Présentation frontale de Fifty Shades of Grey : comment satisfaire les désirs des lectrices avec un roman érotique

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Discrètement numérique, le roman Fifty Shades of Grey est passé de la confidence à l’obsession littéraire. Mais les lectrices électrifiées sont moins obsédées que les critiques inconfortables avec l’érotisme féminin.

J’ai lu Fifty Shades of Grey au moment où il n’était pas encore traduit. Le début est banal, très girly, jusqu’à ce que la romance se corse façon Harlequin XXX. Rendue à ce point, j’aurais bien voulu être marin ou ingénieure pour apprécier la suite et le chantier des noeuds, des courroies et des patentes. Que de complications ennuyeuses et répétitives! Pour moi, ce récit de bondage est aussi réjouissant que la lecture obligatoire d’un manuel de physique mécanique avec des exercices fastidieux – et le corrigé. Ce sont mes goûts. Cela dit, depuis quand la porno est-elle supposée être d’une qualité transcendante?

Peu après cette lecture, j’ai entendu la société des critiques XY se déchaîner, pères Fouettard, grands auteurs et twauteurs, quincaillers du mépris et de la raillerie, la langue bien pendue qui ne l’avaient pas lu, qui s’en gardaient bien, mais qui s’acharnaient comme des prédateurs sur le pauvre corps de ce livre innocent. Difficile d’éviter la question : est-ce vraiment l’art littéraire qui dérange ou la porno pour femmes ?

Un peu par esprit de contradiction au détour d’un souper arrosé, mais surtout assumant que lire est un geste politique, j’ai proposé la liste des raisons, disjonctivement non suffisantes mais conjonctivement nécessaires (disons), pour lesquelles j’estime que ce livre mérite d’être lu et recensé. Voilà pour expliquer la présentation frontale, à défaut d’être viscérale.

4 raisons pour lire Fifty Shades of Grey

1. La justice poétique. Dans un monde littéraire plein de préjugés qui recense deux fois plus souvent les oeuvres des auteurs que des auteures, on pourrait penser que ce livre de L.E. James s’en est bien tiré. Mais, on a jugé ce livre souvent sans même le lire, ce qui constitue un avantage passablement ambigu.

La relation de domination dépeinte dans cette oeuvre est à l’image du rapport entre les critiques et les auteures au sein du monde littéraire : les femmes qui écrivent sont menottées par les médias. Lisons Fifty Shades et parlons-en, en bien ou en mal, mais parlons-en en connaissance de cause, et ceci contribuera à rétablir un tant soit peu le déséquilibre systémique dans l’économie de l’attention critique et le mauvais (ou l’absence de) traitement que l’on réserve aux oeuvres de femmes. Chaque recension compte si l’on espère dénouer sur le long terme les mécanismes préférentiels qui favorisent l’audience des écrivains, et les ventes, et ultimement les opportunités d’une carrière financièrement stable. C’est une affaire de justice poétique.

2. L’appui à la diversité éditoriale émergente. On peut aussi lire à travers ce livre et y voir un phénomène de la nouvelle édition qui contribue à la diversité des modèles émergents. La technologie numérique a permis l’apparition de solutions alternatives pour les auteur(e)s dont celle de l’auto-édition. Après avoir abordé le marché par cette avenue, l’oeuvre de L.E. James a fait le tour du cycle éditorial au complet, mais à l’envers : autoéditée, éditée en ligne, imprimée à la demande, imprimée à fort tirage, cartonnée et puis en version de luxe. 65 millions d’exemplaires vendus plus tard, Fifty Shades symbolise d’abord un succès de l’auto-édition qui trace la voie pour d’autres succès par association comme c’est le cas, par exemple, du roman érotique auto-édité par Sylvia Day, Bared to You, qui a fait les listes du New York Times et de USAToday plusieurs semaines d’affilée.

3. La lecture sociale et son laboratoire moral. Fifty Shades comporte évidemment sa part de transgression, il aborde un sujet tabou qui interpelle nos codes moraux et les remet en question. On pourrait bien dire que tous les romans érotiques ont ce potentiel de subversion. La différence tient ici au fait que cette oeuvre a été largement socialisée.

Un phénomène du monde des réseaux portés par les mères qui bloguent, cette oeuvre a généré une abondance de conversations, d’échanges, d’activités autour d’une quête partagée du sens de la sexualité, des relations de pouvoir entre les hommes et les femmes, et plus généralement du territoire moral que l’on est prêt à revendiquer et habiter, entre ce qui est acceptable et son contraire.

De mémoire de bibliothécaire, il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu autant de discussions générées par un livre : des femmes de tout âge et tous les milieux (on n’imaginerait pas), non seulement se sont données le droit de lire ce genre de littérature (j’y reviens dans le motif suivant), mais surtout s’en confessent librement et testent leurs idées au sein de la sphère publique. Quoi qu’on en pense, cet objet a favorisé une lecture sociale créative avec des aptitudes de sujet libre. C’est dire que l’on peut lire, pratiquer le bondage et philosopher en même temps.

4. Un peu plus haut, un peu plus loin, l’expansion de la littérature érotique et le droit de lire. La popularité de la trilogie a aussi contribué à légitimer la littérature érotique et à repousser les frontières de la liberté de lire pour de nombreuses lectrices. James a tiré parti d’une structure narrative de romance très standardisée pour y aménager du contenu érotique :le résultat est un conte de fées BDSM qui a permis d’apprivoiser et de conquérir un public féminin qui ne s’adonnait pas habituellement ces lectures sulfureuses. Et le jeu des « Si vous avez aimé ceci vous aimerez cela…» a stimulé la renaissance du genre - et pas seulement la vente de fouets et sextoys. À l’avenir, on rougira moins en lisant de la littérature érotique dans le métro, avec ou sans le confort discret de sa tablette blanche.

Peut-être que dans le nombre, des textes de qualité verront le jour qui sortiront du grand catalogue des pires clichés et du formatage prédateur-proie, histoire de mettre un peu d’interactions. Mais, quoi que l’on en dise, là encore, au-delà de l’acceptation de la littérature érotique, c’est plus largement la représentation de la lecture, et son image de marque, qui s’en trouve revampée: Reading is the new sexy.

Et, on le doit bien à cette littérature, même à la plus mauvaise de ce mauvais genre qui dérange la fonction patriarcale.

On célèbrera cette année, du 24 février au 2 mars 2013, la Semaine de la liberté d’expression/Freedom to Read avec deux frissons, un de plaisir en constatant cette ouverture dans l’horizon de la littérature érotique, et l’autre, un frisson d’inquiétude, celui qui nous fait tressaillir devant le discours sexiste des critiques ou le sort des bibliothèques qui sont confrontées à des démarches de censure impliquant Fifty Shades. 

La recommandation de lecture érotique en bibliothèque

En dehors des journaux, et si on excepte ces quelques bibliothèques qui ont subi des pressions de vertueux citoyens, Fifty Shades est à l’abri dans le monde très féminin des gardiennes de livres que sont les bibliothécaires.

Mais, ne cherchez pas Fifty Shades sur les tablettes des bibliothèques à Montréal ou ailleurs au Québec en ce moment. Ce n’est pas pour des raisons de censure ou parce que l’on ne tient pas ce genre de littérature. Loin de là. La plupart des collections affichent sans complexe, non pas un, mais bien plusieurs exemplaires de Fifty Shades. Toutefois, il semble que la demande soit telle que «plusieurs» ne soit jamais assez pour satisfaire l’engouement des lectrices qui se l’arrachent.

La popularité de ce titre représente un défi pour le travail de recommandation de lecture (RL), ce que les bibliothécaires américains appellent le Readers’ advisory (RA). D’abord, il y a les lectrices qui auront aimé Fifty Shades et qui voudraient aller plus loin avec de suggestions inédites. Ensuite, il faut faire patienter celles qui sont sur la liste des réservations et qui souhaitent autre chose en attendant. Enfin, la venue d’un public nouvellement introduit à la littérature érotique amène inévitablement un lot de candidats plus ou moins déçus par le style de l’oeuvre. Dans ce cas, il faut voir si c’est la niche au sein de laquelle figure Fifty Shades qui ne correspond pas aux attentes de ces lectrices et explorer avec eux d’autres possibilités parmi les récits ou les romans érotiques en fonction de leurs préférences.

Dans un article fort intéressant du Library Journal (dont j’ai paraphrasé le titre), on aborde la question des enjeux de la recommandation de lecture dans le contexte de la littérature érotique. Comme dans toutes les situations de RL, rappelle-t-on, on doit être attentif aux préférences de la personne :

As with any other readers’ advisory (RA) interaction, respect must be given to the patron’s reading preferences. The choice of which erotica and erotic literature a patron chooses to read is highly personalized as sexuality is an individual experience. According to erotica anthology editor Wright, “The key is finding the themes you enjoy and then discovering the authors who write what you like to read.”

Un piège dans l’exercice de recommandation de lecture va consister à supposer que l’on peut amalgamer érotisme et romance, prévient l’auteure. Un roman avec des ingrédients sexuels n’est pas un roman érotique. Rien n’est tranché au couteau, mais la structure narrative tend à les distinguer. Dans un roman sexuellement explicite, les scènes de sexe sont intégrées dans une relation qui ne repose pas exclusivement sur ces motifs pour se développer. Dans un roman érotique, les personnages, et leur engagement avec le monde, se révèlent au lecteur essentiellement à travers leurs pratiques sexuelles. Enfin, certains récits érotiques, à la différence même des romans érotiques, ne requièrent aucune histoire d’amour quelle qu’elle soit.

Histoire d’O, par exemple, qui est une oeuvre centrée sur la relation de domination/soumission serait un mauvais choix pour une lectrice fascinée par l’histoire d’amour entre Anastasia et Grey, mais un bon pour cette autre qui souhaiterait approfondir le sujet sado-maso.

Certains lecteurs ne se soucient pas des personnages, de leurs destins, des intentions de l’auteur ou de son projet narratif :ils/elles veulent du matériel sexuellement explicite. Lorsqu’il s’agit de déterminer à qui on a affaire et quelle intensité érotique lui convient, l’approche privilégiée par la bibliothécaire qui signe l’article du Library Journal consiste à demander simplement :

“How hot do you like it?” This provides readers with a nonjudgmental opening to make their own decision. You may be surprised by how often the response is, “The hotter, the better.”

Il ne reste plus qu’à traduire adéquatement :“How hot do you like it?”

Cet article aborde également un autre aspect assez délicat du service en bibliothèque :le marketing de la collection pour les lecteurs de littérature érotique.  On hésite de moins en moins à faire du facing (présentation frontale) avec les couvertures les plus juteuses et à exposer ces sélections à l’occasion, par exemple, à la St-Valentin ou pendant la Semaine de la liberté d’expression justement.

Par ailleurs, on cherche aussi à atteindre un juste équilibre entre, d’une part, l’intimité du public à respecter vis-à-vis des lectures confidentielles et, d’autre part, temps, la complicité que la bibliothèque souhaite manifester à l’égard de ses lecteurs en leur montrant qu’elle supporte leurs intérêts peu importe ce qu’ils choisissent de lire.

Certains bibliothécaires distribuent, parmi leurs dépliants,  des sélections de littérature érotique du type «si vous avez aimez ce livre, vous aimerez…» D’autres y vont subtilement, avec un clin d’oeil, en insérant discrètement des signets, qui proposant une liste des recommandations similaires, entre les pages des oeuvres de littérature érotique.

Les anglophones peuvent compter sur de nombreux outils pour mener ce travail de recommandation et de médiation, notamment un grand choix d’anthologies récentes comme Agony/Ecstasy: Original Stories of Agonizing Pleasure/Exquisite Pain, édité par Jane Litte (Berkley, 2011), Best Erotic Fantasy & Science Fiction, édité par Cecilia Tan et Bethany Zaiatz (Circlet, 2010), Best Women’s Erotica 2011, édité par Violet Blue (Cleis, 2010), Lustfully Ever After: Fairy Tale Erotic Romance édité par Kristina Wright (Cleis, 2012) et bien d’autres encore…

De tels outils manquent, à ma connaissance, dans notre contexte culturel et linguistique. Il y a bien quelques recueils de nouvelles dans des revues comme La Vie en rose et Arcade, deux ou trois mémoires, mais ce vide nuit à la valorisation des productions francophones et à celui de notre héritage culturel. Des ateliers de formation continue sur la littérature érotique sont aussi offerts aux bibliothécaires américains. Décalage. Pointe d’envie.

Initiation à la littérature érotique

Lors de la Semaine de la liberté d’expression, ou simplement si l’on souhaite poursuivre l’exploration des différents registres de ce genre, après Fifty Shades, pourquoi ne pas donner libre cours à ses fantasmes littéraires?

La vitrine est généreuse sur le web et il est possible de trouver des oeuvres dans le domaine public qui existent en format numérique et qui peuvent être aisément téléchargées.

Le repérage est parfois plus douloureux et la numérisation n’est pas toujours très séduisante, mais c’est gratuit. Des classiques :Les poèmes de Sappho (Gallica), Fanny Hill de John Cleland (Gutenberg), Justine ou le malheurs de la vertu par le Marquis de Sade (Gallica), La Vénus à la fourrure/Venus in Furs par Sacher-Masoch (Gutenberg), L’Anti-Justine par Restif de la Bretonne (Wikisource), Le Diable au corps de Radiguet (Gallica)

On retrouve aussi Sade et Radiguet, entre autres, chez Publie.net avec une facture éditoriale plus sophistiquée et une contextualisation contemporaine qui réduit la distance entre ces oeuvres et nous.

Au 20ième siècle :Lady Chatterley’s Lover par D. H. Lawrence (Uni. Adelaide),  Les Onze Mille Verges de Guillaume Apollinaire (Gutenberg, dans le domaine public au Québec, mais pas en Europe), Vénus Erotica d’Anaïs Nin, Histoire d’O par Pauline Réage, Belle de jour de Joseph Kessel, Histoire de l’oeil de Georges Bataille, Querelle de Brest de Jean Genet.

La littérature érotique a connu un essor dans les années soixante-dix avec la révolution sexuelle, propulsée par la voix des auteures comme Erica Jong avec Fear of Flying ou My Secret Garden édité par Nancy Friday.

Cet éveil et cette audace se sont prolongés dans les années 1980-90 et 2000.  Anne Rice, sous le pseudonyme A.N. Roquelaure a frappé fort avec sa trilogie de La belle au bois dormant :The Claiming of Sleeping Beauty; Beauty’s Punishment; Beauty’s Release. En français :Françoise Rey et La Femme de papierLe lien de Vanessa Duriès,  La vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet, Baise-Moi de Virginie Despentes, Sept Nuits par Alina Reyes.

Récemment, d’autres romans autopubliés tels que Switch de Megan Hart et Bared to you par Sylvia Day ont figuré sur la liste des bestsellers du New York Times.

Québec érotique

À en croire les critiques, le Québec et la littérature érotique seraient presque d’improbables partenaires de lit. Et, régulièrement, depuis les années 60, on répète sur les tribunes que celle-ci est en train d’éclore. Trêve d’autoflagellation, on assisterait bien au Québec à l’émergence d’une nouvelle littérature érotique au féminin.

Quelques titres ont récolté la faveur populaire :Coups de coeur  à faire rougir : le meilleur histoires à faire rougir par Marie Gray (la reine du genre en termes de vente), Nouvelles érotiques de femmes (2 tomes) par Julie Bray, Totale de William St-Hilaire (qui réunit trois des ouvrages qui ont connu du succès).

D’autres ont connu une approbation critique :Le désir comme catastrophe naturelle par Claire Dé, La salle d’attente de Anne Dandurand et surtout Putain de Nelly Arcan.  Du côté des écrivains : Self de Yann Martel, La chair du maître par Dany Laferrière.

Dans Le Devoir, Jean-François Nadeau a questionné Elise Salaün, spécialiste de l’érotisme en littérature québécoise, et auteure de Oser Éros (à lire), au sujet de nos meilleurs crus littéraires :

Nelly Arcan, qui revisite le patriarcat. Marie José Thériault, en digne fille de son père, Yves Thériault, pour Œuvre de chair. Roger Des Roches pour La jeune femme et la pornographie, Roger Fournier, qui vient de disparaître, pour Journal d’un jeune marié, … Aujourd’hui, une forme d’engagement humain et de philosophie est au cœur de notre érotisme, plus qu’avant, où l’on retrouvait une dynamique prédateur-proie.

On peut penser que Fifty Shades contribuera à accélérer cette renaissance de la littérature érotique québécoise et francophone. Pendant ce temps, pour accompagner les lecteurs et les lectrices, tout est à créer tant du côté professionnel que de celui des amateurs.  Qu’il s’agisse de faciliter le repérage des oeuvres du domaine public; de découvrir des auteur(e)s et des éditeurs, des autoédités; de produire des critiques, des sélections, de partager, de favoriser la création de communautés; d’explorer et d’expérimenter, tout est à faire. La curation, la médiation, l’expérience de ce genre littéraire dans l’interface web/espace physique, et partant la résistance au sexisme structurel du monde littéraire, est un chantier collaboratif (de nouveau les noeuds, les courroies et les patentes) aussi vierge que l’était Anastasia.

Bonne Semaine de la liberté d’expression (#FTRWeek) et bon vagabondage !

Pour aller plus loin :

|La photo appartient au domaine public et provient des Flickr Commons|

Hunger Games parmi les 10 livres les plus censurés aux États-Unis

L’office pour la liberté intellectuellede l’American Library Association vient de faire connaître le palmarès des 10 livres qui ont été le plus souvent confrontés à la censure aux États-Unis en 2011.

Hunger Games, dont l’adaptation cinématographique est actuellement en tête du box-office, fait partie de cette liste. La trilogie de Suzanne Collins a risqué la censure pour les motifs suivants : caractère anti-ethnique, anti-famille, insensibilité, langage offensif, occultisme, satanisme, violence.

Plus précisément, cette liste présente les livres qui ont fait l’objet du plus grand nombre de challenges c’est-à-dire de plaintes, dans une école ou une bibliothèque, exigeant que le matériel soit retiré en raison du caractère inapproprié de son contenu. Les demandes des requérants ne sont pas honorées dans tous les cas.

Lawrence Hill reçoit le prix Freedom to Read 2012


L’auteur canadien Lawrence Hill a reçu le prix Freedom to Read 2012, qui vise à sensibiliser les citoyens au sujet de la censure, pour The Book of
Negroes. L’été dernier, la couverture de ce livre avait été brûlée par un groupe hollandais en raison du mot « negro » dans le titre. Ce chef d’oeuvre a été traduit au Québec par les éditions de la Pleine Lune en 2011 sous le titre d’Aminata.

Lors de l’annonce le 22 février dernier, le président de l’Union des écrivains du Canada (Writers’ Union of Canada) a fait valoir que l’élégance de la réponse de Hill face à ce geste justifiait largement cet honneur :

Burning books is designed to intimidate people. It underestimates the intelligence of readers, stifles dialogue and insults those who cherish the freedom to read and write. The leaders of the Spanish Inquisition burned books. Nazis burned books.

[…]

Rather than flinching from a document that addresses the history of African people, Mr. Groenberg should put down their matches, respect freedom of speech, and enter into a civil conversation about slavery, freedom and contemporary language.

Pour la traduction :

Brûler les livres est conçu pour intimider les gens. Ce geste sous-estime l’intelligence des lecteurs, étouffe le dialogue et insulte ceux qui chérissent la liberté de lire et d’écrire. Les chefs de l’Inquisition espagnole ont brûlé des livres. Les Nazis ont brûlé des livres.

[…]

Plutôt que de s’agiter autour d’un document qui aborde l’histoire des peuples africains, Monsieur Groenberg devrait déposer ses allumettes, respecter la liberté d’expression, et s’engager dans une conversation civile sur l’esclavage, la liberté et le langage contemporain.

Hill a aussi fait valoir que le contexte du titre doit être pris en compte. Au-delà du titre, The Book of Negroe réfère à un document historique qui appartient aux archives anglaises et dans lequel ont été consigné les déplacements de milliers d’esclaves africains entre l’Angleterre, les États-Unis, le Canada et l’Afrique.

Le récit de l’esclave Aminata cumule de nombreuses critiques élogieuses ainsi que plusieurs prix.

À lire et à célébrer. La Semaine de la liberté d’expression se déroule du 26 février au 3 mars 2012.

¡ Source de l’image : PBS |

Liberté d’expression au Québec: un peu, beaucoup, séparément?


Freedom to Read Week 2011

C’est la Semaine de la liberté d’expression au Canada, du 26 février au 3 mars 2012. Cette célébration existe essentiellement du côté du Canada anglais si l’on se fie au site qui, outre la bannière bilingue, ne présente ni matériel francophone, ni membres québécois dans son comité. C’est bien dommage…Est-ce à dire que la liberté d’expression se porte mieux au Québec qu’ailleurs ? Pas vraiment, si l’on en croit Charles Montpetit qui signe un article (en anglais) publié dans le magazine qui accompagne la trousse promotionnelle de l’événement.

Meanwhile In Quebec…C’est le titre de cet article dans lequel Montpetit documente la situation récente du Québec à l’égard de la liberté d’expression et des défis que certains ouvrages ont dû affronter pour se maintenir dans l’espace de la parole publique.

D’abord, deux tentatives de censure se distinguent tout en se ressemblant : elles impliquent des auteurs connus, se sont déroulés dans des écoles secondaires, et, surtout, dans l’indifférence quasi totale des médias québécois.

  • Les nombrils de Marc Delafontaine et de Maryse Dubuc. On aurait décidé de renoncer à cette célèbre bande dessinée à l’école Mosaïque sous prétexte que la trop fine silhouette des personnages risquait d’encourager l’anorexie chez les étudiantes (une problématique pourtant abordée dans cette série). La décision aurait été reconsidérée par le suite – après la graduation des étudiantes « vulnérables ».
  • Les Contes pour buveurs attardés de Michel Tremblay. La mère d’un élève à l’École d’éducation internationale (le nom de cette institution est à vérifier me semble-t-il) aurait demandé que l’on retire cette oeuvre de Tremblay – qui figure pourtant dans les listes de lecture depuis plusieurs années. Ces récits abordent les thèmes de l’homosexualité, de l’inceste et racontent, avec un tour fantastique, des rencontres avec le diable. Sur cette base, la plaignante aurait fait valoir qu’elle ne souhaitait pas exposer son fils à « la promotion de satan et à la pédophilie ». La plainte aurait finalement été rejetée.

À côté de ces démarches troublantes, Montpetit souligne :

  • La sortie du livre de Pierre Hébert : La littérature québécoise et les fruits amers de la censure (Fides, 2010), qui examine les conséquences de la censure sur l’histoire de la littérature au Québec.
  • L’initiative de libredelire.org qui a accompagné la Semaine de la liberté d’expression 2011 en invitant le public à s’associer à un livre ayant subi la censure ou une tentative de censure et à en faire la promotion.
  • Le lancement de QuebecLeaks.org, le wikileaks québécois, qui constitue un autre effort local pour faire un contrepoids au manque de transparence dans le monde de la politique et des affaires.

Mais, la palme d’or cette année au Québec a, incontestablement, été remporté par l’ouvrage Noir Canada aux Éditions Écosociété qui dénonçait les activités des compagnies minières en Afrique.  L’éditeur a accepté de régler à l’amiable la poursuite en diffamation intentée par le minier Barrick Gold, après plus de  trois ans de bataille judiciaire, et de cesser la publication  de cet essai. On a parlé dans ce cas de poursuite-bâillon (SLAPP, en anglais), une pratique qui représente une menace grave à l’endroit de la liberté d’expression et de l’intégrité du système judiciaire. Moins de 24 heures après avoir été censuré dans le monde du papier, Noir Canada est toutefois redevenu accessible dans l’espace public du web.

On peut lire d’autres articles dans le magazine Freedom to Read qui est disponible (en PDF) et qui fait un survol de l’actualité de la censure au Canada notamment du côté du public jeunesse, des communautés autochtones, dans les écoles et les bibliothèques. En outre, il est question des efforts qui sont investis pour rendre l’accès aux documents gouvernementaux plus ouverts.

Une liste de livres et de revues censurés ou menacés de censure depuis une décennie au Canada, mise à jour en 2012, est aussi disponible dans le cadre de cet événement (en PDF).

Si ces enjeux vous interpellent, ne manquez pas la Table ronde sur la censure et la littérature jeunesse, le 28 février à 19h00 à la Grande bibliothèque.

Et, si vous avez aimez cet article, vous aimerez peut-être :

Est-ce que c’est correct de tenir une bibliothèque illégale dans mon école?


C’est la rentrée scolaire. Nos rêves, comme les élèves, comme les cahiers, sont tout neufs. Racontez-nous professeur(e)s, écrivain(e)s, journalistes, blogueurs, blogueuses, une bonne histoire, le mythe de notre temps.

En attendant vos fables, je vous propose une lettre trouvée sur le web qui pourrait bien servir de nappe pour mettre la table d’une bonne histoire à servir.

Il s’agit d’une lettre publiée par la voie du service de questions-réponses Yahoo! Answers et qui implique une mise en scène publique déroutante.

Est-elle vraie ou fausse ? Je ne sais pas. C’est John Blyberg sur Twitter qui l’a répercutée. On pourrait sans trop d’efforts suspecter un canular littéraire. Quoiqu’il en soit, ce témoignage remonte à trois ans, mais peu importe la date, quand le récit est bon, on se contente de dire…il était une fois. Le message contient tout ce qu’il faut d’ingrédients pour créer une intrigue sucrée-salée à destination des ados ou…des bibliothécaires que l’odeur de la censure affole.

L’art épistolaire est ici pratiqué par Nekochan qui se présente comme une jeune fille fréquentant un high school privé. Nekochan adresse cette question à qui veut bien l’entendre (à l’exclusion de ses parents et de ses enseignants):

Is it OK to run an illegal library from my locker at school?

Et la conteuse ingénue enchaîne sur le ton de la confidence qui frise la confession:

Let me explain.

I go to a private school that is rather strict. Recently, the principal and school teacher council released a (very long) list of books we’re not allowed to read. I was absolutely appalled, because a large number of the books were classics and others that are my favorites. One of my personal favorites, The Catcher in the Rye, was on the list, so I decided to bring it to school to see if I would really get in trouble. Well… I did but not too much. Then (surprise!) a boy in my English class asked if he could borrow the book, because he heard it was very good AND it was banned! This happened a lot and my locker got to overflowing with the banned books, so I decided to put the unoccupied locker next to me to a good use. I now have 62 books in that locker, about half of what was on the list. I took care only to bring the books with literary quality. Some of these books are:

>The Perks of Being a Wallflower
>His Dark Materials trilogy
>Sabriel
>The Canterbury Tales
>Candide
>The Divine Comedy
>Paradise Lost
>The Godfather
>Mort
>Interview with the Vampire
>The Hunger Games
>The Hitchhikers Guide to the Galaxy
>A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court
>Animal Farm
>The Witches
>Shade’s Children
>The Evolution of Man
> the Holy Qu’ran
… and lots more.

Anyway, I now operate a little mini-library that no one has access to but myself. Practically a real library, because I keep an inventory log and give people due dates and everything. I would be in so much trouble if I got caught, but I think it’s the right thing to do because before I started, almost no kid at school but myself took an active interest in reading! Now not only are all the kids reading the banned books, but go out of their way to read anything they can get their hands on. So I’m doing a good thing, right? Oh, and since you’re probably wondering « Why can’t you just go to a local library and check out the books? » most of the kids are too chicken or their parents won’t let them but the books. I think that people should have open minds. Most of the books were banned because they contained information that opposed Catholisism. I limit my ‘library’ to only the sophmores, juniors and seniors just in case so you can’t say I’m exposing young people to materiel they’re not mature enough for. But is what I’m doing wrong because parents and teachers don’t know about it and might not like it, or is it a good thing because I am starting appreciation of the classics and truly good novels (Not just fad novels like Twilight) in my generation?

Cette liste a l’air tout droit sortie des cartons de l’American Library Association pendant la Banned Books Week. (Et, en passant, on est impressionné par la présence de ce nouvel organe de surveillance, le Censorhip Watch, qui sonne l’alerte lorsque des cas de censure sont rapportés dans les établissements d’éducation américains. Est-ce qu’un tel service serait utile ici? Je n’ai jamais pu savoir si on ne pratiquait jamais la censure au Québec ou bien si on ne la dénonçait pas – tout simplement parce que personne n’en fait la surveillance, ni l’Union des écrivains, ni la Corporation des bibliothécaires. Heureusement que tous les cent ans, à peu près, certains de la guilde se réveillent et nous rappellent soudainement que nous sommes Libres de lire).

Cependant, la raison pour laquelle j’exclus que ce soit une contre-façon, un coup monté par des bibliothécaires zélés appartenant à l’une des cellules internationales de Freedom to Read, tient au fait que l’auteure réponde à la censure par la censure, et donc en excluant des oeuvres, comme Twilight par exemple. Impossible d’associer un membre de la profession avec un geste qui représenterait une forme d’auto-réfutation. Il faut construire un autre appareil de déductions s’il y a lieu. Des hypothèses ?

Dans un autre ordre d’idées (ou presque), je me suis mise à imaginer quand la cloche a sonné, un monde au-delà des échanges de fichiers musicaux, le monde du trafic des livres numériques entre les casiers, entre les nouveaux amis, entre le bien et le mal, entre chien et loup…la bibliothèque des derniers interdits.

Si les canulars littéraires ou les bibliothèques fictives vous intéressent :

¡ La photo Student at Work at Senior High School in New Ulm, Minnesota the Town Is a County Seat Trading Center of 13,000 in a Farming Area of South Central Minnesota…provient de la galerie de The U.S. National Archives. Licence : Aucune restriction de copyright connue [?] source : Flickr |