La bibliothèque publique : le modèle québécois

Quel est le modèle symbolique qui structure nos représentations de LA bibliothèque publique et des bibliothèques publiques en tant que projets au Québec? Le 5ième anniversaire de la BAnQ-Grande Bibliothèque qui dispose de cette double mission, nationale et publique, nous offre l’opportunité de réfléchir à cette question.

Dans l’espace, un peu étroit, du billet de blogue, je vais proposer une réponse à l’aide de la monographie Bibliothèque publique et Public Library : essai de généalogie comparée (Presses de l’enssib, 2010) par Anne-Marie Bertrand qui est un essai absolument remarquable. Cet ouvrage poursuit l’exploration de la notion de « modèle de bibliothèque » initiée dans Quel modèle de bibliothèque? (2008), de la même auteure, que j’ai aussi lu et sérieusement apprécié (avec une réserve concernant son analyse du concept même de « modèle », mais ceci est une autre histoire).

Dans sa démarche, Anne-Marie Bertrand explore et compare les thèmes caractéristiques des modèles français et américain de la bibliothèque publique. Elle identifie 4 « divergences majeures » qui sont de nature politique : la fonction de formation, le rôle dans la vie démocratique, le soutien public, l’advocacy. Ces quatre différences découlent d’une certaine conception du savoir et du partage du savoir qui est enracinée et entretenue, sous un mode distinct, dans les bibliothèques américaines et françaises (que je n’aborderai pas mais qui mériterait certainement un autre billet).

À grands traits, il en ressort que les Public Libraries se définissent par leur destination sociale consacrée à l’accès libre à l’information et au savoir, supportés par la médiation et la formation. La médiathèque française, quant à elle, se démarque par son souci des collections et des services culturels aux fins de la démocratisation culturelle.

Face à cette réflexion, la question qui s’est naturellement imposée, on la devine : et les bibliothèques publiques québécoises dans tout ça?

1.La fonction de formation. Le support aux immigrants, la place de la formation aux adultes, l’emphase placée sur le public jeunesse déterminent, avec la contribution des bibliothécaires de référence, le rôle éducatif de la bibliothèque américaine, comme c’est aussi le cas, pour la bibliothèque québécoise. Les services, les espaces et les collections sont prévus en conséquence : aide-aux-devoirs, cours aux adultes, salle d’étude, et j’ajouterais les nombreuses actions de médiation qui perpétuent cet héritage vivant.

En France, la bibliothèque publique d’aujourd’hui veut se distancer, affirme Marie-Andrée Bertrand, des bibliothèques savantes « en l’amputant de son volet éducatif ».

2.Le rôle dans la vie démocratique. Les bibliothèques publiques américaines et québécoises se positionnent en tant que sphère public. Elles participent également à la formation et à l’émulation citoyenne et communautaire en tant que « relais de la vie politique et associative locale, en donnant accès à l’information gouvernementale, en identifiant les décideurs et leur agenda ». Les bibliothèques américaines sont aussi soucieuses de marquer l’identité des communautés et d’en préserver la mémoire patrimoniale : on y trouve, à cette fin, des salles pour la généalogie et l’histoire locale, une pratique inégalement adoptée, par contre, du côté du Québec francophone.

En France, les bibliothèques sont réfractaires à l’engagement politique et communautaire, à la notion de participation citoyenne.

3.Le soutien public vs le pouvoir public. Les Publics Libraries sont financés par la base, supportés par des crédits votés par les contribuables. Les citoyens ont l’habitude de se porter volontaires à la bibliothèque ou dans les associations d’amis (même à Beverley Hills, les stars l’affichent avec fierté).

En France, comme au Québec, les bibliothèques naissent d’en haut, installées dans la dépendance des décisions des pouvoirs publics et non par la volonté des usagers ou des citoyens. C’est le pouvoir public qui trace et modèle le contour de l’institution en lui assignant un rôle de démocratisation de la culture qui prend, à regret, en France, la forme d’une transmission culturelle à saveur élitiste.

Au Québec, les pouvoirs publics interpellent aussi les bibliothèques pour qu’elles assument la fonction de démocratisation culturelle mais en l’attachant à l’enjeu éminent de la survie de la culture québécoise.

À la cérémonie soulignant les 5 ans de la Grande Bibliothèque, qui s’est tenue hier, Lise Bissonnette et Louise Beaudoin ont explicitement abordé la relation entre démocratisation et survie culturelles. (En passant, c’était un pur bonheur de les entendre, j’espère qu’il y a eu au moins une captation sonore de ce moment). Le premier ministre Charest qui était aussi présent a rappelé que la Grande Bibliothèque porte « cette mission sacrée de défendre notre langue et notre culture ». On aura compris qu’au Québec, le mandat que la bibliothèque reçoit des pouvoirs publics n’est pas léger et revêt une signification existentielle qui n’a rien à voir avec un programme de « lecture-plaisir pour tous ». D’un autre côté, cela ne veut pas dire que toutes les bibliothèques publiques québécoises ont à vivre ce fatum avec la même intensité et la même urgence que la Grande Bibliothèque.

Mais, pour revenir à la question du soutien public, comme les citoyens français ou québécois n’ont pas nécessairement eu à demander ces établissements, comme ils ne s’y investissent pas, ils ne se battront pas non plus pour ceux-ci dans les temps difficiles. Le soutien public manque souvent cruellement à ces institutions discrètes dont l’évaluation de l’impact se mesure difficilement. Et tant qu’à parler de la Grande bibliothèque qu’on aime tant, qui, justement, s’est levé pour protester, dénoncer les coupures budgétaires qui l’ont affectée il y a peu?

4.L’advocacy. La défense et la promotion des bibliothèques s’incarnent dans un discours structurant, ininterrompu, qui inspire le soutien public américain. Comme le dit si justement Marie-Andrée Bertrand : « Le soutien aux Public Libraries est une sorte de genre littéraire. Parler pour les bibliothèques, porter témoignage de leur importance, souligner leur apport, leur place dans la société américaine sont des exercices de style, auxquels se livrent les présidents des États-Unis comme les élus, comme les usagers et les bibliothécaires. » (p. 192)  J’ajouterai que, dans les provinces canadiennes anglophones (car on s’entend que ce qui est dit des bibliothèques américaines s’appliquent intégralement aux bibliothèques canadiennes ) il existe un programme de formation national pour apprendre à maîtriser l’art stratégique de l’advocacy.

En France, comme au Québec, on entend « une rhétorique de circonstance », bonne pour les inaugurations, souvent dans un contexte électoraliste.

Cela dit, Marie-Andrée Bertrand précise bien que ces divergences fondamentales qu’elle pointe n’épuisent pas tout ce qui distinguent les deux modèles. Cependant, j’ajouterais à cette liste, deux dimensions qui séparent de manière constitutive les deux mondes : la relation à l’espace et l’approche managériale. À mon avis, ces deux conditions de possibilité distinguent également les bibliothèques américaines et québécoises de l’approche française.

5. La relation à l’espace. L’espace américain, ses étendues, sa démesure, a imposé le déploiement de services mobiles même à dos de cheval. La préoccupation d’aller rejoindre les clientèles là où elles sont, qu’elles soient localisées dans des corridors mal desservis ou qu’elles soient inaccessibles pour des raisons de handicap ou de défavorisation, est une préoccupation lancinante. De même au Québec, on s’est approprié le sens et le service de outreach, un terme qu’on utilise souvent sans le traduire : on va dans les écoles, dans les centres de personnes âgées, dans les parcs, on se dote de bibliothécaires ou d’animateurs hors-les-murs, on pratique le service à domicile. La bibliothèque numérique, les services en ligne,  s’inscrivent dans cette trajectoire.

6. L’approche managériale. Plus récemment, la bibliothèque publique américaine a réaménagé ses assises et sa vocation en termes économiques. Le milieu documentaire a subi l’ascendant du modèle du marché, les pratiques ont été empruntés aux stratégies entrepreneuriales et managériales, les usagers sont devenues des clients si bien qu’on prône l’approche-client, les relations publiques sont devenues des opérations de marketing, on mesure la qualité pour viser la satisfaction à l’aide de normes ISO et d’indicateurs de performances. S’il y a lieu, à mon sens, d’être, dans une certaine mesure, inquiet de ce tournant, la question qui nous occupe ici,  consiste à cibler des proximités essentielles entre les États-Unis et le Québec, alors ceci en est une qui n’est pas négligeable. (On peut lire à ce sujet Dismantling the Public Sphere par John Bushman).

Par contre, je ne pense pas que la bibliothèque municipale française soit assujettie à la philosophie de la nouvelle économie avec pour objectif ultime de chiffrer, pour fin de démonstration, son utilité sociale.

Résultats : 2 rapprochements  avec la France (en blanc dans la carte conceptuelle), 4 avec l’Amérique (en gris). Si toutes les parties valent le même poids, le modèle québécois s’incarne au deux tiers dans la vocation, plus américaine, de l’utilité sociale et dans un autre tiers, plus français, qui est celui de la transmission de la culture.

Par ailleurs, en défendant cette thèse, j’adopte une position qui tranche avec les approches revendiquées par les penseurs de la bibliothèque publique au Québec comme Jean-Paul Baillargeon, Marcel Lajeunesse et Lise Bissonnette. À mon avis, le mythe de la bibliothèque publique culturelle comporte une dimension normative forcée qui prône ce que l’on croit qu’elle devrait être au détriment du modèle réel travaillé par les forces sociales. Mais, en même temps, on ne peut que comprendre la fonction de ce mythe dans le contexte des revendications identitaires, historiques et politiques québécoises. L’ambiguïté de nos relations avec le Canada et les États-Unis nous empêchent, je crois, d’assumer nos parentés, nos héritages et nos imaginaires communs.

La bibliothèque en première ligne (comme les services de santé) et en ligne au Québec remplit une mission sociale essentielle : elle est le temple de l’éducation informelle, le pilier de la démocratie, la gardienne de l’identité et de la liberté d’expression, et ces finalités passent par la culture. C’est dans ce maillage plus nuancé entre le social et le culturel que s’articule le modèle de la bibliothèque publique québécoise.

* L’image de BAnQ provient de la galerie de kevincrumbs sous licence creative commons dans Flickr. Le commentaire qui accompagne cette photo dit : « I  love this library to death ».

10 thoughts

  1. Merci pour cette analyse qui ne pouvait que ravir l’amateure de comparatisme en moi! 😉

    Il y a un autre point que tu aurais peut-être pu relever: la question des ressources humaines. Cliché, certes, mais cliché reposant sur une réalité: les structures sont beaucoup plus hiérarchiques, à première vue, en Europe qu’en Amérique.

    À +

  2. Pas cliché du tout Marie H, je pense que tu as tout à fait raison. Et c’est certainement une dimension structurante. Il faudrait voir l’impact peut-être de ces différences sur l’organisation et les services.

    A+!

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