Borgès le bibliothécaire, Borgès comme médiateur numérique

On parle de médiation numérique ces jours-ci. Qu’est-ce que cela signifie ? On a suggéré que les bibliothécaires comme médiateurs numériques se définissent dans le cadre d’un projet informationnel qui est de l’ordre de l’éditorialisation du web, de la création de contenu, de l’alphabétisation technologique. Cela donne lieu à un nouveau modèle de lecture publique avec des bibliothèques virtuelles dotées de collections numériques, de collections de liens, puis de l’animation de groupe par le biais des médias sociaux, des tutoriels façon e-learning et des ateliers de formation à l’information.

Plus de communauté, moins de papier, et l’objectif de mettre en relation les gens et les documents via le web. Du développement durable.

Dans un billet précédent, il a été question de lecture partagée et de lecture sociale. Et, c’est de manière tout à fait consensuelle, par commentaires interposés, que l’on s’est entendu pour dire que l’identité de l’oeuvre passait par quelque chose de dur, le texte, comme préalable au travail du lecteur en communauté.

On a aussi ramené dans le tableau, de façon très à-propos, la fable de Borgès, Pierre Ménard, auteur du Quichotte. Ce Ménard, qui réinscrit littéralement le même texte que celui de Cervantès, réalise « qu’il est à réécrire une oeuvre complètement différente de l’original parce que travaillée par le temps, ses lecteurs, une culture en mouvement » (pour citer Bibliobabil).

Cette fable a été rendue célèbre par Arthur Danto qui louait Borgès pour avoir « découvert » la différence ontologique entre un texte et une oeuvre. Danto fait remarquer que lorsque l’œuvre est identifiée au texte, il est impossible de rendre compte de la différence entre la production de Cervantès et celle de Ménard. Selon le narrateur de Borgès, certains attributs sont vrais du texte de Ménard dans la perspective du XXe siècle, alors que des propriétés stylistiques incompatibles sont vrais du texte de Cervantès dans la perspective du XVIIe siècle.

Nous devons, semble-t-il, en conclure que deux œuvres littéraires associées à une même séquence de mots, un même texte peuvent habiter le monde. Cela voudrait dire que le partage en lecture d’une oeuvre, celle de Cervantès par exemple, ne présuppose pas seulement un texte mais aussi une mise en contexte, une histoire de production.

Et, cela m’a suggéré cette question : Comment accéder aux livres-oeuvres ? On dit que les livres seront bientôt accessibles au milieu des contenus du web, oui mais accessibles comment? (Guillaud sur le livre numérique).

Il ne s’agit pas seulement ici de repérer l’objet-livre avec ce titre et ce texte-là dans l’immensité du web. L’accès au livre se problématise, en effet, à l’ère du numérique. La question n’est pas seulement celle des accès différents aux livres en fonction de droits d’accès, de niveaux de revenus. C’est aussi, dans cette situation de décontextualisation radicale que produit le web, l’enjeu de l’accès à l’oeuvre en tant que texte-avec-une-histoire-de-production.

La contribution de Borgès à l’ontologie apporte aussi un éclairage sur le rôle du médiateur numérique : Documenter les oeuvres, leur provenance, permettre l’accès en contexualisant. Comment ? En garantissant les métadonnées mais aussi en élaborant des mises en réseau. On réactualise des pratiques caractéristiques du métier, et ce n’est pas nouveau comme propos, cela me rappelle vaguement Michael Buckland croisé avec Christian Vandendorpe.

La mise en réseau, on le sait, joue un rôle clé dans le développement de la compétence de lecteur. Elle consiste à tisser des liens entre les œuvres et nous permet de concevoir la bibliothèque et l’univers documentaire comme un réseau infini de livres. Cela nous ramène encore cette fois à Borgès, le bibliothécaire de Babel. Mais la mise en réseau se pratique tous les jours dans les salles d’animation des bibliothèques : Pour contextualiser et prolonger la lecture nous préparons souvent des documents en lien avec la thématique, l’auteur, son époque que nous proposons à notre communauté de lecteurs.

La médiation numérique, en somme, vise aussi à protéger un pont vers certaines lectures partagées possibles par la production de métadonnées et la mise en réseau des documents associés à un contexte historique. Le « lire ensemble », c’est nous, autour, rassemblé en communauté, mais aussi en lien avec l’auteur et sa provenance, dans un geste qui creuse l’expérience de lecture et l’élargit dans une perspective transhistorique.

Pensez à tous ces livres numérisés par Google, des corpus entiers du XVIIIième et du XIXième siècles, libres de droit, mais peut-être pas nécessairement libres d’auteur. Il faut aussi adopter une posture de médiateur numérique, à la manière de Borgès, pour préserver la diversité des lectures possibles. Parce que le jour où Google numérisera le texte de Ménard et celui de Cervantès, qui va faire la différence ?

2 thoughts

  1. Quelle belle réflexion!

    Alors là quelle merveilleuse fable. L’horreur googelienne appréhendée qui nivellerait toutes traces historiques en livrant un texte (deux, Ménard, Quichotte) dans leur pure matérialité.

    Et je file la métaphore, vivement le bibliothécaire en Sancho Pancha, gardien de la dérive numérique non médiatisée. Je monte le bourriquet.

  2. intéressante interrogation et réflexion mais est ce que l’usage du mot médiation est bien approprié et ne dévalorise pas le coeur de métier de bibliothécaire, de documentaliste ? Ces professionnels ne sont-ils pas les interlocuteurs naturels pour accéder à l’information.
    si vous le permettez ayant un blog sur la médiation, j’aimerais renvoyer sur vos articles en en citant de tres courts extraits en bonne et due forme..car je combats un peu l’aspect mode du mot qui fait que plus personne n’est rien s’il n’est médiateur de quelque chose. Cela est source de confusion de mon avis..merci d’avance
    et bravo pour le blog !
    10 avril 2009 03:30

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