Les 10 + 5 qualités d’un espace de bibliothèque

Note : Ce billet est déjà paru en 2 parties sur Espace B.

J’ai appris, de source sûre, que le comité ISO pour les bibliothèques prépare un document décrivant un ensemble de normes pour la construction de bibliothèque qui devrait être diffusé au cours de l’automne 2010. C’est une heureuse initiative, d’une part parce qu’il se construit plus de bibliothèques que jamais. D’autre part, parce que les conditions de la planification et de la programmation des espaces n’ont jamais été aussi hasardeuses dans ce contexte de changement, de complexité et de paradoxes.

Comme le suggère Santi Romero (Library Architecture, 2008), aujourd’hui la société du loisir côtoie la problématique du chômage et de l’immigration. On déplore la surcharge informationnelle alors que l’analphabétisme fonctionnel, le décrochage scolaire et les carences dans la formation continue sont des maux bien documentés. Autre contradiction, l’accès à l’information est élevé en principe démocratique mais les écarts sociaux sont tels que plus de 40 % de la population n’est pas équipé pour accéder à l’information numérique et combien d’autres, parmi ceux qui y accèdent, n’ont pas les connaissances requises pour l’utiliser et l’évaluer de manière critique. Le livre et le texte sont des dispositifs bien ancrés mais aujourd’hui les technologies numériques bouleversent la pratique de la lecture par l’intermédiaire d’informations fragmentées, de documents interactifs avec des conséquences sur la transmission des savoirs dont on mesure encore mal la portée.

Ce qui se détache clairement dans cet horizon brouillé, c’est que les bibliothèques sont appelées à faire une différence dans la résolution de ces contradictions au sein de la sphère publique. La vision de la bibliothèque n’est plus celle d’un entrepôt où un certain produit-livre est soumis à un processus, conservé et diffusé, on le dit et on le répète souvent, elle représente un centre de culture communautaire  qui supporte l’accès à l’information et au savoir dans le contexte de surabondance, d’inégalités sociales, de transformation qui caractérisent la société numérique et pour laquelle on sollicite son intervention. Plus tard, ce sera autrement, pour le moment, ces besoins sont identifiés comme prioritaires.

Il va sans dire que cette mission plus récente se décline dans le prolongement des fonctions séculaires propre au modèle de la bibliothèque publique mais qu’elle actualise. Et comme la bibliothèque est une institution généreuse, à l’image de ceux et celles qui la font, elle continue donc d’assumer la palette de services courants développés au fil des décennies pour les différents publics.

Cet ouvrage à venir du comité ISO sur les normes de construction constituera un complément quantitatif au IFLA Library Building Guidelines : Developments & Reflections paru en 2007 qui expose un ensemble d’enjeux et de recommandations stratégiques concernant le processus de planification d’une nouvelle bibliothèque et dont le contenu, de nature plus qualitative, est toujours actuel.

Dans les IFLA Library Building Guidelines, Andrew McDonald expose les 10 qualités les plus importantes d’un espace de bibliothèque réussi. Et l’objectif de ce billet vise, de fait, à présenter ce point-de-vue – avec lequel j’ai pris des libertés puisque ce dernier se prononce pour les bibliothèques universitaires et parce qu’il importe ici de se positionner en tenant compte des pratiques et des contraintes locales.

On comprend que TOUT est accès et pour réussir un espace de bibliothèque, celui-ci devra être:

1. fonctionnelun espace qui s’utilise aisément, convivial et qui vieillit bien. Il permet de remplir sa mission, ses fonctions de médiation, de formation comme ses fonctions récréationnelles en offrant des services de haut-niveau. Les relations entre les documents, les gens et la technologie sont prises en compte. Aujourd’hui, on se fait également sensible à la vitesse avec laquelle les usagers s’attendent à pouvoir circuler et trouver ce qu’il recherche.

2. flexibleun espace adaptable dont l’utilisation est appelé à changer. La futurologie étant ce qu’elle est, on recommande de ne pas planifier pour plus 15-20 ans, en raison de l’incertitude qui règne au sujet des technologies numériques, sinon en planifiant une approche flexible à long terme. On vise à faire en sorte que l’utilisation de l’espace puisse être modifié sans perturbations, simplement par le biais d’un réaménagement du mobilier, des équipements, des étagères. Des dégagements combinés à des dispositifs mobiles permettent une reconfiguration aisée en fonction des besoins spécifiques et des usages ainsi qu’une capacité évolutive des lieux suivant les transformations. Ces caractéristiques permettent à la bibliothèque de s’incarner aujourd’hui tout en considérant les besoins qu’elle devra combler demain pour demeurer pertinente. Mais la flexibilité a un coût.

3. accessibleun espace sensible, facile à utiliser et qui encourage l’autonomie. Tout est accès mais, en particulier, le design doit rencontrer les exigences associé à l’accessibilité universelle pour les personnes handicapées qui sont des interventions qui profitent généralement à tous. Les usagers souhaitent également plus d’autonomie et un accès 24/7, ce  que l’approche du libre-accès vise à satisfaire notamment avec un ensemble d’aménagements et d’équipements (des automates de prêt, chutes intelligentes et puces RFID). De plus, l’espace doit être aussi lisible que possible assurant aux usagers une compréhension et une appropriation naturelle des lieux et de leur structure en vue d’une meilleure utilisation des services. La signalétique implique désormais des panneaux d’affichages dynamiques et des signaux numériques de même que des repères vocaux. Dans certains cas, on repense également l’organisation des ressources afin de faciliter le bouquinage, le butinage, la navigation en bibliothèque, parfois en adoptant en tout ou en partie des systèmes empruntés aux librairies. Enfin, puisque la bibliothèque est appelé à se déployer hors-les-murs pour rejoindre les clientèles difficiles d’accès, l’impact sur l’espace de stockage et celui dédié au personnel assurant les services mobiles est à prévoir.

4. varié des salles adaptées à une variété d’usagers, de style de lecteurs et d’apprenants, de documents/médias, de partenaires. La bibliothèque est un lieu pour tous et parler de « variété » constitue une traduction dans le langage de l’espace de sa vocation démocratique. Les espaces sont organisés en fonction des différents publics (enfants, adolescents, adultes, aînés, communautés culturelles, etc.). Par ailleurs, les usagers ont leurs préférences, certains apprécient la tranquillité qu’assure une bonne acoustique et une certaine intimité où ils sont à l’abri des regards; d’autres aiment le bruit, l’animation, être vus. Les apprenants ne sont pas tous les mêmes, selon les styles, on apprend mieux en groupe ou individuellement, avec des facilités pour emprunter un ordinateur ou brancher le sien. Les lecteurs vont se distribuer entre des places individuelles, des tables pouvant accueillir plusieurs personnes, des salles pour le travail en équipe, des salons de lecture, des cafés. Le registre des attentes en matière de récréation est aussi vaste que pour celles qui sont liées à l’apprentissage. Les tendances qui orientent cette variété sont influencés par le monde du divertissement, du commerce et de la technologie et proposent la création d’espaces ouverts, sociaux/collaboratifs (facilitant les interactions), émotionnels (comme prolongement de la maison et de la communauté), segmentés (différenciés par public en exploitant divers mobiliers, éclairage, revêtement, sonorité, agencement, signaux visuels, technologies ) expérientiels (aptes à véhiculer un aura positif, « hot », « fun », traduisant un certain style de vie auquel on serait bien disposé à s’identifier), inclusifs ( qui reflètent les habitudes et l’appartenance ethniques des usagers qui sont associés aux communautés culturelles) multimédias (qui élargissent ce type de collections et qui valorisent les relations intertextuelles entre le livre et les autres composantes de l’univers documentaire – musique, film, numérique, etc. Enfin, partout dans le monde, on observe un accroissement de projets de bibliothèques qui sont développés en partenariat avec d’autres institutions : universités, centre d’apprentissage, centres culturels, lieux de diffusion, écoles, centre d’affaires, d’emploi, de services sociaux. L’hypothèse de points de service gouvernementaux dans les bibliothèques de Montréal est à l’étude en ce moment.

5. interactif un espace qui facilite les contacts et les rencontres entre les gens ainsi qu’entre les gens, les services et les documents. Le renouveau de la bibliothèque comme centre d’information et de culture communautaire – dans la perspective du développement durable – la positionne comme un lieu privilégié pour contribuer à l’élaboration de stratégies de croissance locales et pour favoriser l’habilitation (empowerment). Des espaces sont prévus pour stimuler l’activité citoyenne et faire en sorte que la bibliothèque devienne le cœur, le pivot du village urbain. Cette orientation signifie que des salles de tailles diverses pour la formation, les assemblées, les réunions, les conférences, les événements culturels, les expositions, seront mis à la disposition de la communauté. Les divers partenariats et la présence de point de services gouvernementaux mentionnés plutôt s’inscrivent aussi dans cette foulée. Le web social, la retransmission d’événements, la vidéoconférence, etc. vont faciliter le réseautage en assurant une continuité dans les transactions et les déplacements entre les territoires physiques et numériques. Le hall comme agora et le café comme milieu de vie sont conçus comme les marqueurs de l’identité sociale de la bibliothèque contemporaine en tant que troisième de lieu.

6. stimulant, inspirant (conducive)un espace humain de qualité supérieure qui motive et inspire les gens. Générant la sphère publique, au coeur de la communauté, la bibliothèque doit traduire le rôle et la valeur de ce lieu distinct, et partant, de ceux qui l’habite. L’ambiance doit être confortable, propice à l’étude, à la réflexion, à l’examen critique; énergisante, elle doit stimuler et encourager les usagers, et contribuer à mettre du sens dans leurs projets, dans leurs destinations. Une architecture ambitieuse et imaginative, des aménagements originaux et variés, du mobilier de qualité vont définir cet espace ouvert à l’exploration et au dépassement de soi. Cette dimension sera enrichie par la présence d’artefacts culturels, d’oeuvres d’art, des jardins sensoriels, distribués dans des aires d’expositions qui s’insèrent aussi nombreux que possible dans l’environnement.

7. durableun espace qui offre des conditions appropriées pour les utilisateurs, les documents et les ressources technologiques. La qualité architecturale doit être développée en fonction du bien-être et de l’environnement en visant une réduction de l’empreinte écologique. Des conditions qui soient environnementalement durables sont nécessaires pour le confort des utilisateurs mais aussi pour une exploitation efficace des équipements informatiques et pour la sauvegarde des documents. Ces conditions dépendent d’un contrôle de l’humidité, de la température, de la lumière,  de la poussière, de la ventilation, de la pollution, des matériaux, de l’énergie en visant un bilan neutre en carbone.

8. sécuritairepour les gens, les collections, les équipements, les données, le bâtiment. Il existe des risques pour les utilisateurs, les collections, les équipements, les données et le bâtiment et la programmation doit faire en sorte de se conformer aux normes et aux législations touchant la santé et la sécurité.

9. efficaceun espace qui vise à des économies de superficie, de personnel et de coûts d’opération. Les bibliothèques doivent opérer de la manière la plus efficace et économique que possible dans un contexte d’attrition. Récemment, la gestion des espaces, leur utilisation et leur efficacité de même que les coûts associés à tout le cycle de vie du bâtiment sont scrutés avec soi et les projets sont appelés à démontrer leur valeur en relation avec les sommes considérables qu’ils engagent.

10. adéquat pour les technologies de l’informationavec des équipements flexibles (dans le temps et l’espace) pour les usagers et les membres du personnel. Les technologies de l’information n’ont pas rendu les bibliothèques obsolètes parce que celles-ci les ont intégrées dans leurs espaces et dans leur offre de service. Les nouveaux espaces doivent permettre aux utilisateurs de profiter des changements technologiques par le biais d’une expérience positive. La programmation devrait être fondée sur des hypothèses concernant les technologies de demain et une compréhension des besoins des citoyens numériques et de ceux qu’il faut inclure au sein de la société de l’information. Le technologies de libre-accès (guichet automatisé de prêt et de retour) favorise l’autonomie de l’usager qui souhaite ce type de service. La technologie doit être omniprésente par le biais du sans-fil et de la distribution des branchements. L’espace doit être propice à une dissémination de la technologie plutôt qu’à une concentration de celle-ci par le biais d’un parc de postes informatiques alors que la mobilité des équipements (portables, que ce soit ceux des usagers ou prêtés par la bibliothèque, lecteurs numériques, Ipad, etc.) est une tendance lourde. Comme en milieu universitaire, les bibliothèques publiques devraient également tenir compte des tendances liées aux nouvelles interfaces de la connaissance qui constituent des sources d’apprentissage mobile, connecté, visuel, interactif. Partenaire de la communauté à travers la technologie, des salle de formation sont prévues dans la bibliothèque, de même que les dispositifs nécessaires pour assurer les services hors-les-murs tel que le prêt à domicile.

En plus de ces qualités, la nouvelle bibliothèque devrait posséder un facteur « wow » et être en mesure de captiver les utilisateurs tout en traduisant, de manière forte, l’identité de marque de l’institution.

Pour compléter cet horizon, on ajoutera que ce lieu devrait être conçu suivant une approche :

  • de réseau : qui tiennent compte de son inscription dans un ensemble plus large, ville, province, communauté internationale, susceptible d’assurer une meilleure planification des activités et une rationalisation des ressources.
  • d’intégration : qui, suivant la perspective de l’architecture intégrée, implique l’utilisateur, qu’il soit usager ou membre du personnel, dans le processus de programmation et de design.
  • de marketing : ici encore, il s’agit d’une approche centré sur l’usager et ses besoins, plutôt que sur les collections; on mise alors sur des techniques de marketing pour mieux identifier l’offre de produits et de services, leur valeur ajoutée, de même que les stratégies promotionnelles et les espaces où celles-ci devraient être déployées.
  • de mémoire :  qui contribue à création, à la sauvegarde et à la mise en valeur des collections locales dont la bibliothèque est la gardienne avec les espaces et les équipements que ceci requiert.
  • favorable au jeu et à la créativité : qui réponde aux attentes d’un positionnement de la bibliothèque comme lieu de divertissement et d’exploration en proposant des aires pour la conception multimédias et le jeu vidéo (gaming) par exemple.

*L’image provient de la galerie de Lauren Maning sur Flickr. Il s’agit de la Yale University’s Beinecke Rare Book and Manuscript Library. Ceci n’est pas une bibliothèque publique, pourrait-on protester. Manifestement et ce pourrait passer pour un choix d’autant plus curieux que je tentais de ramener la discussion dans cette perspective. C’est juste, mais je trouvais intéressant de montrer que même lorsque les livres se font rares, si c’est ce que l’avenir nous réserve, les lieux peuvent retentir et dire encore toute l’importance qu’une communauté leur accorde.

2 thoughts

  1. Pardon, qu’entendez-vous par « chutes intelligentes » ? J’imagine le système des pharmacies, grands toboggans à boîtes de comprimés, sans doute en décalage avec votre intention.

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