L’éditeur comme créateur de l’auteur : le cas de Raymond Carver

Raymond Carver, dit le pape du minimalisme, est réédité aux Éditions de L’Olivier. Viennent de paraître, Débutants, rendu en version originale,  et Parlez-moi d’amour.

L’intérêt d’une lecture comparative de ces deux oeuvres tient au fait que l’on peut assister à la création de Carver en tant qu’auteur à travers les interventions de son éditeur dans Parlez-moi d’amour.

Le journal Le Monde du jeudi 23 septembre 2010 proposait cette excellente analyse de Florence Noiville, qui pave la voie d’un questionnement sur le statut des acteurs de l’oeuvre, et dont voici un extrait :

« Que s’est-il passé entre Débutants et Parlez-moi d’amour ? Un editor (au sens américain du terme, c’est-à-dire celui qui travaille sur les textes) est intervenu. Il s’appelle Gordon Lish. D’abord éditeur au magazine Esquire puis chez Knopf, Lish est, à l’époque, l’un des gourous de la scène littéraire new-yorkaise…

Flairant en Carver l’écrivain de génie, Lish va s’emparer de ses textes et les soumettre à un traitement de choc. C’est lui, en réalité – en tout cas à cette époque -, qui coupe et taille à l’extrême. Il suffit de comparer Débutants et Parlez-moi d’amour pour voir que Lish gomme systématiquement toute trace d’émotion, change les titres et les noms, racle la chair des histoires et n’en garde que le squelette : une ossature en noir et blanc, étrange, froide, et follement moderne.

Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’y va pas de main morte. Pour certaines nouvelles (« Où sont-ils passés, tous ? »), il réduit jusqu’à 78 % le texte de Carver ! Ce faisant, néanmoins, il le lance. En quelques années, Carver devient une star. Mais cette gloire le met mal à l’aise. Aux admirateurs qui saluent en lui le « pape du minimalisme », il lâche : « Je ne sais pas ce qu’est le minimalisme. Demandez à mon éditeur ! » »

Cet article est accompagné d’une autre enquête intitulé « De l’art subtil d’éditer un livre » où sont révèlés, à demi-mots, les stratégies de co-écriture des éditeurs.

On ne s’étonnera pas de cette explicitation des actions éditoriales dans la création des oeuvres, habituellement tenues secrètes afin de ne pas abîmer le mythe de l’auteur, au moment où l’on remet radicalement en question cette fonction. Dans cette perspective, les éditeurs sont reconnus comme des participants sérieux au processus de création et moins comme des agents économiques dont on peut se dispenser dans un autre modèle d’affaire.

En revanche, les éditeurs mettent des frontières catégorielles entre leur rôle et celui des écrivains dont le statut est légitimé. Mais, ils ont beau jeu de dire qu’ils n’écrivent pas, comme ils s’en défendent bien dans cet article, le geste de couper une portion de texte reste encore, à mon sens, une manière de produire un texte en agissant sur lui. Le texte est travaillé.

Ce qui m’intéresse ici, c’est encore de constater que l’auteur Carver de Parlez-moi d’amour est un groupe d’individus constitué de Raymond Carver et de Gordon Lish qui ont, dans leurs manoeuvres conjointes,  généré ce style carveresque.

Parlez-moi d’amour est une action complexe, un choix de gestes, un système dont les causes comprennent les dispositions de cet auteur collectif dans un contexte social donné.  Le lecteur, à son tour, répond, décide d’une certain posture narrative, combine les différentes éléments pour achèver un certain parcours. Ce sont là les relations fondamentales entre les composantes du système de l’oeuvre comme interaction.

| L’image Raymond Carver provient de Wikicommons |

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