L’histoire des bibliothèques publiques : une histoire écrite sans elles

La monographie Introduction to Public Librarianship de Kathleen de la Pena McCook (Neal-Schuman, 2004) est encore inégalée dans le domaine académique. On regrette que ce document qui a connu une réception unanimement favorable n’ait pas été traduit en français. Ce manuel qui explore les fondements sociaux de la profession, la signification politique de « publique » dans l’appellation « bibliothèque publique », s’adresse aussi bien aux étudiants qu’aux professionnels.

Suivant cette auteure,  les bibliothèques contribuent au développement de la sphère publique; ce sont  des institutions qui bâtissent les communautés. Les bibliothèques invitent tous les citoyens, notamment les défavorisés, les exclus, par l’accès à la lecture au savoir, à joindre leur voix aux discours, aux représentations sociales, aux valeurs communes et, ce faisant, à aménager ces instances qui transformeront les communautés et la sphère publique. Les fondements de la profession que de la Pena McCook revendique sont ceux de la justice sociale et de la démocratie. C’est un livre qui a eu beaucoup d’influence sur mon parcours je l’avoue (si certains se demandent encore pourquoi je ne suis pas en bibliothèque universitaire par exemple).

À l’occasion du 8 mars, je veux attirer l’attention sur le chapitre 2 de cette somme , “Brahmins, Bequests, and Determined Women: The Beginnings to 1918,” qui s’intéresse au rôle joué par les femmes dans l’émergence des bibliothèques publiques aux États-Unis.

Selon de la Pena McCook, plusieurs facteurs expliquent la progression impressionnante des bibliothèques publiques américaines entre 1876 et la première guerre, mais 4 forces se sont avérées principalement déterminantes : (1) la contribution des organisations féminines (2) la philantropie; (3) l’établissement des commissions d’état et les bibliothèques mobiles (traveling libraries) gérées par des femmes; (4) la professionnalisation de la profession (p.44). Pourtant les historiens du 20ième siècle mentionnent à peine la présence des femmes dans cet avènement « since women were usually written out of the received history of public library origins. » En d’autres termes, elles ont faites cette histoire, ils ne l’ont pas écrit. La mémoire historique est oubli. What about herstory?

« Public library historians of the nineteen forties, such as Shera (1949) and Ditzion (1947), failed to treat comprehensively the entry of women into librarianship as paid employees, and their role, as we see in their classic studies of the founding of US public libraries. While the 1979 study by Garrison Apostles of Culture, examined the entrance of women into the profession, it tended to view early women librarians as sustainers of the moral views of their male counterparts. Hildenbrand (2000) questions this view, seeking rather to argue for a history of librarianships that looks at the interrelatedness of socially constructed categories. Subsequent studies indicate that addition of women to the ranks of the library profession may have been a strong factor in the shift from library service shaped for cultural uplift to one of community-based service. The shift included the opening of stacks, the foundation of youth services and development of services to immigrants. »(p.49)

Approche centrée sur la communauté, accès ouvert, services jeunesse (voir 40 % du prêt) et services aux immigrants, cet héritage correspond aux orientations stratégiques de plusieurs institutions actuelles.

On notera le paradoxe entre la vision inclusive qui fonde le courant progressiste des bibliothèques publiques et l’omission de la contribution des femmes à travers la documentation historique. Les grands idéaux de justice sociale et de démocratie culturelle qui animaient ce mouvement ont apparemment connu des brèches et des failles très tôt à l’intérieur de ces nobles murs et sur les étagères.

Kathleen de la Pena McCook, ainsi que d’autres, ont  nommé, enfin, cet épisode de distraction historique et ce biais épistémologique. Je n’ai pas fait de recherche approfondie sur ce sujet mais si certaines, ou certains, connaissent des articles, des essais qui ont pratiqué cette correction de perspective quant au rôle des femmes bibliothécaires dans l’histoire des bibliothèques au Québec ou ailleurs dans la francophonie, il serait intéressant de le partager, ou d’en indiquer la référence sur Bibliopedia par exemple.

J’ai la conviction qu’il faut envisager dans un avenir rapproché le développement de collections numériques thématiques locales – par exemple, l’histoire de l’immigration, la gastronomie et la cuisine, le patrimoine immatériel, les oeuvres des enfants, la musique etc.  Mais avant tout, les bibliothèques devraient s’attacher, dans ce nouveau registre de la création de contenu et de l’éditorialisation du web,  à documenter  (texte, son image, vidéo) leur propre histoire avec une reconnaissance explicitée pour les actrices qui s’acharnent chaque jour contre l’entropie culturelle qui menace la mémoire des autres.

Bonne journée les filles !

*L’image I heart Dewey Decimal System est sous licence creative commons et provient de la galerie de  L. Marie sur Flickr

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