Le cafard par Rawi Hage : c’est nous ou eux ?

Il s’agit d’un immigrant qui définit son appartenance en référence à l’espèce des mi-homme mi-cafard. Je l’ai préféré à celui de Kafka dont la métamorphose existentialiste n’avait pas de nom, pas de contour. Maintenant, on le sait, la chose est claire (quoique sombre) : c’est un cafard ordinaire, l’Autre, perçu/grossi 600 fois sous le microscope, avec les attributs habituels, les poils, l’aspect gluand-galeux, le monstrueux, un pays d’origine, le fini loser. Et sa métamorphose est historique : Il nous (dans le sens de « nous et eux »)  tire avec lui dans le souterrain des cloaques, quel gratitude ! Le jeu qui se joue dans le sous-texte est vicieux, on le connaît, c’est celui qui veut que le monstre n’est pas toujours celui qu’on pense…Et Rawi Hage le joue comme un dieu, celui de la dérision entre autres.

Tellement intoxiquée par ce récit que j’ai craint qu’il n’ait modifié mon code génétique. Problème de chiffrement social depuis…ça ne se raconte pas, comme l’histoire du cafard d’ailleurs.

C’est la nuit et c’est l’hiver, voilà le climat de la terre d’accueil. Le mal de notre animal n’est pas un mal identitaire de type SI, pour Super Immigrant,  celui qui est fortuné et qu’on célèbre, en toute bonne conscience, avec ces identités qui s’additionnent pour donner plus de richesse au bénéfice de tous. Non, dans son cas, les identités au pluriel se soustraient pour nullifier tous ses compatriotes sans exception, les anciens comme les nouveaux. Il est au degré zéro de l’éthique, une forme déviante de la résilience. D’origine libanaise, on se dit : si au moins il pouvait se rappeler un peu son Coran ou sa bible…il y aurait apparemment des sources morales dans ces textes… pas du tout, il vole, trompe, ment, exploite les femmes (qui en redemandent), bafoue toutes les règles sociales, les vertus civiques, sauf…l’éthique de l’amour.

« C’était la nécessité, que j’éprouve souvent, de dépouiller le monde de tout ce qui m’entoure et d’exister par en-dessous, sans objets, sans personne, sans lumière, sans bruit. C’était mon besoin de déployer un éternel édredon qui recouvrirait toute chose, condamnerait le ciel, boucherait ma fenêtre et ferait de l’univers, un jeu d’insecte. »

Et c’est ainsi qu’il nous abandonne, à la fin (après tout ce qu’on a fait pour lui), qu’il nous laisse face à nous-mêmes devant une série de dilemmes terribles  : Rachète-t-il  sa dignité en tuant l’homme qui avait torturé sa compagne ou la perd-il (sa dignité) à jamais ? A-t-il pris sa forme définitive d’homme ou d’insecte à cet instant-là ?  A-t-il toujours été ce cafard ou la société lui a-t-elle fait avaler ? Naît-on cafard ou le devient-on ? Je dirais à ce sujet que, puisque l’ontogénie récapitule la phylogénie, nous avons tous un peu le cafard en nous et que, selon les circonstances, on exprime avec plus ou mois d’éclat, ou de détresse, ce trait.

En revanche, quelques indices nous sont suggérés qui nous invitent à pencher pour la seconde alternative de la disjonction dans tous les cas : pétri par une culture violente au Moyen-Orient, en parité avec la société d’ici qui laisse impunément courir les tortionnaires, qui les cautionnent, notre mi-être avait résisté à l’appel de la violence jusqu’à ce jour où il a tué cet homme, sombré dans les ténèbres de la bête, dans la folie, comme le pur produit de notre époque mais dysfonctionnel et dangereux de façon visible.

J’ai été complètement sous l’emprise de l’écriture fulgurante de Rawi Hage. Je vais le relire en v.o. au risque de perdre encore quelques caractères/plumes dans mon code.  Je n’ai pas lu Parfum de poussière qui a remporté le Prix des libraires du Québec et le IMPAC Dublin Award mais j’ai bien peur que ce soit aussi dément et subversif. Rawi Hage possède un grand lyrisme, une très belle voix et Le cafard (Alto, 2009) est beau comme on dit « c’est beau » en admirant une peinture représentant une scène de crucifixion ou les images des dépotoirs ou des dévastations de Robert Polidori. Beau et troublant. À lire la nuit avec une lampe qui vacille alors que déferlent sur la scénographie de notre confort et de nos certitudes, les intrus ricaneurs à six pattes.

Presque en même temps, j’ai lu le récit Ru de Kim Thuy (Libre Expression, 2009). Après Tout le monde en parle et Cyberpresse, que peut-on ajouter?

« L’histoire de la petite fille qui a été engloutie par la mer après avoir perdu pied en marchand sur le bord s’est propagée dans le ventre odorant du bateau comme un gaz anesthésiant, ou euphorique, qui a transformé l’unique ampoule en étoile polaire et les biscottes imbibées d’huile à moteur en biscuits au beurre »

Guide de voyage extrême à travers les sentiers de la guerre au Vietnam, les naufrages des boat people, et par-delà l’intégration au Québec, la trame de l’horreur cousu en dentelles par des mains d’enfants sacrifiés par l’histoire.

C’est le même récit sur l’exil et l’immigration mais on ne peut imaginer deux approches plus irréconciliables: Le cafard nous salit, Ru qui veut dire « petit ruisseau » ou « berceuse » en vietnamien nous lave, c’est un exercice parfait de résilience positive, un bijou de poésie. Est-ce que l’auteure pourra, le voudra-t-elle ?, écrire autre chose ?

Une réaction

  1. Ouf, assez convaincant. Je ne réserve pas sur Nelligan cette fois-ci, je cours à la librairie! 🙂

    Luc

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