Paul est à Québec mais son esprit est dans un spoutnik

Si vous googlez “Paul à Québec” l’algorithme vous redonne les vidéos de Paul McCartney, récent conquérant des Plaines. Mais, il y a Paul et Paul. On dit que l’un est Sir. L’autre, (on passe outre les humoristes), c’est celui de Michel Rabagliati dans son sixième opus qui décolle en fusée et qui repousse à l’infini les limites à la fois de la biographie et du roman graphique. On rit beaucoup, on rit troublé, en étreignant le quotidien qu’il nous représente,  la vie qui va et qui s’en va quelque part dans un spoutnik, et puis, on atterrit dans l’eau. De l’hilarité au mouchoir. Une bd teardroppers, c’est un phénomène rare.

Le récit débute, Paul est à St-Nicolas, près de Québec dans la grande et assez truculente famille de sa conjointe. Gros plan sur Roland son beau-père. C’est la Saint-Jean, on remue la question de  l’indépendance du Québec. Et tiens, on enchaîne avec la nouvelle maison du couple Paul et Lucie qu’il faut retaper. Puis la nouvelle tombe : Roland est malade. Le fleuve St-Laurent est en toile de fond, c’est le temps qui passe, au début ce sont des mois, puis des semaines, des jours, des heures. Le temps du récit comme celui du temps psychologique, du sentiment de la vie, s’accélère. À mesure que la maladie et la chronique de la mort annoncée de Roland suit son cours, Paul passe  en second plan, et devient celui qui accompagne Lucie qui accompagne son père vers sa fin. Ce sont les mémoires de Roland qui nous sont montrées mais inscrites dans une trame métaphysique et même politique.

L’oeuvre  a la force et la grandeur de Persepolis en ce qu’elle transcende le réel et l’individu pour proposer une mythe politique.  « C’est un portrait de nous », affirme Rabagliati lors d’une entrevue dans Voir, « Je souhaite qu’il reste quelque chose de tout ça, pour ma fille, pour mes proches, mais aussi pour les Québécois. Ce sont des histoires de nos rapports familiaux, c’est un portrait sociologique de ce que nous sommes. Au fond, je voudrais que ce soit comme un film d’Arcand.” La dégénérescence et l’agonie de Roland se confond avec celle du projet souverainiste, du pays que Paul et les autres aurait voulait bâtir, comme la première maison. Roland n’est même pas souverainiste mais il incarne, à travers son histoire, le pays sorti de sa misère, gonflé d’aspirations qui sont interrompus, le pays qui ne veut pas mourir. Arcand ? Oui, comme Les Invasions barbares en mieux ficelé.

Roman graphique, certains trouvent l’appellation du genre prétentieuse, réservée à un produit d’élite  – un débat qui fatigue surtout les américains. Paul est à Québec correspond pourtant bien à cette narration achevée, sans bulles, avec une facture graphique très typée, et une profondeur dans les personnages. Dans le genre mémoire et icône du roman graphique américain, il est du côté de Fun Home à travers la quête du père, une maison qu’on rénove, mais sans le pathos, l’ambiguïté et la surcharge littéraire.

Mais, on aurait pu parler de manga, tant il s’approche aussi de Quartier lointain et du Journal de mon père avec ce focus sur la figure paternelle, cette délicatesse, les jeux de temporalité, des pauses et des silences graphiques qui nous élèvent, nous relèvent des angoisses de la finitude, le propos métaphysique. Il n’y a pas la magie de la touche nipponne de Taniguchi mais on est ailleurs. Qu’importe, bd, roman graphique ou manga, l’oeuvre peut prendre toutes les catégories sans compromettre son appréciation tant elle est généreuse et intelligente. Taniguchi a déjà gagné à Angoulême, Paul est mûr pour cette reconnaissance.

Michel Rabagliati a notamment publié le premier Paul à la campagne en 1999 et Paul a un travail d’été, toujours aux éditions de la Pastèque, pour lequel il remporte le Bédélys Québec pour le meilleur album québécois de l’année et le Bédélys-Média. Mais Paul a Québec les surpasse tous.  J’ai rencontré le très affable auteur chez Planète BD le weekend dernier.

Michel Rabagliati chez Planète BD, samedi le 25 avril 2009

Pour aller un peu plus loin :
1.Michel Rabagliati, ou l’art de l’évocation sensible – Un texte de Florence Meney (Radio-Canada)

2. Paul et la vie qui s’en va – Stéphanie Morin (Cyberpresse). Une vidéo sur le processus génétique : Rabagliati raconte.

3. Un portrait de nous – David Desjardins (Voir)

4.Paul est-il devenu le Tintin du Québec? – Fabien Deglise (Le Devoir)

5.Une exposition qui se termine dans quelques jours:  L’univers de Paul du 3 au 29 avril prochain, à la bibliothèque Saint-Jean-Baptiste à Québec.

Note : Le Goethe Institut propose une liste des principaux auteurs allemands et canadiens de roman graphique, on y trouve par exemple, Guy Delisle. Celle-ci devrait être mise à jour et inclure Michel Rabagliati.

*Le titre, c’est en écoutant Daniel Bélanger.

4 thoughts

  1. Merci! Très jolie présentation du dernier opus des Paul. Merci aussi pour la photo, ça nous rappellera cette belle journée! 🙂

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