La littérature électronique francophone célèbre son 45ième anniversaire de naissance

baudot

J’avais annoncé une série estivale sur le sujet de la littérature électronique/numérique, je récidive avant que les feuilles ne tombent.

La littérature croise l’informatique dès les balbutiements des premiers calculateurs, à la fin des années 50. On s’entend unanimement pour dire que la littérature informatique est née avec les premiers poèmes par ordinateur de Théo Lutz, ingénieur à Stuttgart, en Allemagne, parus dans la revue Augenblick. Rassemblés sous le nom de « Stochastichte text », ces poèmes ont été produits par combinatoire avec pour unités, les cent premiers mots du roman de Kafka, Le Château.

De nombreuses sources attestent aussi que les premiers poèmes produits par un ordinateur en français ont été générés, à Montréal en 1964, par Jean A. Baudot.[1] Cet ingénieur de l’Université de Montréal a produit  un des premiers générateurs combinatoires de littérature produisant du texte. Ces productions ont été publiées sous le mode d’un recueil de poèmes et sous le nom de La Machine à écrire mise en marche et programmée par Jean A. Baudot.[2]

Par conséquent, l’année 2009 constitue le 45ième anniversaire de la naissance de la littérature électronique en langue française.

Plus précisément, Jean A. Baudot a réalisé un programme qui comprenait un dictionnaire, soit un ensemble de mots, sur lesquels était appliqué un algorithme combinatoire impliquant quelques règles syntaxiques programmées, et qui permettait de générer automatiquement des textes. Les résultats sont étonnants, notamment dans le cas où le dictionnaire a été constitué à partir d’un lexique extrait d’œuvres de Victor Hugo, par exemple :

« Les lueurs aristocratiques et les ailes souveraines profanent la justice même », « Les abîmes et les moissonneurs solitaires n’erraient jamais »

« Les espaces augustes entrent en pleine nuit, car des broussailles funèbres dominent les brumes ».[3]

Mais l’expérience de rédaction automatique la plus soutenue a été réalisée à l’aide du lexique d’un manuel scolaire que l’on trouve également dans ce document. Dans la préface, Baudot décrit sa démarche :

« Les phrases qui apparaissent dans ce volume ont été composées et rédigées par un ordinateur… Comment tout cela est-il possible ? C’est fort simple. Il suffit d’enseigner à la machine quelques règles de grammaire, de syntaxe, de forme et de construction de phrases, ainsi qu’un certain vocabulaire de base et de la laisser agir. Nous assistons alors au travail d’un authentique robot qui écrit sans comprendre ce qu’il dit, car il ne connaît pas le sens des mots, tout en demeurant grammaticalement correct, car il ne peut enfreindre les règles qui lui ont été dictées. … Nous voulions seulement observer comment se comporterait une machine à laquelle on avait enseigné un peu de grammaire, et ayant à sa  disposition un lexique restreint (630 mots environ). Afin d’éviter d’introduire, consciemment ou inconsciemment, du parti pris dans le choix des mots à mettre à la disposition de l’ordinateur, on décida d’extraire systématiquement tout le lexique d’un manuel de français d’un niveau aussi élémentaire que possible. À cette fin, on a choisi le manuel de quatrième année actuellement utilisée dans nos écoles et intitulé : « Mon livre de français » (Frères du Sacré-Cœur). Les six cent trente mots du lexique représentent environ la moitié du vocabulaire de ce manuel. Tous les mots utilisés sont donc des mos simples et courants, non recherchés et du niveau intellectuel d’enfants de dix ans.

Lors de cette expérience, la machine ayant été dûment instruite, on décida de la mettre en marche un soir et de la laisser balbutier seule durant une nuit complète. Grande fut notre surprise le lendemain matin de constater qu’elle avait rédigé des milliers de phrases sur du papier qui commençait à joncher le sol et qu’elle semblait décidée à continuer si on ne l’avait arrêtée.

Ce volume représente un échantillon de ces phrases, ainsi composées par ce processus automatique. Les phrases sont reproduites textuellement, même si parfois la tentation fut grande d’y apporter de légères modifications. »[4]

Queneau a manifesté dans une lettre un vif intérêt pour l’expérience de La Machine à écrire dont Baudot lui avait fait parvenir un exemplaire.

En réfléchissant sur l’achèvement de Baudot, on peut se demander jusqu’à quel point, sa production remet en question l’approche traditionnelle de l’oeuvre textuelle. En effet, Baudot présente sa contribution littéraire sur le plan du résultat de son expérimentation : Cet ensemble fini de phrases, voilà l’oeuvre. On n’est pas  alors dans une démarche, à la manière de Queneau dans les Cent mille milliards de poèmes, où l’oeuvre est conçue comme un ensemble des unités textuelles sur lesquelles opère de manière aléatoire un algorithme combinatoire et qui fait partie des caractéristiques essentielles du poème. Dans le cas de Queneau, l’oeuvre n’est pas un certain résultat des combinaisons, mais le programme, le potentiel combinatoire. Le recueil de La Machine à écrire passe  définitivement le test orthographique : On peut épeler la séquence des caractères et des espaces qu’il contient. L’objet que Baudot soumet à notre appréciation est un texte. Ce que Queneau ou Guy Robert  (dans Ailleurs se tisse, voir le billet précédent) nous proposent va plus loin.

Cela dit, bien que la syntaxe de La Machine à écrire soit linéaire, il faut néanmoins accorder à cette œuvre le fait que le sens et la narration apparaissent essentiellement brisées. Ces  phrases qui forment des «vers libres» – libéré, on aura compris, du contrôle de leur auteur. À ce titre, la proposition de Baudot s’inscrit légitimement dans le projet de remise en question de la littérature traditionnelle.[5]

Et puis, Baudot ne s’attribuait aucune fonction auctoriale dans la production des phrases. Son générateur combinatoire participait ainsi à la réflexion sur le statut de l’auteur alors que la mort annoncée de ce dernier était déjà âprement débattue dans les milieux littéraires.[6] La machine à écrire dont l’auteur, une machine,  n’est pas vivant ne confirme-t-elle donc pas la mort de l’auteur ? Et pour preuve, on raconte que des démêlés judiciaires liés à ses productions auraient failli coûter la prison…à l’ordinateur de Baudot ! [7]

Cette façon de questionner l’auteur plutôt que le texte n’est pas spécifique au travail de Jean A. Baudot. Les générateurs de textes de la première école. de 1959 à 1980, remettaient généralement en question le statut de l’auteur avant celui du texte.  Durant cette période, les écrivains de générateurs automatiques sont le plus souvent des chercheurs et des ingénieurs qui produisent ce qu’on appelle des textes générés imprimés sur du papier :  « c’est le texte imprimé, résultat du travail de la machine, qui est à cette époque considéré comme « le texte », l’objet littéraire.[8] Le programme générateur, l’algorithme combinatoire constitue essentiellement la matrice qui permet la multiplication des phrases, des vers, des textes. C’est ce qui distingue la première école de la seconde, après 1980, qui se détourne des textes générés pour s’intéresser plutôt à la génération des textes, au programme.

Ces écrivains-programmeurs de la première école sont américains, mais surtout français [9] Selon Vuillemin : « même si l’Oulipo a essaimé aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie et, depuis une date récente, au Portugal et en Espagne, la poésie générée exclusivement par ordinateur reste un phénomène européen, et spécifiquement français ».[10] Nous n’avons pas rencontré d’autre initiative québécoise, outre celle de  Jean-Yves Fréchette dans les années 90, mais sa contribution à la génération automatique s’inscrit dans une approche plus pédagogique.

En revanche, en voyant la performance de  David Jhave Johnston à laquelle j’ai assistée dans le cadre du Festival littéraire Métropolis Bleu au mois d’avril dernier (2009) m’a agréablement amené à penser qu’il y avait une regénération de la poésie générée dans cette ville, 45 ans après sa naissance.

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[1] Cela va des encyclopédies à de sites universitaires en passant par des dossiers dans des journaux comme le New York Times.

[2] Baudot, Jean A. 1964. La machine à écrire mis en marche et programmée par Jean A. Baudot. Montréal : Les éditions du jour.

[3] Baudot, Jean A. 1964. Pp.93-95.

[4] Ibid. p. 10-11.

[5] http://www.ciren.org/ciren/confrences/131198/pages/clement.html#, p. 3. J’ai d’abord trouvé la description suivante d’un exemplaire de cette œuvre et de son intitulé dans le catalogue d’un libraire de livres rares, Le Chercheur de trésors :

BAUDOT, Jean A.- La Machine à écrire. Mise en marche et programmée par Jean A. Baudot. Le premier recueil de vers libres rédigé par un ordinateur électronique. Montréal, Les Éditions du Jour, (1964). Collection: « Les Poètes du Jour ». 20.5cm, 95,(1)p. Br. Annotations ms. et cachet. Couv. décollée et abîmée. DOLQ IV, p. 531.

J’ai, ensuite, découvert que cet auteur était peut-être très près de nous. J’ai repéré, en creusant les pages du moteur de recherche de Google, que Jean A. Baudot était, en fait, ingénieur à l’Université de Montréal. C’est à lui que l’on a confié, en 1958, le fonctionnement du calculateur électronique du Centre de statistique du Département de mathématiques. On retrouve un exemplaire, signé par lui, à la bibliothèque des Lettres et de sciences humaines de l’Université de Montréal (en très mauvais état). La collection patrimoniale de la BANQ en détient également un exemplaire pour consultation. Si près de nous mais aussi si loin, car cette mention datait de 2003 à l’occasion de la célébration des fêtes du 125ième anniversaire de l’Université et Jean A. Baudot y était célébré comme un des pionniers de cette institution. Mais on y mentionnait aussi la date de son décès : 1930-2001. Il est  désormais impossible de recueillir un témoignage de lui. Curieusement, cet hommage de l’Université de Montréal ne mentionnait nulle part sa contribution, internationalement reconnue, à la littérature électronique.

[6] On pense aux travaux de Barthes et Foucault mais du côté de la Nouvelle Critique anglo-américaine mené par Monroe Beardsley, on retrouvait la même thèse par d’autres chemins.

[7] Philippe, Bootz,«De Baudot à Transitoire Observable : les approches sémiotiques en littérature numérique»

[8] Philippe Bootz, «La littérature informatique : une métamorphose de la littérature»

[9] Richard W. Bailey a réuni des poèmes générés par ordinateur dans Computer poems en 1973 dont les 16 créateurs sont américains et canadiens anglais (( dont Marie Borroff, Robert Gaskins, Louis T. Millic, Morgan, Morris). Il s’agit de la première anthologie de poésie par ordinateur. Un des logiciels les plus puissants aurait été réalisé par un américain du nom de Meehan :  le tale spin était un générateur de conte.

[10] Alain Vuillemin, Informatique et poésie

3 thoughts

  1. Salut à tous les participants de ce phorum ,

    Pour débuter , offrez-moi l’opportunité de vous montrer mon appréciation pour chacune des super connaissances que j’ai découvertes sur cet fantastique site.

    Je ne suis pas sure d’être au meilleur section mais je n’en ai pas trouvé de meilleur.

    J’habite à Summerside, usa. J’ai 41 années et j’éduque 3 très gentils enfants qui sont tous âgés entre 3 ou 12 ans (1 est adopté). J’aime beaucoup les animaux et je tempte de leur donner les produits qui leur rendent l’existance plus agréable.

    Je vous remercie dors et déjà pour toutes les excellentes délibérations qui suivront et je vous remercie de votre compréhension pour mon français moins que parfait: ma langue maternelle est l’anglais et je fais de mon mieux d’éviter les erreurs mais c’est très complexe !

    A la prochaine

    Arthru

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