On ne lit pas des textes : Composition No.1 par Marc Saporta et Visual Editions Ltd

On trouve sur iTunes depuis cet été une oeuvre qui s’appelle Composition No. 1 par Visual Editions Ltd. En fait, on précise que Composition No. 1 est le produit d’un remix, d’un exercice de re-création (re-imagining) à partir de l’oeuvre d’un auteur assez peu connu d’origine française, Marc Saporta. Composition No.1 de Saporta et son remix contemporain constituent des productions qui défient nos conventions littéraires et qui proposent des mondes possibles pour le « livre » et la littérature de demain.

Dans l’oeuvre de Saporta, on trouve un ensemble de récits impliquant des Parisiens qui gravitent autour de La Sorbonne. Mais, surtout, tel qu’on l’a décrit, Composition No. 1 consiste en une pile de pages ni brochées, ni reliées, à la façon d’un jeu de cartes que l’on peut combiner dans l’ordre souhaité pour former le destin des protagonistes. Le jeu des 148 pages ou unités de textes sont susceptibles de générer 148! récits possibles.

Dans la version de Visual Editions, les pages, les mots, les caractères sont tous mobiles et défilent en accéléré. Ce mouvement est interrompu si on touche l’écran, et alors on peut lire. Si on retire le doigt, le délire typographique repart de plus belle. Il y a un compteur qui saisit le déroulement de notre lecture aléatoire.

J’ai parcouru récemment un compte-rendu et une analyse sur Liminaire que je vous invite définitivement à lire si vous désirez en apprendre davantage. L’auteur de cet article cite entre autres Marc Jahjah qui décrit le type d’oeuvre littéraire correspondant à Composition No. 1 et son remix numérique : « « Aussi Composition n°1 m’apparaît-elle avant tout comme une œuvre de la désignation…désignation du statut du lecteur, désignation, mise en visibilité, par le tremblement incessant de l’image du texte, de l’algorithme nécessaire à sa création, désignation enfin – on l’oublie souvent – de la police comme image qui révèle que le texte est porté par un ensemble de signes – hauteur des lettres, italique, etc. – indispensables à sa réception. » Vraiment intéressant.

Détour. Comme Arthur Danto l’a proposé dans un ouvrage qui est devenu un classique, on a assisté au cours du 20e siècle à l’émergence d’une catégorie d’oeuvres picturales, littéraires, etc. dont la finalité était de révéler leur essence. L’exemple qu’il donnait, bien connu, exploite une nouvelle de Borgès, intitulé Pierre Ménard, auteur de Quichotte. Dans ce texte, Borgès nous explique que Pierre Ménard qui a écrit un texte identique à celui de Cervantès a pourtant créé une autre oeuvre. Si un texte peut contenir deux oeuvres. Cela signifie qu’on ne peut pas réduire une oeuvre littéraire à un texte. Une oeuvre est au moins une texte-en-contexte, un texte avec une certaine histoire de production. L’oeuvre de Borgès, nous a donc appris Danto, a une portée ontologique, elle contribue à répondre à la question: en quoi consiste une oeuvre?

Composition No.1 et son remix numérique appartiennent aussi à cette catégorie d’oeuvres qui ont un effet philosophique. Celles-ci, en particulier, prolongent le travail de Borgès.

Composition No.1 de Saporta nous montre que l’oeuvre littéraire n’est pas simplement réductible à un texte, quelqu’il soit parmi les 148!… Composition No.1 est bien un ensemble d’unités textuelles accompagné d’un algorithme combinatoire. Dans le cas de l’oeuvre de Saporta, en particulier, on peut envisager différents types de génération possibles : plus ou moins aléatoires selon que l’on décide, ou pas, d’un certain ordre dans le récit.

Mais qu’est-ce qui distingue la première de Composition No.1 version remix ? Je dirais que la création de Visual Editions Ltd ne présente, pour sa part, qu’un seul type de génération qui soit possible, en raison de la mécanique de défilement très rapide que le doigt fige, et il sera aléatoire.

Quoiqu’il en soit, ce qu’il importe de considérer à travers ces démarches ontologico-artistiques, c’est le refus de la politique du texte. Ces oeuvres représentent une prise de position d’une grande valeur, si on peut dire, dans le contexte de l’univers marchand numérique actuel qui produit et vend essentiellement des textes à l’identique de leur doppelgänger papier.

Elles formulent une invitation à séparer le tandem de l’oeuvre littéraire et du texte. Le texte n’est qu’un des véhicules possibles de l’oeuvre littéraire qui peut aussi consister en images, vidéos, en sons, en règles de combinaisons d’unités multimédias, en noeuds de mémoire, etc. L’enseignement philosophique de Borgès, de Saporta et de Visual Editions Ltd nous incite à embrasser l’horizon de la littérature en élargissant notre regard.

C’est pour ces raisons que j’ai certaines réserves lorsque je lis un énoncé tel que « On lit un « texte », on ne lit pas un « livre » » que je tiens pour incomplet. Je pense qu’on ne lit pas seulement un texte la plupart du temps; on lit un texte en contexte, un texte avec certaines propriétés historico-artistiques (c’est la leçon de Borgès). 

Et, par ailleurs, la lecture d’une oeuvre littéraire ne passe pas seulement par le décodage et l’interprétation d’un texte pour d’autres raisons encore. En effet, il existe un pluralité d’objets qui peuvent tenir lieu de véhicule pour l’oeuvre littéraire (c’est la leçon de Saporta et bien d’autres aussi depuis les surréalistes et Queneau). Et, très concrètement, Composition No.1 remix nous dit ceci que lire ne signifie pas lire seulement un texte puisque ce texte-là nous échappe sans cesse et que pourtant nous parcourons une oeuvre littéraire.

J’ajouterais que Composition No.1 remix franchit une étape supplémentaire dans cette aventure au sein de la nature de l’oeuvre littéraire et que Jahjah saisit avec une grande justesse. Je reprends à nouveau l’extrait cité plus haut :

Aussi Composition n°1 m’apparaît-elle avant tout comme une œuvre de la désignation…désignation du statut du lecteur, désignation, mise en visibilité, par le tremblement incessant de l’image du texte, de l’algorithme nécessaire à sa création, désignation enfin – on l’oublie souvent – de la police comme image qui révèle que le texte est porté par un ensemble de signes – hauteur des lettres, italique, etc. – indispensables à sa réception.

Jahjah pose les bases suivantes :

  • L’oeuvre littéraire peut avoir des propriétés non textuelles qui sont de l’ordre de l’image et de la mobilité, des propriétés visuelles, typographiques comme des propriétés algorithmiques.
  • L’oeuvre littéraire en tant que « désignation’ n’est pas un objet physique (voir un livre); elle appartient à la catégorie des processus, des actions.
  • L’oeuvre littéraire, en désignant le lecteur, l’intègre dans le système qui l’identifie.

La mobilité visible, presque dérangeante, de Composition No.1 remix met l’emphase sur la dimension active et performée de l’oeuvre littéraire que Jajah souligne.

Dans ces conditions, on peut concevoir l’oeuvre littéraire, et pas seulement l’oeuvre littéraire numérique, comme un système qui met en relation, dans un environnement donné et par le biais de certains mécanismes, l’action d’un auteur et celle d’un lecteur. En somme, l’oeuvre est une interaction.

And if this story doesn’t capture you, may be you should start again – Tom Uglow, en introduction de Composition No.1


Bienvenue à Bookcamp!


5 thoughts

  1. Perspective intéressante, qui ramène l’œuvre à sa dimension processuelle, à sa performativité (comme l’urinoir de Duchamp, en quelque sorte!). Toutefois, il ne faut pas louper les contextes (comme le rappelle Borges) : Composition no 1 est paru dans la collection blanche de Gallimard… avec la différence que la reliure était remplacée par un boîtier, avec cette invitation, oui, à battre les feuilles comme un jeu de cartes (on n’est pas loin du Château des destins croisés de Calvino…). Dans le cas de l’adaptation en version numérique, l’œuvre ne s’inscrit plus dans un contexte d’attentes (génériques, éditoriales, livresques), mais affiche son caractère innovant. L’effet est très certainement déplacé…

    Et sur ce point :

    Le texte n’est qu’un des véhicules possibles de l’oeuvre littéraire qui peut aussi consister en images, vidéos, en sons, en règles de combinaisons d’unités multimédias, en noeuds de mémoire, etc.

    Le problème reste toujours que la littérature est associée à la textualité. Donc l’invasion d’autres médias dilue la teneur littéraire de l’œuvre (au sens strict)… on en vient à se demander quelle proportion de texte est nécessaire à une œuvre pour rester en littérature. Calculs absurdes, bien sûr, mais qui montrent bien la fragilité du champ en contexte numérique/médiatique. Si on parle d’œuvres (sans spécifier la pratique artistique convoquée), pas de problème… sinon, on revient toujours au statut de la littérature, à son déplacement (inévitable ?) en culture numérique. Le plaisir ne fait que commencer…

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