L’histoire des blogueuses au Québec au temps d’Éva Circé-Côté (1871-1949)


La biographie Éva Circé-Côté, libre-penseuse 1871-1949 décrit attentivement l’environnement socialement défavorable et le parcours contrarié des intellectuelles, écrivaines, journalistes, bibliothécaires, pendant les premières décennies du siècle dernier au Québec. Cette monographie écrite par Andrée Lévesque et publiée aux Éditions du remue-ménage (2010) a exercé un étrange pouvoir hypnotique sur la lectrice, blogueuse, bibliothécaire que je suis.

Après Scènes de la vie en rouge : L’époque de Jeanne Corbin 1906-1944, c’est le second ouvrage de cette universitaire que je croise et, encore cette fois, il s’agit d’une contribution de très haut niveau qui repose sur un travail de recherche et de documentation considérable. Je vais y revenir en lui consacrant une synthèse plus appliquée, une lecture plus patiente, un itinéraire subjectif entre les points sensibles (l’histoire des femmes, des féminismes, des écrivaines, et celles des bibliothèques) et les points de repères idéologiques que j’aimerais surligner, annoter, garder dans ce carnet qui fonctionne comme une extension de mémoire. Mais, pour la célébration de la Journée internationale des femmes, j’ai choisi de partager une dimension de la vie d’Éva Circé-Côté mise en valeur par Andrée Lévesque qui est particulièrement significative, selon moi, dans le contexte actuel du web.

À travers le portrait d’Éva Circé-Côté, l’historienne souligne le rôle privilégié de la chronique dans l’horizon de la littérature québécoise au début du XXe siècle :

Éva Circé-Côté a choisi de lutter par la plume. On l’imagine peu dans les manifestations qui ont occupé les rues de Montréal et dont elle fait rarement mention dans ses chroniques. Pour elle, le progrès passe d’abord par l’écrit: « Un peuple sans littérature est appelé à disparaître ». La littérature est agent de changement. À part ses poèmes et une trentaine de contes, Éva Ciré-Côté s’est exprimée dans un genre qu’on considère trop souvent comme secondaire, la chronique. Or, la chronique revêt une importance toute particulière au Québec. Un petit pays, un îlot de français éloigné des grands centres de la francophonie, une colonie dominée par l’Église catholique, le Québec a produit peu de littérature urbaine et moderne. Sans Balzac ni Zola, les romans réalistes, cette source inestimable d’histoire sociale, manquent à notre compréhension de la société québécoise. Les chroniques viennent combler cette carence. Elles brossent un portrait de toute une époque, elles réfléchissent sur les questions de l’heure, comme elles s’efforcent d’infléchir le cours des choses. Elles reflètent, interprètent une société. Circé-Côté accorde une importance particulière au rôle didactique de ses écrits. Ils offrent un discours souvent en porte-à-faux, à contre-courant, et d’autant plus précieux qu’ils mènent sans relâche le combat contre l’obscurantisme ambiant. Il n’allait pas de soi de promouvoir la séparation de l’Église et de l’État, de s’opposer au pouvoir temporel de l’Église catholique, de s’élever contre la censure, de réclamer l’égalité des femmes et des hommes, autrement dit, d’être une libre-penseuse. Éva Circé-Côté nous rappelle que le discours dominant, contrôlé par l’Église et par les élites catholiques, a toujours eu ses contradicteurs. (2010, 368)

Si Andrée Lévesque a raison quant à la fonction vitale de la chronique dans l’émergence périlleuse d’un Québec éclairé, alors les blogueurs d’aujourd’hui, qui sont les nouveaux médiateurs de la chronique, peuvent revendiquer une filiation étroite avec le travail de ces écrivains d’hier. Même si la littérature québécoise assume aujourd’hui une posture et une stature qui la déterminent autrement qu’à travers la condition d’une production périphérique, on peut penser que les blogueurs québécois sont liés, depuis cette époque, à un mandat singulier, né bien avant que naisse les blogues; qu’ils constituent des agents de changements inscrits dans un projet de sens qu’ils ont hérité de la main et de la plume des pionniers de la narration spontanée ayant participés, de façon unique, au développement critique des idées et à l’identité littéraire de ce pays.

Et surtout, il faut concevoir les blogueuses comme les héritières de chroniqueuses telles que Éva Circé-Côté, sous ses nombreux pseudonymes (question de garder son emploi et sa liberté d’expression), Georgina Bélanger ou Anne-Marie Gleason Huguenin et les autres.

Et comme quoi, celles qui écrivent naissent parfois de quelque part : une suggestion encore plus étrange à affirmer pour les femmes qui écrivent sur le web. Car le web est un événement si soudain, si violent qu’on l’associe mal à des précurseurs ou à un legs quelconque. Sur le web, on s’invente, on n’a pas de passé, on ne doit rien à personne. L’oeuvre d’une femme qui écrit sur le web y apparaît encore plus neuve, plus inédite parce que les modèles et les lignées de la littérature qui sont disponibles aux apprentis du numérique, ceux-là même qui disposent déjà du privilège des plates-formes publiques et technologiques, sont nativement en décalage par rapport à ses représentations à elle. J’ai relu à quelques reprises cette citation d’Andrée Lévesque, étonnée, à peine née*, découvrant des racines, des généalogies, tissant des récits de retrouvailles possibles.

Si les blogueuses aujourd’hui appartiennent à la filière de ces chroniqueuses révélées, souvent féministes, je profite de l’occasion pour proposer une liste de quelques unes de ces héritières qui naviguent entre le discours social, la critique et la création littéraire et qui constituent les points d’ancrage de nombreux lecteurs/lectrices numériques au Québec :

1. Cécile Gladel (La planète écolo de Cécile Gladel)
2. Josée Legault (Voix publique – Voir)
3. Véronique Robert (Véronique Robert – Voir)
4. Isabelle Jameson (Un autre)
5. Pirathécaire (Pirathécaire)
6. Gina Desjardins (Triplex)
7. Venise Landry (Passe-mot de Venise – Voir)
8. Josée Marcotte (L’imachination)
9. Annie Rioux (Cagibi l’agace et autres essais)
10. Sarah-Maude Beauchesne (Les fourchettes)

Cette liste est partielle, et sans ordre particulier; j’admets une solidarité approximative à compenser – j’en oublie certainement plusieurs. Toutes les suggestions sont bienvenues.

*comme dirait Anne Hébert.

| La photo Éva Circé-Côté (Colombine) provient des collections numériques de BAnQ |

Une réaction

  1. Bonjour,
    et merci pour ce partage (notamment votre écrit sur la « fonction vitale de la chronique »)
    Il reste néanmoins à déplorer la chose suivante :
    la répartition des femmes et des hommes dans le monde est -pour faire “vite” – moitié moitié.
    Et l’on a le culot de nous proposer un “jour” par an pour célébrer la femme ?
    c’est comme reconnaitre implicitement en l’institutionnalisant dans le même temps – la conscience d’un problème/déséquilibre récurrent.

    Pour ma part, je ne songerais pas à instituer un jour par an pour l’homme mâle ou pour moi-même car c’est tous les jours que je vis.

    Le féminisme je le conçois comme l’expression d’un humanisme. Les fêtes thématiques relèvent d’une autre fonction qui serait plus liées au “spirituel” / rituel/ sacré, non ? Si l’on sacralise, on éloigne de l’humanité (ce qui ne remet pas en cause la nécessité du “sacré”)

    Mais bon peut-être m’éloigne du sujet 🙂

    Très cordialement

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