L’oeuvre ou le livre ou le sophisme ?

Serge-André Guay de la Fondation littéraire Fleurs de Lys a partagé son point de vue sur la question de la relation entre le livre et l’oeuvre soulevée lors de la Journée de La Fabrique du numérique. Pour mémoire, lors de cet événement, il a été posé que le livre ne constituait désormais plus le support unique ou privilégié pour l’oeuvre littéraire et qu’il convenait désormais de référer à l’oeuvre pour embrasser les différentes manifestations de la littérature. J’en ai parlé dans un billet consacré à cette journée.

J’ai pris un peu de temps pour répondre à cet article parce que parfois on lit des trucs, on soupire, et on se dit que, dans l’économie de notre temps, ça ne vaut pas la peine. Mais, le texte de M. Guay a circulé du côté de owni.fr (dont je questionne les normes éditoriales) qui a une bonne audience. Ensuite, les arguments présentés sont  de ceux qu’il n’est pas rare d’entendre aussi j’ai pensé qu’il était peut-être valable de mettre à jour ce qu’ils avaient d’insoutenable afin d’encourager les contradicteurs à trouver autre chose.

La thèse de l’auteur de cet article est essentiellement la suivante :  « il faut préserver le concept de livre ». Et l’argumentaire qui le supporte se présente ainsi :

Il faut préserver le concept de livre car :

1. Le concept de livre est ancré depuis très longtemps dans les habitudes de la population.

2. Proposer des alternatives au livre sèmerait la confusion chez le « bon peuple ».

3. Il n’existe pas d’alternatives, c’est-à-dire de « nouvelles écritures ».

La prémisse 1. constitue un sophisme. « Qu’il soit imprimé sur papier ou sous la forme d’un fichier numérique, l’avenir du livre est pour longtemps encore dans le concept de livre. Pour le définir, il faut respecter la perception du livre au sein de la population: un objet de papier imprimé d’une oeuvre » en soulignant que cette perception est soutenue par « la force de l’idée du livre au siècle dernier et de nos jours ».

Le sophisme en question est celui de l’appel à la tradition qui justifie ce qu’il affirme au sujet des idées, des attitudes ou des comportements en invoquant qu’ils existent depuis fort longtemps et qu’ils sont conforme aux habitudes ou à la tradition.

La prémisse 2. repose sur une posture lourdement paternaliste : « Une grande confusion règnerait au sein de la population si toutes les discussions autour de ces soi-disant nouvelles formes d’écriture et au sujet de la remise en question de la référence au livre au profit de l’oeuvre trouvaient un écho public étendu. Déjà incité à se familiariser avec le livre électronique et les exemplaires numériques, le bon peuple a déjà plusieurs décisions à prendre dans la balance. S’il faut que les « hippies des pixels » viennent mêler les choses, plusieurs personnes vont tout simplement décrocher et l’avenir du livre souffrira d’une mauvaise réputation… »

Dans ce cas, on véhicule une conception de la personne comme mineur et, à cet égard, on cherche à la protéger sans son consentement en lui évitant l’accès à l’information et au débat public. Mineur s’oppose à majeur au sens de sujet libre, autonome, capable de juger et d’exercer son libre-arbitre.

La raison 3. à l’appui du concept de livre consiste à dire que, de toute manière, il n’existe pas de nouvelles écritures qui pourraient représenter une alternative. L’auteur y va lui-même d’une série d’exemples:  blogue, écriture collaborative, hypertexte dont il rejette les prétentions.

M. Guay soutient que ces écritures ne sont pas nouvelles, qu’elles sont identiques, de fait, à celle du livre, qui est l’écriture textuelle. La présence de liens, souligne-t-il, ne change rien à l’identité de ces oeuvres.

Pas sûr. L’identité de Prochain épisode, c’est le texte qui la porte. Deux exemplaires sont des exemplaires de Prochain épisode s’ils sont identiques à l’oeuvre, c’est-à-dire, s’ils partagent le même texte, la même séquence de caractères et d’espaces. Mais si on prend un classique de la littérature hypertextuelle, comme Victory Garden par exemple, l’identité repose sur un ensemble d’unités textuels avec un certain algoritme combinatoire : on ne peut pas invoquer seulement le texte pour décrire l’oeuvre, pour identifier deux exemplaires comme des exemplaires de Victory Garden.

Par conséquent, on ne peut pas assimiler l’ontologie de Prochain épisode et celle de Victory Garden, ce sont des sortes d’oeuvres distinctes, des écritures distinctes. Pas besoin de 36 contre-exemples pour réfuter la thèse selon laquelle l’écriture textuelle est la même que celle des ‘soi-disant nouvelles écritures’ numériques. Je tiens donc cet argument pour non fondé.

Une thèse plus faible consisterait à accepter  l’existence de ces nouvelles écritures comme catégorie littéraire distincte mais en suggérant que les membres de celle-ci ne sont pas crédibles.

À mon avis, dans la mesure où on accepte l’existence des autres littératures, c’est suffisant pour  échapper au dilemme de M. Guay : pas d’alternatives donc le livre. Marginale ou pas, la littérature numérique existe et représente une option dans un contexte pluraliste. Maintenant que les nouvelles écritures soient légitimes, « sérieuses », crédibles ou pas, ne nous appartient pas. C’est un univers qui est en train de construire son propre système de légitimation qu’on le veuille ou non. Et ce système croise déjà celui de la littérature traditionnelle. Par exemple, dans Le Devoir, Guylaine Massoutre discutait de l’oeuvre de François Bon : « Dans son fameux site Internet (www.tiers-livre.net), [il] tient chroniques, blogue, annonces, extraits et articles littéraires de qualité. »

En somme, les prémisses qui appuient la thèse selon laquelle il faut préserver le concept de livre apparaissent ici soit fallacieuse, paternaliste ou fausse.

J’ajouterai que des affirmations confuses essaiment dans tout l’article. Par exemple, je reviens sur l’énoncé qui porte la définition :

« Qu’il soit imprimé sur papier ou sous la forme d’un fichier numérique, l’avenir du livre est pour longtemps encore dans le concept de livre. Pour le définir, il faut respecter la perception du livre au sein de la population: un objet de papier imprimé d’une oeuvre« .

On reformule ? Ça dit : qu’il soit imprimé sur papier ou sous la forme d’un fichier numérique, le livre se définit comme « un objet de papier »… Ouch. Et, il y en a d’autres, j’ai vidé la cartouche de mon stylo rouge.

Sans vouloir être trop cynique, je dirais que je ne suis pas certaine que ceci méritait d’être publié même sur le web.

4 thoughts

  1. Hé! Hé! Hé!

    Je suis gagnée d’avance dès lors qu’il est question de sophismes démontrés et démontés. 😉

  2. Merci Marie, je n’ai pu mieux faire qu’un coup de gueule à la suite de sa publication sur OWNI… je pense que c’était de la provok mais bon…

  3. @Marie H, oui je suis certaine que c’est dans ton style…classique!

    @Leroy, je serais très intéressée de lire ton coup de gueule si tu pouvais m’envoyer le lien. Ça aussi c’est dans le style de @Marie-H 😉

  4. c’était dans l’article sur OWNI, le deuxième commentaire après celui de Thierry Crouzet, disons que le personnage m’éneeeeeerve 🙂

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