m’ont écrit pour me dire d’inviter Madame Gosselin à discuter avec elles et eux à propos de hors les murs et de développement communautaire dans les bibliothèques publiques du 21e siècle. Et c’est bien vrai que cette élue a, jusqu’à ce jour, démontré une  belle compréhension du monde des bibliothèques, une ouverture qui en a surpris plusieurs et que l’on a rarement vu dans le contexte municipal. Nous avons besoin de personnes comme elle pour cheminer – parce qu’il y a du chemin à faire hors les sentiers battus.