Le rapport des bibliothèques américaines 2015: Où en sont les bibliothèques publiques?

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Le rapport des bibliothèques américaines est une publication à ne pas manquer. Du côté des bibliothèques publiques en 2015, on constate un changement dans la perception que les citoyens et les communautés entretiennent à l’égard des nouveaux rôles des bibliothèques. Ces derniers conçoivent désormais les bibliothèques comme des lieux d’ancrage social.

L’examen de la situation des bibliothèques publiques américaines en 2015 révèle l’importance des enjeux et des services suivants :

1) L’inclusion numérique par le développement des compétences numériques. « They have responded to the growth in computer technology by providing both access and training, from coding classes to 3D printing. » 98% des bibliothèques offrent des formations liées à la littéracie numérique. Cette donnée provient du Digital Inclusion Survey. Les collaborations avec le programme STEM se multiplient.

2) L’essor des espaces de créativité et des activités de fabrication. « New forms of programming today, from makerspaces to drop-in craft activities reflect our changing world. »

3) Le souci pour une plus grande diversité culturelle dans les collections, notamment pour les jeunes. « Over the past 12 months the library community has fostered conversations and fueled a groundswell toward activism to address the lack of diversity reflected in children’s literature—both in content and among writers and illustrators. »

4) Une conception des bibliothécaires comme agents de transformation sociale qui proposent des lieux et des processus de codesign citoyen. « Libraries also address unique community needs, offering a neutral space for patrons, residents, faculty, and students to discuss and resolve critical issues. »

Voici la liste annuelle des 10 livres qui ont suscité le plus grand nombre de demandes de retrait des rayonnages (censure):

  • The Absolutely True Diary of a Part-Time Indian, par Sherman Alexie
  • Persepolis, par Marjane Satrapi
  • And Tango Makes Three, par Justin Richardson and Peter Parnell
  • The Bluest Eye, par Toni Morrison
  • It’s Perfectly Normal, par Robie Harris
  • Saga, par Brian K. Vaughan and Fiona Staples
  • The Kite Runner, par Khaled Hosseini
  • The Perks of Being a Wallflower, par Stephen Chbosky
  • A Stolen Life: A Memoir, par Jaycee Dugard
  • Drama, par Raina Telgemeier

Bonne lecture!

Design social : YOUmedia, un laboratoire numérique pour les jeunes de Chicago

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Le YOUmedia est-il l’avenir de la bibliothèque? Mon collègue, Patrick Lozeau a visité cet espace récemment et a bien voulu partager ses images ainsi qu’un commentaire sur le lieu. C’est l’occasion de poursuivre l’exploration des laboratoires en bibliothèques. Le projet du YOUmedia a reposé sur une approche de design social et participatif impliquant la présence des adolescents dans le processus de la conception. La documentation sur le YOUmedia est abondante, on peut même y trouver le programme et un schéma d’aménagement. En guise d’introduction, je reprends ici les principaux éléments de cette démarche.

Le YOUmedia se définit comme un espace d’apprentissage des nouveaux médias conçu pour les adolescents qui a été inauguré en 2009 au sein de le Chicago Harold Washington Library Center.

Suivant le parti pris philosophique du YOUmedia, il s’agit de permettre aux jeunes d’apprendre à être des créateurs de contenus éclairés plutôt que de simples consommateurs.

On assume que la littéracie des nouveaux médias doit être développée très tôt chez les jeunes par le biais de différentes expériences formelles et informelles, mais qui seront intrinsèquement motivantes parce qu’elles impliquent l’utilisation des nouveaux médias.

Et comme aujourd’hui les compétences relatives aux nouveaux médias sont transversales, dans la mesure où elles croisent à peu près toutes les dimensions de la culture, on s’inscrit dans une démarche large de translittéracie.

Il s’agit aussi d’une approche de type « learning by doing » c’est-à-dire que l’apprentissage est réalisé par le biais d’activités de fabrication, de manipulation en réalisant des projets, fondés sur les intérêts, et qui favorisent la pensée critique, la créativité et le renforcement des compétences. On constate à travers dans les images plus récentes du YOUmedia que celui-ci a intégré un volet de laboratoire de fabrication dans l’esprit des fab labs.

Selon les programmateurs, le YOUmedia relève deux défis considérables auxquels font face les bibliothèques publiques d’aujourd’hui:

• Le manque d’espaces engageants et appropriés, numériques et physiques, pour les adolescents dans les bibliothèques publiques;
• Le manque d’opportunités pour les adolescents leur permettant de développer des compétences numériques adéquates pour fonctionner dans la société contemporaine;

La réponse à ces défis au YOUmedia a consisté à offrir des espaces appropriés aux adolescents susceptible de leur permettre de réaliser des projets qui font sens pour eux en ayant la possibilité d’accéder à un registre varié de ressources : des livres, une centaine d’ordinateurs portables et de bureau, des outils de création médias, des logiciels pour la photo, la vidéo, le dessin, la musique. Le YOUmedia propose également un studio d’enregistrement maison avec des claviers, de tables tournantes, et une table de mixage.

Plus précisément, la réponse à ces défis a été globale avec une proposition comportant 5 ingrédients essentiels :

1) L’espace. Dans un YOUmedia, il doit avoir un espace physique où les jeunes peuvent se rassembler de même qu’un espace en ligne pour le réseautage social, la diffusion de leurs œuvres et le partage d’idées.

La conception de l’espace YOUmedia a découlé des travaux du professeur Mizuko Ito, Living and Learning with Digital Media (2008), qui a produit une étude ethnographique auprès de 700 jeunes montrant que les jeunes participent aux médias numériques selon trois modalités :
• Le Hanging Out lorsqu’ils «traînent» et conversent avec des amis dans les espaces sociaux comme Facebook.
• Le Messing Around lorsqu’ils bricolent avec les médias numériques, font des vidéos simples, jouent à des jeux en ligne, publier des photos dans Flickr, etc.
• Le Geeking Out lorsqu’ils approfondissent l’exploration de leurs principaux intérêts et de leurs passions : musique rap, création de fan fiction, de robots, etc., souvent à travers des collaborations et en bénéficiant de l’apprentissage par les pairs.

Ito et als. ont observé que ces activités en ligne contribuent à l’apprentissage des jeunes de manière significative au-delà des expériences dans les programmes scolaires ou de la communauté. Le YOUmedia est organisé et aménagé avec trois zones distinctes qui correspondent à ce schéma des usages :

  • Une zone de Hanging Out pour échanger et converser. C’est un espace social avec une ambiance détendue où les adolescents peuvent lire, parler avec des amis, sur place ou via les réseaux sociaux. L’environnement, dit-on, est conçu pour offrir «une introduction sans pression à la technologie».
  • Une zone de Messing Around pour explorer et expérimenter. Cet espace vise à favoriser l’exploration des supports numériques pour ceux qui ne sont pas nécessairement prêts à s’engager dans des ateliers plus structurés.
  • Une zone de Geeking Out pour creuser, approfondir, pour aller plus loin, souvent avec l’aide d’un mentor ou d’un bibliothécaire, par l’intermédiaire d’ateliers et de projets. Dans ce cas, le YOUmedia propose un espace de formation et d’apprentissage collaboratif.

Les autres conditions du concept de YOUmedia :

2) Les mentors. Dans un YOUmedia, il doit avoir des mentors pour accompagner les jeunes dans leurs projets.

3) Les intérêts. Dans un YOUmedia, on favorise l’apprentissage des jeunes en tenant compte de leurs intérêts.

4) La recherche. Dans un YOUmedia, la programmation et l’offre de services sont continuellement ajustées en fonction des collectes de données et des informations recueillies sur les besoins des jeunes par des chercheurs. L’Université de Chicago, notamment le département de sociologie et l’Institut d’éducation urbaine, a été étroitement impliquée dans les cueillettes de données, les études, les processus et les évaluations ayant servi de cadre au YOUmedia.

5) Les partenaires. Le YOUedia est le résultat d’une collaboration entre divers partenaires qui contribuent à offrir différentes opportunités et des ressources aux jeunes.

Patrick Lozeau a visité l’espace YOUmedia avec le regard avisé qu’on lui connaît au sein de la profession, et il a généreusement accepté de partager son point de vue en commentant le lieu :

Avant de répondre à tes questions, j’aimerais préciser que j’ai eu l’occasion de visiter le YOUMedia à deux reprises. Ma première visite remonte à septembre 2009. À ce moment, j’ai visité l’espace un samedi en fin d’après-midi quand l’endroit était plein d’adolescents. J’y suis retourné un matin de semaine pour prendre les photos sans les jeunes. Cette année, j’ai visité l’endroit un mercredi après-midi quand plusieurs jeunes s’y trouvaient.

Quels sont les aspects que tu as jugés les plus intéressants dans cet espace ?

Je suis quelqu’un de très visuel, je dois retourner à mes photos pour m’aider à répondre à tes questions. Cependant, l’élément qui m’a le plus marqué sans regarder mes photos, c’est l’esprit de l’endroit. YOUmedia se situe dans la bibliothèque centrale de Chicago, la Harold Washington Library, mais la minute que tu entres dans l’espace, tu n’as pas l’impression de rentrer dans une bibliothèque. Il règne plutôt un esprit de maison des jeunes. Les livres sont toujours présents, mais les bibliothèques disposées sur les murs changent la perception de l’endroit. Pour moi, c’est très positif si l’objectif est d’attirer une nouvelle clientèle qui aurait une image négative d’une bibliothèque.

Qu’est-ce que tu améliorerais dans le YOUmedia ?

Difficile d’émettre une critique sur un endroit qu’on connaît seulement comme «touriste». Pendant mes visites, je n’avais pas l’impression que le personnel s’impliquait dans les activités du YOUmedia. J’avais l’impression que les jeunes interagissaient plus souvent avec le gardien de sécurité qui est présent en permanence. Je sais qu’ils ont des activités, mais quand une personne entre dans l’espace, il est difficile de le repérer et c’est un élément qu’ils devraient améliorer.

Est-ce que tu penses que le modèle du YOUmedia est un modèle – en termes de concept, design, services, mentorat – dont on pourrait s’inspirer pour développer des espaces pour les ados ou les jeunes adultes à Montréal ?

Je pense que oui. Pour moi, YOUmedia représente l’évolution de la bibliothèque contemporaine : l’espace de ressources et de création sous toutes ces formes. Ça m’est aussi apparu comme un endroit de socialisation pour les jeunes. Une sorte de point de rencontre où on peut se donner rendez-vous pour passer du temps. Le local est grand avec peu ou pas d’ameublement fixe. Ceci permettrait de changer, déplacer, reconfigurer l’endroit à n’importe quel moment dans le futur. C’est un gros avantage. Le mobilier (surtout les divans) m’a semblé usé après quatre ans, mais l’équipement informatique et électronique semblaient toujours en place et fonctionnel.

Selon plusieurs designers aujourd’hui, les concepts des espaces pour les ados définissent les orientations des bibliothèques à venir pour tous les publics. Et, à l’instar de mon collègue Patrick Lozeau, je crois que le YOUmedia s’avère une des illustrations les plus intéressantes d’une intention aboutie visant à intégrer les nouveaux usages associés à la culture numérique et la participation culturelle dans l’espace physique de la bibliothèque. La YOUMedia représente aujourd’hui ui un projet structurant, une référence de base, un modèle à partir duquel on se réfère pour identifier des nouvelles pistes, que ce soit en termes de démarche ou de design social, dans le but d’aller encore plus loin.

Pour aller plus loin :

Le tiers lieu d’un point de vue nord-américain expliqué aux enfants

Pour prolonger l’article précédent portant sur le concept de tiers lieu tel qu’il a été développé à l’origine, je vais maintenant prendre le point de vue des bibliothèques. Je vais tenter, en particulier, de préciser comment le modèle du tiers lieu s’inscrit dans la conception nord-américaine de la bibliothéconomie.

Il s’agit, en fait, d’une autre forme de retour aux sources, cette fois vers les fondements de la bibliothéconomie nord-américaine, non seulement en vue de situer le concept de tiers lieu dans l’horizon de service des bibliothèques, mais aussi dans le but d’en apprécier l’importance relative. Pour ce faire, j’aurai recours au texte de référence classique de Kathleen de le Pena McCook, Introduction to Public Librarianship, surtout les chapitres 8, 9 et 12.

Dans ce livre, McCook remonte le courant de l’histoire des bibliothèques américaines, elle explicite notamment la contribution des femmes, souvent gommée, dans cette traversée. Mais, le projet principal de l’auteure consiste à formaliser l’engagement de la bibliothèque publique aujourd’hui à l’aide d’une série de principes et d’axes stratégiques concernant les services.

Pour commencer, je propose de faire une halte sur l’histoire des bibliothèques publiques telle que McCook la présente dans le chapitre 8 et qui servira à mieux contextualiser le propos que je tiendrai par la suite.

Brève histoire des bibliothèques américaines

Depuis leur apparition dans les années 1850, les bibliothèques publiques ont peu à peu étendu leurs services : aux collections de lecture sérieuse, ce sont ajoutées des documents associés à la lecture récréative. Puis, au cours du siècle dernier, des services plus actifs ont été développés : la référence, l’information, l’éducation aux adultes, la recommandation de lecture, les programmes communautaires, l’aide à l’emploi, la généalogie et l’histoire locale.

Les fondements de la théorie des services en bibliothèque ont commencé à se clarifier et à se définir dans les années 20 avec l’ouvrage, The American Public library and The Diffusion of Knowledge, par William S. Learned (1924).

Au cours des années 40, la place de l’éducation au sein des services devient un enjeu majeur. Dans The Public Library – A People’s University, l’auteur, Alvin Johnson, développe un argument sur le rôle unique de la bibliothèque comme source de connaissances. L’éducation est alors conçue comme un pivot de la fondation de la bibliothèque. La caractérisation proposée par Johnson est encore fréquemment utilisée de nos jours, souligne McCook. À cette époque, l’expression « services aux adultes », par exemple, signifiait simplement «éducation des adultes».

Après le travail de fondation, les efforts dans les années 50 ont été concentrés sur l’organisation du système de la bibliothèque publique. C’est à ce moment que les cinq pôles des services ont été identifiés : la valorisation indirecte (étalage, liste de lecture), la recommandation de lecture, les services aux organisations et aux groupes (expositions, clubs de lecture), les programmes de bibliothèques (films, discussions de groupe, radio, télévision), les services à la communauté.

Les années 60 et 70 se sont distinguées par un engagement vigoureux ayant pour finalité d’assurer une équité de services à tous : « each adult should have the right to a Library service that seek to understand both his needs and his wants ant that uses every means to satisfy them ». Le outreach et la problématique de le littéracie deviennent les moteurs des actions.

Dans les années 80, l’emphase a été placée sur les «rôles», plutôt que sur les «services», des bibliothèques publiques, en les interprétant dans une perspective communautaire. Les référents dans le discours sur les bibliothèques publiques sont alors les termes suivants : « community activities center, community information center, formal education support center, independant learning center, popular materials library, reference library and research center ».

Dans les années 90, le discours se déplace, et on parle moins de «rôles» que de «services aux répondants» (service responses). De nos jours, cette conception du service peut être entendue de manière à refléter une vision plus large de l’importance de la bibliothèque publique pour les communautés, plutôt que d’être centrée sur les individus, et c’est ce que McCook tentent de caractériser – et que je résume dans le petit traité de bibliothéconomie qui suit.

Petit traité de bibliothéconomie

Aujourd’hui, selon McCook (chapitre 8 et 9), les quatre piliers du service en bibliothèque sont :

• La sphère publique
• L’héritage culturel
• L’éducation
• L’information

Je vais décrire rapidement ces piliers en m’attardant surtout au premier qui est appelé à revenir dans la discussion plus avant.

1. La sphère publique. La bibliothèque est une composante centrale de la sphère publique : c’est sa fonction la plus large en lien avec la société civile. Par ce biais, les bibliothécaires supportent les relations que la communauté entretient à l’égard du discours et de la réalité au quotidien. Par sa contribution à la sphère publique, la bibliothèque publique participe à la création, la construction de la communauté et elle favorise un dialogue authentique entre les citoyens. Les services qui sont le plus étroitement associés au développement de la sphère publique sont les suivants : les « Commons », « Community Referral », « Current Topics and Titles ».

Les Commons répondent au besoin des citoyens de se rencontrer et d’interagir avec les autres, de participer au discours public. Les Commons prennent la forme de programmes communautaires et d’expositions qui permettent à une diversité d’idées et de points de vue de se croiser, de se confronter et de stimuler l’engagement civil. Il suppose des ressources appropriées de même que des lieux de rencontre, des forums, des salles au service de la communauté, des agoras, des lieux et des plates-formes d’échanges physiques et numériques.

L’axe Community Referral/ référence communautaire concerne l’offre, l’affichage et la diffusion d’information rattachés aux services offerts par la communauté. Current topics and titles englobe l’ensemble des services pour la lecture et pour les lecteurs.

2. L’héritage culturel. Ce carrefour culturel rassemble les services concernant i. l’apprentissage tout au long de la vie (lifelong learning), la croissance personnelle et le développement social; ii. L’éveil culturel (programmes d’auteurs, groupes de musique et de théâtre, ateliers d’écriture créative, ressources pour les communautés culturelles, éveil aux langues et aux arts, programmes autour de l’histoire et de l’identité, des droits humains, de la tolérance, critiques littéraires, blogues littéraires, ressources en ligne; iii. L’histoire locale et la généalogie (services et ressources pour une meilleure compréhension de notre héritage culturel, méthodes, histoires orales, archives, photographies, collection d’artefacts).

3. L’éducation. Cet axe vise à soutenir les besoins de citoyens en matière d’éducation et de formation à travers trois types d’offres : i. les services de littéracie de base (alphabétisation, premières lectures, ressources pour l’apprentissage de la lecture, tutorat, etc.); ii. la littéracie de l’information (développement des compétences pour faire des recherches et des travaux, alphabétisation technologique, utilisation des ressources de référence et leur évaluation, etc.); iii. Le support pour l’apprentissage formel (programme de littéracie émergente, visite dans les écoles, programme après l’école, collections pour supporter le curriculum des écoles).

4. L’information. Ce volet regroupe les domaines de i. l’information générale (travail, vie, loisirs); ii. l’information pour le consommateur; iii. l’information gouvernementale (au sujet des agences et services gouvernementaux, les renseignements qui permettent aux gens de participer au processus démocratique, l’éducation à la citoyenneté, les publications gouvernementales, l’accès aux informations concernant les lois, les règles, la santé, la communauté, le transport. Surtout quand on sait que les gouvernements sont des producteurs de publications qui surpassent tous les autres, dépliants, formulaires, etc…); iv. l’information pour la carrière et l’emploi (subventions à l’emploi, foires, CV, programmes d’études).

[Commentaire. Bien sûr, ce portrait de la bibliothéconomie contemporaine aurait déjà besoin d’un rafraîchissement qui soulignerait l’impact de la culture numérique et des transformations technologiques sur les principes, les méthodes, les normes d’évaluation et les buts de ce domaine. Mais, puisque, selon moi, on n’en est pas encore à parler d’un changement de paradigme, j’estime que cette compréhension de la bibliothéconomie proposée par McCook est encore, pro forma, adéquate. Ainsi, considérant les développements historiques, il serait temps de souligner le passage d’une approche centrée vers la circulation de documents à une approche orienté vers la participation, la médiation globale, la création de contenu tant par les bibliothécaires que par les citoyens.]


Les tendances de la bibliothèque du 21e siècle (c’est le titre du chapitre 12)

La présentation trop longue de ce petit traité ci-haut visait à mieux comprendre la structure du système des services de la bibliothèque publique américaine. Dans ce qui suit, je vais tenter de formuler un commentaire dans le but de montrer comment le tiers lieu s’insère dans ce système.

Considérons d’abord le registre des défis au plan des services auxquels les bibliothèques publiques sont confrontées au 21ième siècle. Selon McCook, 4 tendances affecteront les bibliothèques publiques dans les prochaines décennies :

• Le sens d’une place (Sense of Place (SOP)) dans le contexte du régionalisme
• La convergence des institutions d’héritage culturel
• Une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale
• Le soutien à la sphère publique

1) Le sens d’une place (Sense of Place (SOP)) dans le contexte du régionalisme Le sens d’une place ou le sentiment d’appartenance est « la somme de toutes les perceptions, esthétique, émotionnel, historique – qu’un lieu, ainsi que les activités et les réponses émotionnelles associés à ce lieu, suscitent chez les personnes. » Selon McCook, la bibliothèque publique procure le sens d’une place, un sentiment d’appartenance qui transcende les nouveaux développements impersonnels, les lieux commerciaux, etc. et qui aident la communauté à préserver son identité et son caractère distinctif. L’emphase actuelle sur le développement durable et sur la croissance des communautés plus viables « encourage la création d’espaces publiques qui sont de véritables places communautaires. »

Ces véritables places communautaires auxquelles la communauté aspire constituent des tiers lieux :

The Public Library stands as a true « third place » – as Oldenburg (2001) characterize the place – not home and not work- where people gather. While some libraries enhance this rôle more than others, the urban planning design focus on livable communities with emphasis on walkable environnements and accomodating civic spaces capitalizes on those aspects of public libraries that provide an SoP…The public library’s ability to be part of the revitalization of downtowns and neighborhoods makes it an important polestar for the community, in the face of an increase gated developments, urban sprawl, and unplanned growth. (p.295-296)

Et, le défi, ultimement, consiste non seulement à réussir l’émergence d’un troisième lieu mais aussi à le transcender en prenant part à des initiatives qui dépassent les limites de la communauté. En d’autres termes, il s’agit de concilier un projet local dans une perspective globale. Mais ici, la longue tradition des bibliothèques en matière de réseau, de collaboration, de partenariats, permet généralement d’assurer ce passage et cet équilibre.

[Commentaire. En somme, les bibliothèques sont aujourd’hui mobilisées par les services à la communauté. Dans la structure de services actuelle des bibliothèques, l’un des axes principaux concerne la sphère publique. Par sa contribution à la sphère publique, dit-on, la bibliothèque participe à la création, la construction de la communauté et favorise un dialogue authentique. Cette fonction passe notamment par l’achèvement d’un projet de développement de la collectivité territoriale et par la génération d’un sentiment d’appartenance (Sense of Place). Le tiers lieu désigne le concept de ce système social lorsqu’il a réalisé sa fonction consistant à favoriser l’émergence des propriétés comme «être démocratique» ou «être une communauté» et des expériences associées au sentiment d’appartenance qui le caractérise à l’aide de certaines qualités spécifiques définies par Oldenberg.

Aujourd’hui, le recours à cet appareil théorique sert, de manière instrumentale, dans la programmation des nouvelles bibliothèques à imaginer des stratégies au plan de l’offre de services, de l’aménagement et de l’architecture pour faire émerger ce tiers lieu.

On discerne plus clairement désormais, me semble-t-il, la place et le rôle que tient le concept de tiers lieu au sein de ce cadre bibliothéconomique et de sa structure de services. C’est un rôle beaucoup plus circonscrit, plus précis et plus limité, au final, qu’il n’y paraît si on considère le tapage qui l’entoure et l’attention médiatique dont il est l’objet. Mais, il semble que cette fonction joue bel et bien un rôle significatif.

Il faut reconnaître toutefois que l’influence de l’univers marchand et de l’approche marketing dans l’environnement des bibliothèques donne parfois l’impression que la théorie du tiers lieu a été coupée de ses racines sociales et s’est allégée au point de se résumer à quelques directives d’aménagement.

Dans le contexte actuelle, et avec l’importance croissante accordée au développement durable, l’idée de revendiquer un tiers lieu durable est probablement une avenue prometteuse qui permettrait de redonner la dimension de projet social à cette fonction et d’atténuer l’emprise de la marchandisation.]

Les autres défis identifiés par McCook pour la bibliothèque du 21ième siècle, si on veut compléter cette lecture, se présentent ainsi :

2) La convergence des institutions liées à l’héritage culturel. Ce défi apparaît plus urgent que jamais dans le contexte des possibilités technologiques. On vise le développement d’un système holistique qui intègre les ressources des bibliothèques, des musées, des médias, des archives sous la forme de collaboration et de partenariats entre ces différentes institutions culturelles.

3) Une offre de services inclusifs et un engagement pour la justice sociale. On réfère au droit à l’accès, aux enjeux associés à la littéracie, à la réduction des inégalités, à la préoccupation pour la fracture numérique – dans la perspective du développement durable.

4) Le soutien à la sphère publique. La préoccupation pour la contribution de la bibliothèque à la sphère publique concerne encore les Commons, non pas en termes de SOP, mais plutôt, cette fois, dans la perspective de la disponibilité et de l’accès à l’information : « The rôle of public library collection development so that librarians ensure that materials are available to meet the needs and interests of all segments of their communities continues to be an important way that the public sphere continue to be enhance (Budd and Wyatt, 2002) ».

[Notons que l’engagement des bibliothécaires contre les DRM, contre l’ACTA, SOPA, etc. et pour les droits des usagers s’inscrit, notamment, dans ce quatrième défi]

Ce sont là quelques repères fondamentaux qui sont utiles pour comprendre le cadre théorique de la bibliothèque publique sur le territoire nord-américain aujourd’hui ainsi que les sens des termes et des enjeux qui s’y déploient, notamment en ce qui concerne le tiers lieu.

| Photo Reading Room, New York Public Library, Bryant Park, par Marie D. Martel, licence : cc-by-sa |

L’état des bibliothèques américaines 2012 : L’économie et le livre numérique

Je serai à New York à partir de mercredi et jusqu’à dimanche où je visiterai quelques établissements de la NYPL. Pour se mettre dans l’ambiance, quoi de mieux que le rapport sur l’état des bibliothèques américaines 2012 qui vient de paraître ?

Les tendances qui sont rapportées, au sommaire, ont été identifiées par le biais d’une enquête qui s’est déroulée en janvier 2012 auprès de plus de 1000 personnes :

  • 65 % des répondants ont visité une bibliothèque au cours de l’année 2011;
  • 58 % possédaient une carte de bibliothèque;
  • Les abonnés sont surtout des femmes, des femmes qui travaillent et des mères de famille;
  • 31% des adultes, et jusqu’à 38% des citoyens seniors, placent la bibliothèque au sommet de la liste des services qu’ils sont prêts à financer par le biais de leurs impôts;
  • Les services de la bibliothèque qui sont les plus appréciés : l’accès gratuit  à de l’information et les programmes qui contribuent à l’éducation et à la formation tout au long de la vie (lifelong learning);
  • 95% accordent une grande valeur au fait que les bibliothèques contribuent à fournir de l’information et des ressources pour les écoles et pour le travail;
  • 93% pensent qu’il est important que les services de la bibliothèque soient gratuits;

Malgré ce plébiscite citoyen, on déplore le fait que les bibliothèques demeurent des cibles faciles pour les politiciens qui veulent pratiquer des coupures. On parle de 19 états qui ont réduit les budgets des bibliothèques, dont plus de la moitié ont exigé des coupures de plus de 10 % du budget. Un réseau de bibliothèques au Michigan devra fermer ses portes en juin.

La bibliothèque, plus qu’un sympathique service à la communauté : un investissement

Le caractère vain de ces coupures a été démontré avec l’étude importante réalisée par la University of Pennsylvania’s Fels Institute of Government qui établit, pour une première fois, que le retour sur l’investissement dans les services de bibliothèques justifie largement ses coûts :

The economic-impact study concludes that the library created more than $30 million worth of economic value to the city in fiscal 2010 and that it had a particularly strong impact on business development and employment. Among the study’s more astonishing findings: An estimated 8,600 businesses could not have been started, sustained or grown without the resources respondents acquired at the Free Library of Philadelphia (FLP). Direct economic impact: Almost $4 million.

Défis et opportunités technologiques

La révolution numérique signifie pour les bibliothèques, des nouvelles philosophies, des nouveaux services, des nouveaux espaces. Une des principales préoccupations ? Rencontrer les besoins des communautés en matière de formation.

  • L’usage des ordinateurs est croissant en bibliothèque;
  • Près de 85% des bibliothèques offrent l’internet sans fil, et les 2/3 étendent cet accès en dehors de la bibliothèque;
  • 90 % des gestionnaires jugent les médias sociaux importants pour la promotion des bibliothèques. Ce sont surtout les blogues, facebook, twitter qui sont les plus populaires;
  • Presque toutes les bibliothèques universitaires offrent des livres numériques et les 2/3 des bibliothèques publiques;

L’événement marquant de l’année : la décision de HarperCollins de ne pas permettre qu’un livre numérique soit prêté plus de 26 fois. Ébranlé, le milieu des bibliothèques se bat pour un usage moins restrictif des livres numériques dans le futur. On craint fort que d’autres éditeurs adoptent ce modèle dans le contexte où les budgets sont limités et la demande est forte.

Quatre faits saillants à méditer  :

  • 58 % ont une carte de bibliothèque…contre 36 % au Québec, 18% en France.
  • Couper dans les heures, les services, le personnel des bibliothèques n’apparaît pas comme une décision économiquement éclairée.
  • Les 2/3 des bibliothèques publiques américaines offrent des livres numériques.
  • Le projet des bibliothèques américaines est principalement orienté, en ce moment, vers le développement social sous la forme de l’aide à l’emploi et de la formation.

Dans un autre billet, je reviendrai sur le chapitre concernant la rénovation et de la construction des espaces de bibliothèques dans ce rapport.

| Photo : Literacy Table, Portland Public Library, 2011, par Marie D. Martel, licence : cc-by-sa |

Shake it! La technologie dans les bibliothèques publiques américaines



L’ALA (American Libraries Association) publiait récemment The State of American Libraries 2011 Report. Voici, à partir de ce rapport, un survol rapide du profil technologique des bibliothèques américaines à travers différentes aspects (mobilité, livre numérique, médias sociaux) qui ressortent en ces temps d’agitation et pour fins de comparaison.
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