Danah Boyd : Grandir à l’âge des médias sociaux

Si on s’intéresse aux jeunes, il faut connaître Danah Boyd. Elle étudie les pratiques des jeunes dans le contexte de la culture numérique et elle le fait comme nul autre. Elle le fait à la manière d’une ethnologue qui arrive à traduire et à comprendre le langage et les attitudes d’une tribu mieux que la tribu n’y arrive elle-même. Boyd  est une chercheuse/spécialiste des médias sociaux chez Microsoft Research et Fellow à l’Université de Harvard.

C’est elle qui a ouvert, le 20 octobre dernier, le Colloque international sur la Génération C (la génération qui clique, collabore et crée) organisée par le CEFRIO avec une conférence intitulée : « Youth Generated Culture : Growing up in an Era of Social Media ». Boyd a partagé ses observations sur la culture des jeunes en relation avec les médias sociaux et, c’est ce qui devrait nous intéresser tout particulièrement, leurs implications pour le monde de l’éducation.

Que font les jeunes avec les médias sociaux ?

C’est, d’abord et avant tout, pour interagir avec d’autres jeunes qu’ils connaissent, et qui sont de vrais amis, qu’ils se servent des médias sociaux. Pour cette raison, mais aussi parfois pour des questions de sécurité, ils fourniront des informations inexactes, ils mentiront vont dire certains, sur leur profil. Lorsqu’une ado écrit qu’elle a 95 ans, c’est qu’elle n’a pas besoin de fournir une information juste puisqu’elle s’adresse à un cercle d’amis qui connaît très bien son âge.

Les médias sociaux répondent à un besoin de socialiser, particulièrement prégnant à cet âge, de retrouver la gang à défaut de pouvoir le faire physiquement.  Les médias sociaux tiennent lieu d’agora, comme ces centres d’achats où l’on flânait naguère, où l’on placotait, riait, se mélangeait, flirtait… Et la sollicitation commerciale y est tout aussi présente, même si le décor lui n’est plus tout à fait pareil.

Mais tous les amis sur Facebook ne sont pas des amis équivalents, l’articulation publique des amis traduit un système complexe qui est un véritable défi pour la compréhension des médias sociaux. Pour les adolescents comme pour les autres.

Les médias sociaux permettent aux jeunes de composer avec des agendas très structurés et de réconcilier les demandes des parents qui veulent que le focus soit mis sur l’école, les soirs de semaine par exemple, et leur besoin de socialiser.

Les conversations qui se tiennent sur Facebook peuvent nous sembler simplistes, vaines, stériles, futiles, un gaspillage de temps. Et pourtant, cette pratique représente une forme de social grooming qui s’observe dans toutes les sphères sociales, celle des jeunes comme les autres. C’est la foncton perlocutoire du discours qui opère et qui importe ici.

Ce sont les conversations sur la pluie et le beau temps que l’on tient entre adultes dans les corridors, les ascenseurs, près de la machine à café et qui contribuent au maintien des liens sociaux, de l’intérêt mutuel et éventuellement, à la créativité dans les organisations. Dans nos bureaux, nous disposons des photos et ils servent de prétexte pour des échanges anodins avec nos collègues qui humanisent nos milieux de travail. Les réseaux sociaux miment dans un contexte virtuel des aménagements et des pratiques correspondant à la réalité du travail telle qu’on l’expérimente au quotidien. Ces dispositifs sont appelés à devenir de plus en plus stratégiques à mesure que les individus vont être appelés à travailler à partir de la maison, dans un contexte d’isolation relative.

Pour les jeunes, ces conversations de surface, via les statuts modifiés et les commentaires ou les appréciations, sont des gestes significatifs qui visent moins à faire connaître narcissiquement les activités auxquelles ils se livrent à un moment donné qu’à partager leur mode de vie ( life pattern), à rester en contact, à participer et à entretenir le sentiment d’une présence à cette communauté qui est la leur.

Il y a aussi une mise en scène de soi qui s’élabore. Les jeunes s’approprient créativement ces sites pour en faire des prolongements d’eux-mêmes. Ils dépassent le neutre de l’adresse IP, figure impersonnelle, pour s’écrire comme un corps numérique en esthétisant leurs espaces. Comme on tapissait nos chambres de d’images, de posters, de photos, ils s’investissent dans leurs sites.

Par ailleurs, si les jeunes n’utilisent pas tout à fait les médias sociaux comme ils étaient prévus et designés pour l’être, ils doivent néanmoins faire avec l’incontournable sphère publique qui en émerge. Ils doivent négocier avec toutes ces contraintes/opportunités que dispensent la dimension publique des technologies sociales, soit :

  • la permanence (persistence) : les expressions qui sont mise en ligne sont immédiatement enregistrées et archivées pour de bon.
  • la démultiplication (replicability) : le pouvoir du numérique réside largement dans sa capacité à dupliquer l’information, à la faire circuler et passer d’un niveau privé (msn) à un niveau publique (facebook), à la démultiplier dans un environnement où les frontières entre ces deux modes sont floues.
  • la capacité de recherche (searchability) : Tout est cherchable.
  • l’ampleur (scalability) : L’effet de réseau donne aux contenus mis en ligne une échelle qui dépasse largement l’ampleur qu’on aurait voulu leur réserver
  • l’audience invisible (audience invisibility) : Tous les publics ne sont pas visibles sur les médias sociaux et jusqu’à un certain point, il faut réfléchir et se questionner sur ce public à qui on s’adresse.
  • la disparition du contexte (collapsed context) : les médias sociaux entraînent une perte des repères spatiaux, sociaux, temporels, privé-publique, véhiculent des contextes hétérogènes qui se présentent sans module de traduction, ce qui expose les utilisateurs à des « erreurs » d’interprétation.

Quelles sont les implications pour l’apprentissage et le monde de l’éducation ?

Les projets éducatifs actuels tendent à être orientés moins vers les contenus que vers les compétences. Or, une des compétences qui est stratégiquement recherchée, c’est la compétence sociale, la compétence à « vivre-ensemble », celle qui consiste notamment à parler aux autres, à les écouter et à être écouté.

D’une part, les médias sociaux mettent en évidence l’importance fondamentale de la compétence sociale. D’autre part technologies sociales supportent précisément ce type d’apprentissage. Comment peuvent-elles le supporter ?

Il y a des éducateurs qui exploitent ces technologies comme des leviers possibles pour générer des interactions entre les élèves autour de projets. Dans ce cas, on n’oublie jamais que l’objectif est le social, le participatif, le collaboratif et que le volet technologique est le moyen au service de cette fin et non une finalité en soi.

Pour survivre dans le monde de l’information, il y a également des compétences informationnelles à acquérir. Ce n’est pas parce que quelqu’un se sert d’un moteur de recherche qu’il sait comment chercher. Ce n’est pas parce que quelqu’un se sert de Wikipédia qu’il saisit les enjeux critiques liés à l’accès, la création de l’information et sa validité. Mais l’exercice consistant à accompagner les jeunes dans la modification d’une page de Wikipédia offre une occasion inestimable d’explorer ces questions. Boyd mentione l’article « American Revolution », qui est sous haute surveillance des diverses chapelles d’idées qui s’y confrontent,  comme un cas d’étude fascinant en laboratoire.

D’autres éducateurs encore vont engager des conversations avec les élèves pour jouer sur un mode publique et non ambiguë leur rôle pédagogique, et ceci en s’ouvrant des comptes distincts de leurs comptes personnels. Dans ce cas, ces enseignants assument la culture numérique de leurs élèves, reconnaissent pleinement l’utilité des médias sociaux pour la conversation et prennent le parti d’intervenir auprès des jeunes alors que ceux-ci recherchent désespérément des interactions avec les adultes en dehors du contexte éducatif formel dans le but de les accompagner, de les aider à faire sens de tout ce à quoi ils sont confrontés dans leur développement et dans leur expérience d’apprenant et de citoyen.

On peut apprendre énormément des usages créatifs que les jeunes font de la technologie. Mais, au-delà du mythe des supposés natifs numériques, il faut admettre que bien des adultes se servent des médias sociaux plus nativement que les jeunes. Les adultes ont aussi une expérience, des connaissances et une capacité à mettre en perspective qui fait défaut aux plus jeunes qui prennent la technologie pour acquise et qui ont tendance à la juger comme non-problématique. Par ailleurs, même si on admet que les jeunes sont plus réceptifs dans un contexte d’apprentissage par les pairs, les adultes qui maîtrisent les technologies sont aptes à intervenir comme des pairs experts. De ce point de vue, les adultes sont bien loin d’être disqualifiés et les jeunes ont grandement besoin qu’on les supporte au travers les conséquences infortunées de leurs usages maladroits de la technologie

Ainsi, il faut être en mesure d’intervenir, même à distance, en étant engagés, comme parents, comme éducateurs, lorsqu’ils subissent  et souffrent des effets pervers de la technologie et qu’ils se retrouvent piégés socialement comme c’est le cas dans des situations de harcèlement ou d’exclusion social. À ce moment-là, sur le terrain même de leur souffrance, ils n’ont peut-être personne vers lequel se tourner qui pourrait comprendre ce qui leur arrive, les aider et les protéger.

Et pour nous, les bibliothécaires ?

Si cette réflexion vous a interpelés, je vous invite à proposer certaines pistes de réflexion et d’action pour le monde des bibliothèques. Quelles sont les implications pour la  bibliothèque jeunesse, comment pouvons-nous intervenir, auprès de cette clientèle, par l’intermédiaire de nos services, de nos aménagements, physiques comme virtuels, et plus généralement de notre vision ?

On peut suivre Danah Boyd sur Twitter (@Zephoria) et voir une vidéo-conférence proposée comme un avant-goût pour le colloque du CEFRIO.

Je vous souligne d’autres compte-rendus qui ont été réalisés sur cette conférence notamment sur le blogue du CEFRIO, Infobourg et sur ErgonomiA.ca

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