Boîtes à idées? Bibliolabs? Biblioboutiks? Comment traduire les Ideas Store?

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Au début de mes explorations et de mes recherches sur l’architecture et l’aménagement des bibliothèques du 21e siècle, j’ai vite constaté que le concept des Ideas Store structurait plusieurs des programmes du moment. C’était il y a trois ans à peu près et je côtoyais alors un senior dans la profession qui me disait : « Je n’en peux plus d’entendre parler des Ideas Store, il faut trouver autre chose, c’est dépassé. » C’était un argument d’autorité que j’aurai mis un certain temps à soumettre au tribunal de l’expérience.

Cette semaine, j’ai relu la documentation autour des Ideas Store et j’ai visité la succursale de Whitechapel à Londres.

Je me sens désormais assez à l’aise pour commenter cette affirmation et pour la mettre à l’épreuve. Dépassés les Ideas Store? Vérifions-le en 10 questions qui traduisent le concept de ces boutiques à idées et voyons si on a réussi à dépasser ce genre de projet dans une démarche de programmation.

Le test du Idea Store en 10 questions:

1. A-t-on fait des études de marché, des sondages, des enquêtes pour connaître les besoins des usagers et leur satisfaction à l’égard des services actuels? Est-on allé au-devant des clientèles avec la question : qu’est-ce que la bibliothèque peut faire pour vous?

2. Est-on disposé à ouvrir 7 jours sur 7, de 9 h à 9 h sur semaine, pour un total de 71 heures? Cela signifie que l’on n’ouvre pas seulement les matins au détriment des travailleurs ou pas seulement les soirs, au détriment des clientèles pré-scolaires et scolaires, et bien sûr que l’on renonce à un scénario pire encore, c’est-à-dire, à ces horaires où l’on n’ouvre ni le matin et ni le soir, vivotant avec un maigre 30 h et accessoirement utile pour une poignée de personnes.

3. A-t-on localisé la bibliothèque dans une zone à haute densité, intégrée au flux de la communauté, inscrite dans les déplacements et les fréquentations quotidiennes au coeur du village urbain dans une perspective durable?

4. A-t-on fait le choix de revendiquer le pluralisme documentaire, d’offrir des collections de musique et de films aussi étendues et attrayantes que l’offre littéraire?

5. Privilégie-t-on les collections ou les usagers? A-t-on le droit de boire et de manger sur les lieux ? Peux-t-on utiliser son cellulaire, parler, faire du bruit et bouger quand on a l’âge de faire du bruit et de bouger dans des espaces qui le permettent?

6. A-t-on placé la formation en priorité dans l’offre de services, avec non pas une mais plusieurs salles de formation prévues et des formateurs dédiés? Est-ce que la formation continue ou l’apprentissage tout au long de la vie est un buzzword ou un enjeu réel? A-t-on développé un programme de formation pour les professionnels et les usagers au sein d’un plan stratégique ou ce volet est-il improvisé au fil des saisons?

7. A-t-on mis l’emphase sur des valeurs comme l’engagement auprès des employés? Sont-ils formés et rompus à la qualité de service? Sont-ils mobiles et repérables par un insigne, un tee-shirt, une signalisation claire, positive et accueillante?

8. Vise-t-on à proposer un environnement technologique à la fine pointe avec des postes internet en quantité suffisante qui rencontre les normes les plus élevées (entre 69 et 112 postes par 2000 habitants)? Avec le wifi et des branchements partout où l’on peut s’asseoir? Avec des animateurs multimédias dédiés dans les espaces de surfing? Avec le libre-service, c’est-à-dire, des bornes auto-prêts et des chutes intelligentes favorisant l’autonomie de l’usager?

Enfin et surtout :

9. Est-ce que l’on a insisté sur l’exigence de la flexibilité qui permet de reconfigurer les espaces en fonction des nouveaux services, de traverser le temps en restant pertinent et qui, de façon primordiale, donne aux gens le pouvoir de s’approprier les lieux, d’y participer à travers leurs usages quotidiens? A-t-on libérer les espaces pour l’humain, au dépens du matériel, en exploitant les étagères murales, des rayonnages plus bas, de forme organique et les systèmes de rangement sur roulettes?

L’architecte, David Adjaye, qui a conçu Whitechapel que j’ai visité a bien posé cette prémisse (voir ici des extraits d’entrevue intercalés avec le commentaire des contributeurs de l’article sur Wikikipédia) :

« L’informel appliqué à l’architecture est un concept qui m’a beaucoup intéressé. […] Dans les Idea Store, les salles sont conçues de manière à pouvoir être modifiées. Il est intéressant de voir comment la communauté a compris qu’elle pouvait les utiliser comme couloirs modulables ou comme lieux d’accueil informels. Rien n’est fixé, on peut reconfigurer librement l’espace. Les seules choses qui soient fixes sont les vues à l’extérieur du bâtiment. » « Il s’agit de tenter de découvrir une autre possibilité, une possibilité qui se débarrasse de la notion du formel, tout en étant inspiré par l’informel. » Pour lui, l’architecture a une influence sur la société: mise au service de la communication, de l’apprentissage et du développement elle a un rôle politique et permet aux communautés qui s’approprient ces espaces « informels » de se constituer « une voix et un pouvoir ». Pour David Adjaye, cette idée est directement liée au concept de démocratie et de société civile « où le succès d’un bâtiment est déterminé non pas par sa fonction programmée mais par l’usage qu’en fait le public ».

10. Adhère-t-on à l’approche du marketing expérientiel? A-t-on réfléchi à doter ce service public d’une nouvelle image de marque? Est-ce qu’on se soucie assez de la promotion et de la communication avec des campagnes et du matériel crédibles? Est-ce que l’on s’inspire de ce qui se fait dans le monde du commerce, du divertissement et des médias sociaux? Est-ce que l’on veut vraiment faire une bibliothèque troisième lieu ou est-ce que l’on se débarrasse de la question en balançant un café dans un coin?

À ma connaissance, seuls quelques rares projets aujourd’hui sont en mesure de répondre par l’affirmative à 3 ou 4 de ces questions (au mieux) et leur permettant de traduire approximativement le concept des Ideas Store.

Mais, on pourrait toujours me répondre que l’on a fait le choix de dépasser les Ideas Store en les contournant.  Car, en effet, il n’y a pas de  recette, tous les modèles doivent émergés dans un certain contexte, basés sur l’observation et l’analyse, et leurs domaines d’application sont définis par des données territoriales étroitement limitées. Mais, les 10 questions précédentes sont ouvertes et leurs réponses peuvent être ancrées dans les programmes locaux : elles définissent essentiellement des conditions gagnantes pour des projets de n-bibliothèques au sein des communautés.

Et les Ideas Store sur le territoire numérique? Quoiqu’on en dise, je ne pense pas que les Ideas Store ont des leçons à recevoir en matière de médiation numérique. Les interventions en matière de formation à l’information et d’alphabétisation technologique, leur siteweb, leur collection de ressources en ligne, leur présence sur les médias sociaux sont telles que la notion même ne doit pas vraiment faire de sens pour les gestionnaires. Mais, on remarque que les opportunités liées au livre numérique et au jeu vidéo ne semblent pas exploitées.

On sait aussi que le personnel n’est pas constitué de manière significative par des professionnels de l’information ou des bibliothécaires.

Serge Dogliani, le concepteur des Ideas Store, m’a invité à lui soumettre mes questions et je vais certainement profiter de cette occasion pour l’interroger à propos de ces différentes thèmes dans un prochain numéro de la revue Argus. Par ailleurs, on aimerait bien en apprendre davantage concernant ce nouvel Idea Store qui doit ouvrir en 2012.

Voici une présentation récente de Serge Dogliani au congrès de l’ABF à Lille en juin 2011 :

Idea store presentation lille 23 june 2011

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Plus d’information au sujet des Ideas Stores:

| Les photos du diaporama sont aussi accessibles dans ma galerie de photos sur Flickr, cc-by-sa |

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