Enfant lisant par Walter Benjamin

Un nouveau recueil rassemble une sélection d’écrits de Walter Benjamin : Enfance, Éloge de la poupée et autres essais (Rivages poche/Petite bibliothèque 2011) avec plusieurs inédits. Benjamin interroge une « métaphysique de la jeunesse » pour revisiter l’éthique et l’esthétique. Dans une série de fragments tirés d’un montage de textes intitulé Sens unique, dont le sous-titre est Agrandissements, l’enfant est posé, nous indique l’auteur de la préface, comme une totalité authentique, il est un, mais il est aussi mouvement et destination. Dans la perspective de l’esthétique, cette dimension mobile est associée aux pouvoirs de l’imagination, à la capacité de créer, d’inventer, de jouer en tant qu’ils sont propres à l’enfance et que Benjamin documente. C’est ce qu’il explore dans l’extrait suivant, qui est complet, en apportant au passage des réponses à la question : pourquoi lire?

Enfant lisant

Dans la bibliothèque scolaire, on reçoit un livre. Dans les classes inférieures, il y a distribution. On ose exprimer un voeu que du temps à autre. Souvent on voit avec envie des livres désirés parvenir à d’autres mains. Enfin, on recevait le sien. Pour une semaine, on s’en remettait entièrement à la poussée du texte qui, douce et secrète, compacte et continue vous enveloppait comme des flocons de neige. On entrait dedans avec une confiance sans bornes. Silence du livre qui vous entraînait de plus en plus loin. Son contenu n’était pas si important. Car la lecture tombait encore dans une période où on s’inventait soi-même des histoires dans son lit. Ce sont leurs chemins à demi-effacés que l’enfant suit à la trace. En lisant, il se bouche les oreilles ; son livre repose sur la table beaucoup trop haute et une main reste toujours mise sur la page. Pour lui, les aventures du héros sont encore à lire dans le tourbillon des lettres, de même que figure et message dans le mouvement des flocons. Son souffle prend place dans l’atmosphère des événements et toutes les figures l’effleurent du leur. Il est mêlé aux personnages de bien plus près que l’adulte. Il est indiciblement touché par le cours des événements et par les paroles échangées, et quand il se lève, le voilà entièrement couvert de la neige de sa lecture.

Cette réflexion de Benjamin émerge d’une dialectique entre l’observation et le souvenir. L’agrandissement désigne ici à la fois l’objet d’étude grossi sous la lunette de l’introspection et le parcours éducatif dans lequel le sujet observé, l’enfant, est engagé.

Dans cette éducation, le livre est posé comme objet prescrit, objet de désir, mais accessoire et tremplin vers l’ailleurs. On prend le livre qu’on nous donne, il est reçu par les enfants en position de mineurs. (Et, si cela peut paraître choquant aujourd’hui, n’est-ce pas encore ce que l’on pratique parfois en hypersélectionnant la littérature jeunesse?) Les livres sont fournis sous contraintes mais ils sont interchangeables car leur contenu est secondaire. Il ne s’agit pas de ce livre-là; les livres, suggère Benjamin, sont un prétexte pour la fonction de lire qui est elle-même instrumentale en regard du jeu de l’imaginaire et de la création de soi qu’elle initie.

La neige est l’image insistante du rêve éveillé induit chez l’enfant par sa lecture et par le biais duquel il construit sa narration du monde autour des bribes contingentes des textes, « demi-effacées », qui défilent sous son regard. (Mais, y a-t-il dans cette dislocation des séquences encore une chose qu’on appelle un « texte »?)

L’enfant se couvre de la neige de ses lectures, quoique celles-ci ne furent pas absorbées, même si elles furent obligées, et ce sont les représentations qu’elles suscitent qui vont le définir, qui vont  l’agrandir. Ces aventures et ces illustrations, animées et liées par son propre souffle,  vont tracer son contour, une forme, au sens éthique, une aspiration, lui permettant de se lever, de se donner à lui-même une direction, sa propre loi, lui permettant de marcher.

Plusieurs extraits dans l’ouvrage sont consacrés à une légitimation du rôle de la littérature enfantine et de l’éducation informelle  dans le développement des enfants.

Enfin, quelques mots sur la lecture même des écrits de Benjamin. On a beaucoup glosé à propos des circonvolutions philosophiques et de  la complexité du style d’écriture de cet auteur mais, peut-être, tenons-nous ici une clé.

Lisant Benjamin, on peut se rapprocher de la position de l’enfant lisant, avec une présence distraite devant le récit, un recul de la page, une négligence délibérée à l’égard de la linéarité de la phrase, hésitant entre le récit et d’autres récréations. C’est dans cette distance assumée que, nous lecteurs, renouons avec la gestuelle de l’enfant et ses capacités neuves de faire sens, de fabriquer le sens. Benjamin se lit avec aisance quand on le déjoue à notre avantage en jouant le même jeu, comme lecteur, qu’il nous propose comme auteur.

D’autres écrits dans ce recueil explorent les possibilités d’une philosophie de l’enfant lecteur, et même plus généralement d’une philosophie du lecteur, et qui mérite le détour :

  • À propos d’un travail sur la beauté des images colorées dans les livre pour enfants
  • Vue perspective sur le livre pour enfants
  • Chichleuchlauchra : À propos d’un abécédaire
  • Premiers rudiments verdoyants : Encore quelque chose sur les abécédaires ludiques
  • La littérature enfantine
  • À propos du poème de Brecht sur L’enfant qui ne voulait pas se laver

Si vous avez aimé vous aimerez peut-être :

  1. Certaines oeuvres de Walter Benjamin qui sont disponibles en accès libre.
  2. Les écrits de François Bon sur Walter Benjamin et même sur Sens unique.
  3. L’ouvrage, Walter Benjamin and the Architecture of Modernity,  téléchargeable en pdf qui déborde la question de l’architecture pour poser l’enjeu de l’architecture de l’oeuvre de Benjamin en considérant, notamment, ces écrits sur l’enfance.
  4. Ce livre sur The Arcades Project rassemblant des fragments destinés à constituer son grand oeuvre et dont les recensions sont dityhrambiques.

| La photo Reading in Peace provient de la galerie de susivinh cc-by-sa source : Flickr |

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