Mise en réseau pour une phrase all-over


La bibliothèque rassemble intellectuellement des documents pour des fins de repérage : par titre, par auteur, par sujet, par oeuvre, etc. La bibliothèque rassemble aussi des documents pour réaliser des mises en réseau, par auteur, par époque, par lieu, par thème, par genre, par personnage, etc.

La bibliothèque tisse des liens entre les œuvres. Ainsi, les collections en bibliothèques contiennent les unités à partir desquelles on peut envisager l’univers documentaire comme un réseau infini permettant d’accéder au riche tissu de la mémoire humaine. Qu’importe si la bibliothèque est physique ou numérique, cette fonction de lieuse est préservée.

La bibliothèque permet de tisser des liens entre les œuvres tantôt en misant sur des repères et alors elle crée un contexte, tantôt à l’écart des catégories ordinaires, elle fait survenir un déplacement métaphorique. La bibliothèque est plus que ses collections, elle constitue essentiellement un système abstrait, le stock des mises en réseau possibles, et dans les versions plus élaborées de ces dernières, elle comprend les mondes possibles. La bibliodiversité est aussi, au-delà de la diversité culturelle, une prise de position en faveur de la pluralité des liens et de la cohabitation des mondes possibles.

En lisant La science des lichens par Mahigan Lepage, j’ai joué le jeu : « Si vous avez aimé ce livre vous aimerez peut-être…ces documents », une formule classique pour introduire une mise en réseau. Remarque 1 : L’oeuvre numérique a été liée à des oeuvres non-numériques, dont La route de Kerouac (dans la version au bout du rouleau). C’est un choix, pour favoriser l’apprivoisement de la littérature numérique, elle a été rattachée à des repères familiers. Remarque 2: La sciences des lichens a été liée à d’autres oeuvres littéraires mais elle aurait pu être rattachée à d’autres types de documents, film, musique, etc. pour constituer, de préférence, une médiagraphie.

Le récit de La science des lichens ?

Dans un train vers Paris, un étudiant québécois se confie à un passager sans visage. Le mouvement du train, son torrent de paroles, sa quête de lui-même, le présent et le passé se confondent. Cette trajectoire identitaire se déroule en une seule phrase sans point : impossible à contenir et répétitive, elle creuse le sillon d’une détresse dont on ne revient pas.

Il n’y a pas de limites au jeu des liens. Et de retour dans ma chambre, j’ai joué mon propre jeu en lisant La science de lichens. On ne sait pas toujours d’où viennent les liens, ni pourquoi certains liens se font plus insistants et commandent quelque chose, provoquent des interactions entre des auteurs, entre des oeuvres, entre des données, entre nous, c’est-à-dire entre l’oeuvre et nous, en nous.

Ce texte-là m’a ramené à cet ami de 18 ans qui m’avait montré un dessin à la mine de plomb très travaillé qui représentait une locomotive pour me demander : « est-ce que tu comprends? » Je l’avais trouvé très bizarre de me poser cette question et j’avais répondu : « vraiment pas » et ça l’avait vexé parce que ce train était l’image de son désir. En supplément, j’ai compris que les trains transportaient beaucoup plus qu’eux-mêmes.

Les liens, ce sont aussi des correspondances, celles qu’au temps de Baudelaire, on égrenait, les synesthésies, les relations entre les mondes matériels et ceux des idées. Dans l’itinéraire de Lepage, on a envie de dire qu’il n’y a littéralement aucune correspondance car la phrase est radicale, jamais ponctuée, elle va très vite sur une fin et il n’y a pas d’autres trains à prendre. On est à ce point.

En même temps, sur un autre plateau, le train comme désir, ce fonceur, si j’ai bien retenu la leçon du jeune artiste, est en marche, vers sa destruction. Correspondre, c’est changer de parcours, mais c’est aussi vérifier un type de vérité, échanger avec un autre, un passager, écrire, tendre son ticket et mourir. On parle de train ici, mais le métro y va aussi et l’avion.

Du coup, j’aurais pu choisir un autre entourage (Josélito ?) mais j’ai lu cette oeuvre en stéréo avec Le hublot des heures d’Hélène Dorion. (Je dis  lecture en stéréo ou d’autres fois collages, remix mais ce sont autant de manières de nommer mes manies de mises en réseau).

J’ai substitué au passager sans visage qui reçoit le discours de l’étudiant, une poète à l’écoute de l’être, celle qui connaît le voyage avec son bagage qui va à l’essentiel. Ils partagent une communauté de questions au sujet de notre présence au monde accélérée par la culture numérique.

En train ou en avion, le hublot de soi à soi ou de soi à l’autre, atterrit ou s’écrase, mais avec Hélène Dorion, il y a un épilogue d’espoir. J’ai forcé, en lectrice dada, une finale, une destination positive pour la phrase all-over de Lepage, avec ses mots qui s’annulent à mesure, atrophiés, dans l’espace.

Ils sont côte à côte, elle dans son avion, lui dans son train. Elle prend la parole abandonnée, lui offre un choix, un attachement, un autre instant, un ailleurs, la remet sur les rails :

Tu rêves de villes que le temps
n’aura pas érodées, de forêts
qui dessinent des chemins vastes,

tu rêves, mais l’aube tarde encore
à souffler sur les ruines,
les ombres se fracassent
contre la chair des maisons,
ébranlent la charpente fragile
des fenêtres par lesquelles tu vois
un peu d’espoir, crois-tu,

et comme lentement s’édifie un poème,
à l’intérieur de toi,
tu recueilles un à un ces lieux,
ces visages, tu touches à l’amour,
à tout ce qui peut être encore vrai
et beau comme une promesse.

La Terre
– l’aurions-nous oubliée –
par le hublot des heures,
sait-elle encore te rappeler
que tu n’es jamais
au-dessus de ce monde
qui avance maintenant
avec ses cassures
irréparables, – jamais tu ne seras
au-delà des vagues qui effacent
les pas humains, la beauté simple
des choses, et tu voudrais,
en cet instant où le Terre se retourne,
entendre souffler un vent oblique,
toucher du bout de ton âme
la peau fragile du temps, voir,
voir enfin s’ouvrir les ombres que l’on porte,
et comme un coeur, et comme un visage,
le monde reposer dans la paume de l’aube.

J’ai déjà écrit un billet intitulé Lire est un collage, j’aurais pu reprendre ce titre et entreprendre une série.

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