Une semaine pour mourir et puis exister sur le web

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Les femmes sont discrètes en littérature même lorsqu’elles crient. Sur le web aussi : cet espace public de conversations négocient avec son système de valeurs, de statuts, de leaders, et ses mécanismes préférentiels plus favorables aux uns. Ne pas exister sur le web, c’est mourir, et même pas à petits feux, l’autodafé est rapide. Quand elle est morte la poète, Marie Savard (1935-2012), je l’ai cherchée pour la faire remonter à la surface des préférences littéraires, technologiques, identitaires. À la surface de la mémoire.

C’est à la portée de tous. Être un lecteur, une lectrice au temps de la culture numérique, c’est s’engager dans un programme d’actions qui dépassent largement le parcours et l’interprétation d’un texte. La lecture se transforme en enquête et en construction de balises.  Y a-t-il des points d’accès, des traces pour cette parole ? Et si cette présence n’existe pas, on peut créer des liens et des ponts, un contexte, une médiation. Chasser l’oubli, ouvrir l’oeuvre. Récit d’une semaine du côté de l’accès entre les territoires physiques et numériques des textes. Pour celles qui n’en finissent plus de mourir.

V 20 janvier 2012

Sur Facebook, la poète Diane Régimbald fait circuler l’annonce du décès de Marie Savard…Marie Savard ? La fondatrice des Éditions de la Pleine Lune ? Le site de l’UNEQ confirme. Je partage cette nouvelle sur Twitter, reprise par Michel Dumais, entre autres. Je vais voir sur l’Île pour avoir plus d’informations car je constate que celle qui a joué un rôle significatif dans la lignée de la littérature féministe québécoise n’a pas encore de page Wikipédia (à inscrire dans ma To do liste).

S 21 janvier 2012

Je trouve un article dans Le Devoir. Je décide de passer chez mes libraires, le petit et le gros, juste pour dire/rire, pour la lire. Rien. Deux ou trois titres peuvent être commandés en ligne; Amazon n’est pas plus riche. Pour une oeuvre qui comprend une bonne dizaine de titres…bonjour la longue traîne ! Je fais une recherche dans les catalogues des bibliothèques de Montréal et de BAnQ : bien sûr que l’on peut toujours compter sur les gardiennes. Je note un titre à la bibliothèque d’Outremont.

D 22 janvier

Bibliothèque Robert-Bourassa. Le livre est perdu pour le moment, me dit-on, mais on me le réserve. La gardienne a failli…Note à moi-même : les livres numériques ne seront plus perdus de cette manière.

Ma 24 janvier

Je reçois un courriel de la bibliothèque : le livre égaré a été retrouvé. J’arrive juste avant la fermeture pour ramasser Sur l’air d’Iphigénie (Éditions de la pleine lune, 1984) que je lis le soir. « Les voyageuses solitaires, debouttes au bout du train, regardent s’enfuir les dormants. De vieux tics de culture circulent encore à l’aise à travers les poussières de leurs premiers baisers. »

Me 25 janvier

Je me rends plus tôt à la Grande bibliothèque, où j’ai une réunion, pour prendre le seul titre encore disponible à l’emprunt sous le nom de l’auteure. Les coins de l’Ove est un livre-objet fascinant, le premier publié par Marie Savard en 1965. Il est écrit à la main, puis reproduit. On y observe sa calligraphie singulière : ce n’est pas une notation, dirait Nelson Goodman, pas d’indifférence de caractère, pas de disjointure, certains p ressemblent à des b qui ressemblent à des a… chaque lettre y est unique. Ce sont des signes qui fonctionnent comme des images, qui les densifient.

J 26 janvier

Je constate que quelqu’un a créé la page Wikipédia mais sans lien actif vers les éditions de la Pleine Lune. La section Biographie indique « Cette section est vide, insuffisamment détaillée ou incomplète. Votre aide est la bienvenue ! »

V 27 janvier

Je cherche si les oeuvres de Marie Savard sont numérisées quelque part. Rien trouvé. Je fouille aussi du côté des catalogues des libraires de livres anciens. Je note que Le chercheur de trésors possède deux exemplaires de Les Coins de l’Ove (Référence 1285 et ?). Je me transforme en louve-garou-biblophile, une ou deux fois par année et je finis souvent chez Le chercheur de trésors. Pleine Lune.

S 28 janvier

J’appelle le chercheur de trésors à 12h qui est l’heure d’ouverture affichée sur son site. Pas de réponse. Je vais au café de Prague en attendant. Il est 14h, je suis en train de m’étouffer avec un macchiato trop serré lorsqu’il répond : les heures d’ouverture ont changé mais le site n’est pas à jour, m’avoue-t-il. Il n’y a plus qu’un exemplaire, mais celui qui reste contient un autographe, je lui demande de me le garder. Je pars aussitôt pour le far est (rue Ontario, coin Panais). Sur place, il me propose un autre titre, Les chronique d’une seconde à l’autre (Éditions de la Pleine Lune), signé par elle, que je prends aussi. Puis, je lui annonce qu’elle est décédée la semaine dernière. Il ne le savait pas…C’est sûr que je n’étais pas pour lui dire avant de payer. Il prend son dictionnaire des auteurs et il l’annote. Je lui dit que Wikipédia est plus à jour que son dictionnaire…

(Avant de sortir, j’en profite pour lui demander s’il a déjà vu passer des Playboys des années 50 – un autre discussion/pari bibliophilique entre amis à propos de Marilyn Monroe -. Il s’étonne que je lui demande d’une main une auteure féministe et de l’autre, des Playboys et répond, parce qu’il sait vraiment beaucoup de choses, que les exemplaires de la première décennie sont très rares  et que le prix devrait tourner autour de 100$ l’exemplaire – celui avec Marilyne Monroe (1953) est probablement beaucoup beaucoup plus cher. C’est bon, merci).

D 29 janvier

Je tourne lentement les pages de Les coins de l’ove. J’accroche sur ce vers qui parle d’une « marche à l’amour » que l’on retrouve aussi chez Gaston Miron. Les marches à l’amour, ce devait être un mème de l’époque.

L 30 janvier

Je numérise des extraits de Les coins de l’Ove. Je me pose des questions sur les droits d’auteur. Cette oeuvre n’est plus disponible. Comme on donne son corps à la science, les créateurs devraient pouvoir se prémunir d’une close autorisant le don de leur oeuvre au domaine public au moment de leur décès.

Je suppose que la numérisation et le partage, sans bénéfice commercial, de l’extrait d’un poème, comme j’envisage de le faire, doit être kasher. Je me dis aussi que si plusieurs personnes en numérisent des bouts, l’ensemble de l’oeuvre pourrait être disponible en fragments que l’on pourrait relier par des liens sur une page web…Les bibliothèques pourraient aussi revendiquer une exception…Ce sont beaucoup de mauvaises pensées, je le sais.

Ma 31 janvier

Je procède à quelques modifications sur sa page Wikipédia. J’ajoute les trois livres que j’ai lus dans ma bibliothèque sur Librarything et j’ai désambigüé « Marie Savard » (une autre auteure qui porte ce nom fait des guides pour maigrir en anglais). J’ai rassemblé une collection de liens dans Delicious. Je finis ma lecture en écrivant un article sur mon blogue. Comme on lance une balle. Un chant pour taire le silence.

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